•    C'est mon secret à moi. Mes envies vagues et vaines. Je ne le dirai jamais à personne, vraiment personne ; je le protégerai comme mon enfant. Je le promets. Je ne laisserai personne toucher ou croquer mon fruit défendu, il est mien, tout à fait mien, et j'ai décidé de le laisser pourrir. Pensez ce qui vous chante, que je suis stupide de ne pas profiter de ses vitamines et de sa fraîcheur ; écoutez, d'abord.
       Je ne veux pas l'altérer, ce joli fruit vert, car je suis régie par la loi du fruit unique, et celle-ci stipule clairement dans son article premier : « On ne peut manger qu'une seule pomme à la fois. ». L'opprobre de l'illégalité, je n'ai pas les épaules pour la subir. J'ai entamé ma pomme pourrie ; c'est moi qui l'ai choisie, avec tous ses drôles de vers. Je dois la finir avant de commencer ma nouvelle pomme ; mais je crois que je me suis faite à son drôle de goût. Je n'ai pas non plus le cran de m'en séparer.
       Croyez-moi que j'y ai réfléchi ; j'ai tenté, vainement, d'imaginer la saveur de mon beau fruit vert. Ainsi croquai-je dans ma pomme marron tout en imaginant sa saveur ; mais il semblerait que je manque cruellement d'imagination désormais. Peut-être cet échec est-il dû au regard réprobateur de ces petits vers ; ils jettent un regard torve sur tous mes faits et gestes, et j'ai grandement envie de les blâmer pour mon intérêt pour la pomme verte. À force de me répéter à quel point cette dernière était belle et tentante, à me demander pourquoi je n'irais pas la prendre et souffrir l'opprobre, je me suis dit, effectivement, qu'elle me semblait bien bonne.
    ---- 

       L'albatros observait la petite stèle avec une curiosité teintée de tristesse. Elle était rectangulaire et sobre, car la personne dont les cendres étaient enterrées au-dessous était indifférente aux religions. Les quelques bouquets de fleurs qui étaient déposées sur le parterre commençaient à faner. Seize années étaient gravées sur la pierre.
       Il semblait à l'albatros qu'il avait perdu quelque chose d'estimable, une amie, peut-être ; il n'était pas certain. Ses yeux, d'ordinaire sévères et graves, étaient ovales, mus par le questionnement et la surprise, striés de cernes violacées qui trahissaient davantage la confusion que le spleen.
       Qui l'eut cru ?
       Sa chère camarade aimait l'entendre conter ses histoires. Elle pouvait l'écouter des heures durant ! Il sentait l'amusement poindre et illuminer son visage lorsqu'il voyait l'effet que ses histoires provoquaient sur elle. Elle se montrait impatiente, même. L'admiration qu'elle éprouvait pour lui et ses histoires attisait sa bienveillance. Parfois, ses histoires n'avaient pas de fin, et il se sentait déçu pour elle, car elle lui posait des questions qui n'avaient pas de réponses.
       Un an, même pas, quelques mois... C'était court ; et il regarda à nouveau la stèle, figé. Il se souvint de sa dernière étreinte, de sa chaleur ; et il se dit à nouveau : qui l'eut cru ? Dans quelle drôle de situation est-ce que tu t'es mise ! Et un étrange sourire, presque une grimace, se dessina sur son visage, une amertume teintée de joie, ou l'inverse, joie d'avoir été un mentor et amertume d'avoir échoué. Il n'allait pas pleurer ; il pleurnichait uniquement, et pour les choses vaines ; il allait au moins méditer en son honneur, un instant.
       Le carillon tintait sous l'impulsion d'un vent. Il sentit une paix profonde emplir sa poitrine. La cloche de l'Eglise retentit pour sonner minuit. Il avait à faire, le matin. Les grillons chantaient comme pour l'escorter jusqu'au portail. Il jeta un dernier regard sur la stèle, solitaire dans la nuit, et lui sourit comme au désespoir. 
       Les lumières de la ville l'appelaient. Il quitta la pénombre.
    ---- 

        C'est arrivé hier, ou peut-être avant hier, je ne sais plus. Comme d'habitude, je m'engouffrai dans les rames des tramways pour rentrer à la maison. Coincée entre sacs, épaules et odeurs corporelles, je me réjouissais déjà de retrouver la chaleur du foyer. Il faisait nuit, seule la lune et quelques lampadaires éclairaient les rues. Mon estomac grondait et mes muscles reprenaient peu à peu leur vigueur après s'être échoué sur des chaises et des chaises. Un trajet, donc, aussi monotone que providentiel. Rien de nouveau sous le soleil ; enfin, je l'ai pensé avant de la voir.
        D'abord, je la vis promptement, mais avec une netteté si troublante que j'en fus décontenancée. Ses yeux en amande, son air perdu, ses lèvres charnues, souvent entrouvertes et déchirées, les courts cheveux bruns qui entouraient son visage sans conviction ; tout m'était apparu, bien que succinctement, avec précision et sans que j'aie sollicité quelque partie de mon esprit dans cette entreprise. Je n'étais pas mystique, moi, et je ne voulais pas qu'on le pensât ! Je détournai et baissai donc la tête pour contempler mes chaussures et leur communiquer tout mon trouble. Elles faisaient ce qu'elles pouvaient ; ce ne fut pas concluant. Peu à peu je lorgnais sur ma gauche.
        Je la vis avec la même justesse, et je pus même dire qu'elle me regardait aussi, sans rien dire, mais avec inquisition. Seulement, un instant plus tard, elle s'évanouit, et sous ses traits paraissaient ceux d'une autre personne, femme d'une quarantaine d'années, yeux clairs et figure malheureuse. Je l'avais reconnue dans son désespoir.
        Je voulais que la mort soit douce, aussi naturelle qu'une habitude, mais elle venait toujours à moi insidieuse. Je congédiai sans plus tarder ces pensées funestes ; ça ne pouvait plus hurler.
        J'allai m'asseoir. La normalité reprenait du terrain. Les rails gémissaient.

     

     


    votre commentaire
  •      À l'horizon, d'étranges lumières et ombres s'agitaient parmi les sombres touffes nuageuses qui envahissaient le ciel comme pour l'étrangler ; Onwa en déduisit le déluge qui s’abattrait quelques minutes plus tard sur la Baie. L’expression de son visage ne s’était pas crispée, placide à l’aube du chaos.
         La jeune fille faisait tournoyer une ficelle à laquelle était attachée une clé autour de son index. Elle s’acheminait d’une démarche leste vers un bâtiment olive élevé sur deux étages, ébranlé de part et d’autre dans un souci d’harmonie de la destruction avec le reste du quartier - un amalgame de couleurs cafardeuses, de bris de vitres et de squelettes de constructions. Sur la devanture que seuls deux maigres clous maintenaient en biais, un écriteau mentionnait « Tabac Bar de la Baie de Chohl ». Onwa avait pour habitude d'ouvrir et fermer les portes du tabac : le son du carillon, le kiosque de magazines, la vaisselle, les hauts tabourets du bar ; en dépit de la poussière, des bris et du remugle, la pièce était rangée, ce qui lui donnait l’impression d’être propriétaire – aussi conservait-elle précieusement les clés de la bâtisse. Elle avait feuilleté tous les magazines des kiosques. Elle aimait particulièrement les revues d’art et ne comprenait pas grand-chose aux revues économiques, mais toutes étaient marquées de sa trace, y compris les magazines érotiques. Ces dernières revues étaient en particulière abondance, et l’idée d’une époque où des milliards d'humains se passionnaient de choses si frivoles l’amusait, la plongeait dans une rétrospection rêveuse mais désabusée. Seule l’absence des alcools et des cigarettes était à déplorer, et c’était là, semblait-il, des habitudes que les humains garderaient jusqu’à la toute fin.
         Elle fit glisser ses doigts sur le bois moisi par l'humidité en montant au deuxième étage. En retrait du bal des tables et des chaises se trouvait un grand piano à queue brun – à une époque, il y avait sûrement eu des artistes à la Baie. Onwa épousseta le panneau et le souleva sentencieusement. Elle prit place sur la banquette et hasarda ses doigts sur les touches avec la suffisance d'un virtuose. Les notes discordantes qu'elle produisit la firent toutefois grimacer, et elle rabattit le panneau avec une attention similaire. A son grand regret, cet instrument ne semblait pas lui convenir : tous ceux qui avaient tenté de le lui enseigner avaient perdu patience. Il n’y avait plus qu'Argante qui savait en jouer à la Baie.
         Onwa se déchaussa, d’une part car ses semelles usées risquaient de la faire glisser, mais surtout pour son respect emphatique pour l’art. Elle déplaça la banquette sur le côté avant d’y monter et de prendre appui sur le couvercle du piano, sur lequel elle se hissa avec un flegme félin. Ses pieds laissèrent d’humides sillons parmi la poussière.
         La jeune fille se faufila par le velux pour sortir. Des nuées noirâtres et fuyantes irradiaient le ciel. Manifestement, les oiseaux écourtaient leur séjour dans la région.
         Onwa retroussa sa robe et grimpa de toit en toit avec toute l’agilité dont elle pouvait faire preuve, lestée comme elle l'était. Il tombait une fine pluie, qui bientôt devint pluie diluvienne – et à l’avenir pire encore -, et, quand ce fut le cas, la jeune fille redoubla d’efforts. Les ombres et les lumières s'excitaient follement autour d'elle, éclatantes de couleurs plus aveuglantes les unes que les autres. Onwa peinait à discerner quoi que ce soit d'autre. Elle dérapa, s’écorcha quelquefois, et manqua même de chuter des toitures.
         Alors qu’elle s’élançait, des miaulements chevrotants retentirent, suivis d’un tintement régulier de grelot. Il venait Clochette, la chatte calico de la jeune Aria. Onwa lui intima de la suivre en émettant des clics réguliers, mais la chatte restait immobile. Après s'être agacée d'une telle couardise, elle se résolut à installer la chatte contre sa poitrine, entre sa robe et sa bandoulière.
         Le temple de L'Équilibre n’était plus qu’à une centaine de mètres, mais ces derniers s’annonçaient éprouvants. Ses genoux ensanglantés la lançaient un peu plus à chaque fois qu'elle hasardait un pas.
         L’architecture extérieure du temple était sobre, d’un modeste ocre, mais dégageait tout de même un certain mysticisme ; il ne donnait pas dans la surenchère religieuse antérieure passée, si bien qu’il encaissait les intempéries avec presque autant de mal que les bâtisses alentours. A cause de ces caducités, le visage sculpté dans la roche de la Déesse Originelle de L’Equilibre, Erasia, qui ornait autrefois la devanture du temple entre autres symboles doctrinaux, s’était encastré dans la toiture voisine. Onwa aimait beaucoup cette sculpture : d’une part parce que l’Equilibre la fascinait ; de l’autre parce qu'Erasia, qui en était la figure, lui inspirait une certaine humilité en dépit de sa suprématie.
          Elle était attristée de la détérioration de l’œuvre : de cette perspective, le regard d'Erasia lui semblait affligé, avant-coureur d'un désastre. En s'agrippant au nez et aux paupières d'Erasia, elle put atteindre le balcon du premier étage du temple.
         Avec la hauteur, la violence des vents redoublait, agitant avec véhémence le corps de la jeune fille, ses cheveux noirs, ses habits, jusqu'au pelage de la chatte. Onwa frissonnait de toute sa peau. Là encore, Onwa aurait pu chanceler, mais elle se plaça face à l'horizon, droite malgré ses blessures.
         Certains nuages étaient si profondément noirs, aussi noirs que ceux émis par les volcans, qu'ils en étaient distincts, chacun plus dénué de couleur que le précédent. Onwa se demanda, au dépit de ses minces connaissances scientifiques, s'ils n'étaient pas en train d'étriper le soleil. Les immenses vagues de l'océan semblaient aspirer à la noirceur du ciel ; leurs gerbes pétrole chatouillaient les nuages. L’île sauvage en face de la Baie avait disparu sous le déluge.
         Même les paupières fermées, sa vision était imprimée de phosphènes kaléidoscopiques. Elle tenta d'en appeler à la pitié de la Déesse Erasia, mais une sensation lui vint de nulle part - ou des tréfonds les plus obscurs de son esprit - ; une intense et désagréable sensation de déjà-vu. Clochette se mit à miauler, la sortant définitivement de son lamento religieux.
         En rouvrant les yeux, la jeune fille aperçoit vaguement, sur les berges, entre les taches de sa vision, une silhouette humaine ; elle les écarquille de surprise, sans guère mieux y voir. Une vague dantesque se forme et Onwa s'époumone, suppliant à l’individu de se mettre à l'abri. Elle se met alors à appeler Argante, plusieurs fois, jusqu'à en perd la voix. Un instant de clarté lui permet une mise au point sur le corps d'Argente déjà à moitié engouffré dans la vague. Les lèvres d'Argante ont un ultime mouvement, et, l’instant d’après, elle est balayée par la vague ; seules quelques gerbes noires roulent sur le béton. Onwa resta figée ainsi, et ni les griffes de Clochette dans sa peau, ni le vent cinglant ne la firent frémir.
         A sa droite, elle remarqua la minuscule porte qui menait à l’intérieur du temple. Elle se délesta de ses effets pour les faire glisser au travers. Avant de s'y hisser, elle se retourna et observa une dernière fois les berges vides et troubles. Clochette devança Onwa. 
        La giboulée tambourinait si fort contre le toit du temple qu'elle eut peur qu'il ne lui tombât sur la tête. Le noir était complet, ce qui apaisa sa vision. A l'intervalle des éclairs, la lumière colorée émise par les vitraux lui permit de se repérer. Elle tâtonna jusqu'à la niche de la statue de la Sublimation d'Erasia, qui dominait l'assemblée des bancs. La statue d'Erasia recueillant les prières est toujours celle de sa Sublimation : son corps humain est au paroxysme de la souffrance, sanguinolent, prêt à s'écrouler au sol ; le beau visage de la déesse se déforme d'une extrême douleur ; pourtant, il jaillit de son corps meurtri une nouvelle enveloppe cyan, encore pleine de vigueur, celle-ci la main tendue vers ses fidèles, tranquille. Cette statue représentait la transcendance d'Erasia, qui, devenue la première Surhumaine, put offrir sa bénédiction, la Léthargie spirituelle, à tous les êtres.
         D'abord, Onwa voulut s'asseoir modestement sur l'un des bancs, comme elle en avait l'habitude, mais elle fit demi-tour et fit face à la statue. Elle déplora pour la première fois l'humilité de la déesse qui se tenait à la hauteur du sol et dont le mouvement empêchait que l'on se prosternât à ses pieds. Elle glissa sa main dans celle de la déesse et cita le 28ème verset d'Azazel du chapitre 13 de l'Equilibrium :
          « Ô Grande Déesse Originelle, vois combien nos âmes sont en peine comme la tienne fut en peine, constate combien l'humanité sème l'injustice envers elle-même et combien elle sème l'injustice autour d’elle et, en vertu de ton infinie miséricorde, tout comme tu n'as cessé de sauver le monde depuis ta Sublimation, sauve-nous encore du Chaos et offre-nous l'Equilibre. »
         Il lui sembla entendre le doux chant d'une voix familière trouver écho en ces murs et s'accorder aux notes du carillon.

     


    votre commentaire
  • 1. Genèse

     

         Des nuages poudreux étouffaient le coucher de soleil irisé. Ils s’étendaient à perte de vue, et leur opacité n’admettait que des nuances monochromes.
         Onwa se prélassait sur les rives de la Baie de Chohl. Sa robe rayée, turquoise et bleu marine, oscillait sous l’impulsion d’un puissant vent boréal, tout comme son corps chétif oscillait dangereusement sur les bordures du quai. La perspective de chuter dix mètres plus bas, sur les planches de bois brisées par la vigueur des vagues, ne faisait pas poindre une traître appréhension en elle, si bien qu'elle continuait à clopiner avec effronterie. Au contraire, elle aimait contempler longuement la colère poétique de Poséidon, l’écume de rage blanche qui se formait sur les façades de pierre mousseuses le long des quais et corrodait toute matière qui s’y opposait. Elle avait solidement fixé son sac en bandoulière et son étui de guitare afin qu’ils ne servissent pas de pitance au Dieu des mers.
         La propension que la Nature avait à isoler la Baie – par les brumes et par les mers – la fascinait. La Nature reprenait ses droits, et c’était la seule âme qui s'aventurait encore en ces lieux. On pouvait tout du moins le supposer de prime abord, mais on avait ouï dire que la fille jamais ne goûtât aux plaisirs de la solitude. 
         Onwa se souvenait vaguement du jour du « Grand Départ », ainsi que Klaus Secum, son bienfaiteur, l’avait nommé dans ses mémoires. Ce jour-là, un cargo était miraculeusement arrivé à la Baie, délabré, débordant d’humains et dans un grand bruit ; ses parents, ainsi que nombre de résidents de la Baie, s’étaient engouffrés dans cette foule et avaient embarqué. Au début, la jeune fille avait demeuré dans une profonde confusion ; s’y était mêlé, par la suite, le désespoir d’avoir été abandonnée ; enfin, dans une démarche plus rationnelle, elle avait voulu s’expliquer la raison pour laquelle ses parents ne l’avaient pas emmenée avec eux. Argante Secum, alors épouse de son bienfaiteur, lui avait donc raconté que le bateau transportait bien plus de monde qu'il ne le pouvait, qu'il en allait de sa sécurité, et qu'ils iraient certainement bientôt la chercher pour l'emmener dans sa nouvelle maison ; et Onwa n'y pensa plus. Par pitié, Klaus et Argante l'invitaient dans le foyer familial, le dimanche. Aria, leur fille, se réjouissait chaque fois de passer du temps avec Onwa.
         Depuis lors, aucun bateau ne s’était mis à quai dans le port. Tout au plus, des carcasses de bateau, ramenées par la houle, venaient flotter près des rives. Le temps était beaucoup trop imprévisible pour que qui que ce soit se risquât à venir, mais elle aimait guetter l’horizon, voir quelque tempête se fomenter dans les nuages.
         En levant les yeux, elle pouvait apercevoir une timide fumée s'échapper de la cheminée de la salle du conseil. La funeste quiétude de la côte lui semblait plus appréciable, quoiqu’elle ne présageât rien de bon.

    *

         Depuis le jour du Grand Départ, près de trois années s'étaient écoulées. Pourtant, le temps s’était figé, tenu par le regret perpétuel d’encore demeurer qui animait chacun.
         La salle du conseil, par son élégance, contrastait avec la misère de la Baie. En son centre trônait une large table rectangulaire, d'un bois dont l'éclat laissait deviner la noblesse ; de nombreuses chaises en cuir étaient disposées de part et d’autre, prenant la poussière pour certaines d’entre elles. Une gigantesque reproduction d’une peinture d’Eyin, La révolte de Karma, occupait un mur.
         Le regard de Klaus se perdait souvent dans l’examen des lignes parallèles des calendriers périmés. Ils étaient disposés stratégiquement dans la salle du conseil, accolés les uns aux autres dans le renfoncement circulaire du plafond. Personne ne s'était senti de les décrocher. Les chiffres des années étaient tous précédés de l’expression « An de grâce » à l’exception du dernier, qui remontait déjà à quatre ou cinq ans.
         Klaus sursauta lorsqu’un tronc d'arbre s’encastra subitement dans la vitre derrière lui dans un étourdissant fracas de bris. Les plantes gisaient pathétiquement, déversant les bulbes, les plantes et leur terreau sur le carrelage. Les lèvres de Klaus étaient restées entrouvertes, et les mots qui allaient en sortir s’échappèrent de sa bouche piteusement pour expirer. Ses compagnons l’avaient imité et avaient tous levé la tête dans une perplexité unanime. La pluie s’infiltrait à travers la brèche, venant mouiller les mèches rousses et bouclées du maire. Le vent rugissait comme un beau diable, au dehors. Les hommes disposèrent un à un, à l’exception du vieux Hanan, qui avait abandonné l’idée de faire le ménage dans la pièce.
         Hanan avait fui la chaleur étouffante du sud, et sa peau en était le témoignage, nervurée et cuivrée comme les feuilles d’érable l’étaient encore il y a de cela des dizaines d’automnes. Ses paupières s’étaient recourbées sur ses yeux châtains pour les protéger des rayons du soleil, ce qui ne nuisait pas à la vivacité de son regard. Les autorités qui contrôlaient alors les flux d’immigration l’avaient installé en région nirgilienne, à la Baie de Chohl, et il avait réussi à obtenir un poste au tabac auquel Klaus, dès qu’il avait su se tenir sur ses deux pieds et bredouiller quelques mots, venait récupérer les eaux de vie que lui mandataient ses parents. Les larges sourires de Hanan creusaient deux larges sillons sur ses joues, qui le rendaient attendrissant pour les réactionnaires eux-mêmes ; pourtant, le jeune Klaus n’y avait jamais été sensible.
         Le vieillard caressa sa moustache grisonnante avec un air de perplexité. Il se plaça derrière le jeune homme pour le protéger de l'averse pour poser sa large main sur sa nuque. Klaus bondit à ce contact - il lui sembla plus paternel que n'importe quel geste de son géniteur - et sortit de sa torpeur pour prendre la suite des autres hommes.
         Le 28 pluviôse 2209 débuta la troisième série de tempêtes sur la région nirgilienne.


    votre commentaire
  •    La forêt, salvatrice, s'étendait sur plusieurs kilomètres. Au-delà, c'étaient des terres asséchées à n'en plus finir. Aria les avait vaguement aperçues lorsqu'elle était arrivée sur un versant, mais elle s'était dérobée à cette vision pour poursuivre son ascension. Arrivée sur une des crêtes les plus hautes, elle s'était avancée vers les rochers pour s'abaisser, se pencher et admirer la profondeur du ravin, de plusieurs centaines de mètres ; cette curiosité-là sourit aux audacieux et anime l'esprit par la peur et la violence. Passée cette distraction, elle s'était nonchalamment étendue sur l'herbe recouverte de givre.
    C'était il y a près de quatre ans désormais. Aria était partie très tôt, bien avant l'aube, en ayant pris toutes les dispositions que supposaient le froid et l'ascension. Elle n'avait prévenu personne. Les rues de Babylone étaient parfaitement silencieuses, mais, craignant de subir la présence de qui que ce soit, elle courut plusieurs kilomètres avant d'arriver aux pieds de la chaîne de montagnes. Sa course était aérienne, son allure leste. Sa silhouette, élancée et fine, semblait rétrécir à mesure qu'elle s'approchait des monts. Elle y disparut joyeusement. De toute la journée, personne ne la chercha.
       L'aube se profilait dans le ciel, d'abord en teintes bleues et grises, puis, à mesure que le ciel s'éclaircissait, parmes ; toutefois, la forêt restait opaque à cette lumière. Quand elle levait les yeux, l'aube se découpait, étouffée, entre les feuillages denses et noirs des arbres. Elle resta aux aguets des bruissements épars jusqu'à ce que l'aurore n'éclaire les sentiers.
       Aria se plaisait à la belle insignifiance de ces instants. Ces instants n'appartenaient qu'à elle : elle les savait destinés à s'évanouir parmi l'éternité du temps, cette grandeur qui donnait une formidable futilité aux choses. Personne ne saurait rien de ce calme émerveillement qui l'éprenait lorsqu'elle découvrait des ruisseaux et des mares, disposés dans un fortuit clair-obscur. Elle s'intéressa à une cabane abandonnée, au-dessus d'un monticule. Des bouts de bois cassés parsemèrent son chemin jusqu'à l'abri ; derrière la cabane, elle aperçut une vieille baignoire en plastique. Quelques gerbes de terre en tapissaient la cuve.
       La montagne même, qui se tenait ici depuis des millions d'années, tenace face au temps, ne parvenait à avoir une traître importance au regard de l'univers. Elle n'en avait qu'aux yeux d'Aria et aux autres humains qui la foulèrent avant elle. Les lapins, dont elle discernait parfois les oreilles, avaient ce quelque chose d'humble dans leur insouciance : pas plus la montagne que l'univers ne les préoccupent. Ponctuellement, ils détalaient en entendant les pas d'Aria, et ces pas-là, parce qu'ils les effrayaient, avaient plus de valeur à leurs yeux que toutes les considérations métaphysiques d'Aria.
       Après quelques heures de marche, elle renonça à poursuivre son chemin : les sentiers n'étaient plus entretenus. Les ronces s'accrochaient à ses vêtements, et c'était sans compter sur les feuillages envahissants des bosquets, qui rendaient sa progression pénible. Elle rebroussa chemin pour s'installer sur la colline. Le soleil n'était plus à son zénith depuis un moment.
       Les brins d'herbes chatouillaient la joue d'Aria, dont la rousseur se mêlait harmonieusement à la verdeur des plantes. Ses bras cerclaient négligemment sa tête tandis que ses jambes, détendues et légèrement écartées, étaient affaissées. Son souffle, d'abord saccadé par l'effort qu'elle venait de faire, devint peu à peu inaudible. Le seul mouvement qu'elle exécutait était celui de ses paupières, pour cligner des yeux. Ses cils roux voilaient ses iris, verts à l'exception de la tâche orangée qui faisait le pourtour de sa pupille. Il s'y reflétait le bleu du ciel. Elle resta immobile. Ainsi, elle détaillait les rares nuages en vaquant à diverses pensées.
       Elle aimait contempler le ciel, mais la plupart du temps, elle ne faisait que l'apercevoir. Elle se savait sur le point de partir ; elle se dit qu'elle reviendrait ici.
    ----

       Chris était finalement revenu sur les terres fertiles qui l'avaient vu naître. Ce pays de Caucagne et son souvenir chaleureux avaient habité chaque jour ses pensées depuis son départ. Il n'avait pas toujours été heureux, ici, mais il l'avait été plus que nul part ailleurs.
    ----

    ils sont laids si terriblement laids ils ne comprennent rien à rien et ne pensent qu'au sexe ces BÊTES D'HOMMES sont tout à fait étrangères aux considérations philosophiques moi qui pense à la mort moi qui dans mon désespoir suis somme toute seule ils m'étreignent et se frottent à moi lascivement
    Je les hais je les hais tant ceux pour qui l'abandon n'est que routine et me laissèrent à hurler de rage sur le bas côté dans le caniveau
    Une implosion dans mon cerveau et des pensées fusent comme du pop-corn je songe peut-être que je n'aurais rien dû vivre de tout cela que je n'aurais jamais dû la rencontrer pour m'éviter de penser à son corps qu'elle a pendu
    Personne ne peut rien pour moi ou pour qui que ce soit PERSONNE et il n'est plus d'esprit pour s'intéresser à quelque conception négative que ce soit
    Ces mauvais réflexe de naïveté me poussent à parler mais ils me disent de me taire avec mes inquiétudes et me fourrent leur sexe dans la bouche
    C'est beaucoup plus important !!!
    Les inquiétudes ils ont le luxe de vivre sans ou de s'en créer ponctuellement les véritables les effraient terriblement tandis que celles qu'ils s'inventent les font frémir juste assez
    Je ne suis pas faible parce que j'ai le soin et la préoccupation des choses du monde ils sont ignobles de n'en avoir que faire et de vivre comme si RIEN N'ÉTAIT ARRIVÉ QUI AIT JAMAIS CHANGÉ LE MONDE
    J'Y REPENSE J'Y REPENSE ET JE LE HAIS POUR SON INDIFFÉRENCE FACE AU MEURTRE ma pauvre petite nostalgie qui me poussait à tenir cet objet et devant mon émotion il s'enquit de cet ABOMINABLE « ET ALORS ? » QUI AUJOURD'HUI ENCORE ME DONNE ENVIE DE M'EXPLOSER LE CRÂNE CONTRE UN MUR
    Personne ne comprend et d'ailleurs personne n'en a envie car ces gens n'ont d'yeux que pour l'insouciance le sexe et l'ivresse pour les pleurs il n'y a que les étreintes et les petits mots qui n'ont aucun sens aucun sens AUCUN SENS
    J'aurais bien voulu moi me taire parce que je n'ai rien à dire mais ce n'est pas de mon ressort je n'ai pas choisi de vivre parmi l'ignominie
    je ne PEUX PAS ARRÊTER D'Y PENSER tout le monde s'adonne au superflu
    IL M'EXÈCRE AU PLUS HAUT POINT !!
    ----

       « Quelle importance ? » elle se demanda, et elle ferma les yeux. La mort sa voisine s'était imposée dans sa vie comme une anomie.
    ----

      J'ai toujours ce regret-là, aussi bonne soit la compagnie : ce temps-là, je pourrais l'employer à ce qui m'est le plus important au monde, écrire.
    ----

    La curiosité de voir deux êtres s'aimer et mourir
    Tu l'eues, mais toi, jamais tu ne connus
    L'étreinte désintéressée d'un être amical
    Lorsque retentit le piano strident, les yeux au ciel
    Un instant je ne fais plus dans la pitié
    Et les stries de souffrances que tu as laissées par ton nœud
    Je n'en dis que des banalités ! Une mélopée de banalités !
    Au rythme des violons, harmonieusement
    C'était ton choix.




    votre commentaire
  •    Dans quelques minutes, son cadavre deviendra poussière.
       J'étais fascinée et effrayée par cette factualité. Je ne l'avais pas vue mourir. Elle me souhaitait un joyeux anniversaire, il y a deux semaines.
       Ils la mettront dans une urne et l'oublieront ; mais pas moi.
       Je vieillirai, moi, et je porterai son souvenir aussi longtemps que je vivrai. J'écrirai pour l'honorer ; pour être l'artiste qu'elle n'a pas pu être.
    ----

       Décembre. Rien de nouveau sous le soleil ; encore des souvenirs. Rilke écrivait qu'un poète n'avait besoin de rien que des souvenirs pour écrire, serait-il confiné et condamné à ne voir que les murs d'une cellule.
       Heureusement.
       Je me répète, mais j'écris, somme toute. Mère me disait être lasse de tout ce qui lui tombait dessus avec cet air désemparé qui ne lui valait aucune empathie de ma part. Surjouer, ce n'est pas bon pour attiser la compassion. Toutefois, ma principale objection ne réside pas dans sa maladresse. Par « tout ce qui lui tombait dessus », elle entendait, entre autres, la mort de son frère et de sa mère. Je songeais alors : même lorsque ce sont les corps des autres qui dépérissent et qu'on enterre, même lorsque leur esprit s'éteint à jamais, et qu'il n'en reste alors qu'un vague souvenir, elle trouve le cran de vouloir nous faire croire que c'est à elle que l'on inflige toutes ces tristes choses...
    Quand il était question de personnes qu'elle connaissait vaguement, sa démarche était plus terrible encore, de l'ordre de l'intérêt pervers que l'on porte à un fait divers. Elle parlait à mon amie de son frère assassiné comme du cours d'un roman policier ; à côté, elle me posait beaucoup de questions visant à obtenir des détails morbides, pour me demander de ne pas trop y penser. Ce meurtre avait autant de place dans son âme que celui d'un personnage de fiction, aussi bouleversant puisse-t-il être ; cela, je le compris, parce qu'elle se prenait pour le personnage principal de l'œuvre du monde.

       Dès lors, je me refusais à entreprendre une semblable démarche dans mon deuil. Je le teintais régulièrement de culpabilité pour éviter de m'y complaire.
       Je n'épargne rien dans le deuil, ni la douleur, ni l'intégrité. La simplicité, je la fais incongrue en l'accompagnant du crime. La tasse de thé et les tartines sur la table se font les spectatrices impuissantes de mes pensées folles. Le sang des martyrs, je le répands allègrement jusqu'à les en vider totalement. L'innocence du quotidien n'y peut rien. Je ne peux que le préserver et contenir l'envie qu'il me prend de hurler dans cet ultime moment.
    Mon esprit, comme, je l'imagine, celui de beaucoup d'humains endeuillés, tend à nier la mort par maints souvenirs ressassés. Pourtant, je crois être quelqu'un de tout à fait raisonnable, la plupart du temps.
       Je me montre le plus vulnérable dans ma somnolence et dans mon sommeil. Alors, je ne contrôle pas les images qui me viennent.
       D'abord, par la somnolence, je me délivre des contraintes par la plus tranquille des paresses. Mes pensées, confuses et bénignes, s'emmêlent.
       Ensuite, une lourdeur s'empare de mon corps ; il s'enlise dans le matelas comme dans le mazout. Impossible de l'en sortir, même avec la sonnerie d'un réveil. Mes pensées exécutent un mouvement crescendo jusqu'à l'apothéose. Elles deviennent des entités à part entière, dotées d'un libre arbitre supérieur au mien. Je les regarde faire sans les saisir.
       Leur incohérence initiale se métamorphose ; les images insidieuses se forment, jusqu'à, fatalement, me rappeler la réalité à laquelle je me suis soustrait le temps de quelques minutes. Je me les suis représentées maintes fois éveillé, mais par le truchement de l'inconscient, je les redécouvre chaque fois. L'amertume est aussi vive qu'au premier jour.
       Je ne me réveille que lorsque la silhouette du pendu s'imprime aussi clairement dans mon esprit qu'elle l'aurait été dans ma rétine. S'en suit la détresse ; faute de pouvoir changer quoi que ce soit à cette réalité, je suis pris d'une viscérale envie de hurler et de détruire. Une mélodie distordue résonne en moi tandis que d'autres images, horrifiques et anodines, se succèdent. La boîte à musique, le cou enserré, le panda, le pendu, les jambes croisées, le corps dans la morgue...
       Je l'ai nommé le sursaut de la mort. Je le connais bien. Je ne parle presque jamais de lui : il me fait honte. J'étais effrayé à l'idée que l'on puisse ressentir quelque pitié pour moi, ou pire encore, y voir une fragilité ou une faiblesse particulière.
       Toutefois, le besoin de lui donner forme par les mots était plus fort que l'appréhension encore. Maintenant, il existe en dehors de moi. Je l'ai recraché. Il peut s'en aller. Il s'absente pendant des mois, parfois.
       Il s'en ira, un jour, peut-être, pour revenir au rythme des horreurs de l'existence.
    ----

       Le chat roux, inquisiteur, se penche pour renifler les plantes sur la table. Son regard furète, partagé entre sa curiosité et son envie de quémander des caresses.
       Avec leurs sourires et leurs rires intrépides, ils courent en haut de la colline de Fourvière, se faufilent dans des petits trous, grimpent aux murs et sautent de plusieurs mètres. Ils semblent ravis. Je le suis aussi. J'aime l'aventure.
    ----

       La magie est morte depuis quelques années maintenant. Alors que les décorations de Noël ornaient encore les balcons et les lampadaires, j'avais vu de mes propres yeux l'âme d'un enfant percée de cinq balles. Elle avait éclaté pathétiquement comme un ballon de baudruche pour s'écraser au sol.
       Les fêtes étaient finies.
       Pourtant, tout avait commencé avec l'espièglerie de petits garçons. Ces trois-là sont turbulents et si pleins de vie ! Ils jouent au football, aux jeux-vidéos, font les pitres et la bagarre. En hiver, ils font des batailles de boules de neige et des bonhommes de neige, puis ils rentrent grignoter des papillotes auprès de l'âtre et de la télévision. Sur le palier, leurs chaussures laissent des gerbes de neige mêlées à de la boue. Ils sont bien charmants dans leur insouciance impolie. Comme la plupart des fratries, ils se chamaillent, mais ils se protègent mutuellement. À cette époque, ils se mettent en joue avec des jouets en plastique, mais un jour ils ne rient plus et l'aîné tue le cadet, sans plus d'explications. Ils ont cessé de jouer. Ils sont adultes. L'aîné le fut avant le cadet, à quelques années près. Voilà tout.
        Ces trois petits garçons sont tous morts d'une certaine manière ; l'un meurtri, l'autre poussière, le troisième vide et muet. Les morts commencent sérieusement à s'accumuler.
        Lorsque j'étais encore adolescente, je me souviens que mes lubies me poussaient à m'intéresser à de biens funestes sujets. Je trouve ma détresse adorable, maintenant, quand je pense qu'elle me venait du songe que la mort était omniprésente.
        Elle me tourne autour langoureusement, la mort, sans que je puisse la voir - mon heure ne viendra pas de si tôt. Elle mouillait mes draps de larmes quand j'étais petite fille et que je pensais que papa et maman, un jour, me seraient enlevés cruellement.
        J'ai tant pensé à ma vieille ennemie que je n'en ai plus vraiment peur. Elle consume peu à peu mon innocence, avec les hommes ; je crois qu'il ne m'en reste plus grand-chose. Je continue de larmoyer, machinalement, mais je me sens désillusionnée. J'ignore si quoi que ce soit pourrait m'aider à retrouver cet enfant qui m'était caractéristique, un jour. Être adulte c'est se traîner la mort au pied. J'en suis éreintée.
        Quoiqu'elle me semble tout à fait naturelle, elle m'évoque toujours ce sentiment d'étrangeté ; c'est que je n'ai pas encore eu de cadavre humain sous les yeux. Dans mon esprit, je la décortique rigoureusement ; j'essaye de m'imaginer la peau violacée, les effusions de sang, l'emprunte de la corde sur le cou et l'immobilité funeste, mais il me semble que ces images sont si violentes qu'elles ne peuvent pas se former durablement dans mon esprit. Je n'ai connu que des vivants, après tout, et s'ils se trouvent que certains d'entre eux sont morts, et pas des plus tendrement, je n'en ai pour preuve qu'une stèle et quelques messages.


    1 commentaire
  • Bientôt je m'en retournerai là où je fus en ta compagnie
    Animée par ton souvenir
    Je franchirai infaillible les huttes et les sentiers
    Que ta main et tes rires m'exhortaient à gravir
    ----

    Engloutie
    Par le temps, la fainéantise et l'amour
    Me voilà qui cours et puis qui m'arrête ;
    Parce qu'à la vérité, ai-je déjà eu une once de volonté ?
    Encore aujourd'hui cette familière sensation
    S'empare de moi, et comme unique condition
    Voudrait m'imposer la solitude.

    Bien souvent je vois, j'entends et ne pense pas
    Le souvenir me vient, parfois, de la joie de se retrouver
    Lors que mon corps primitif n'est plus que râles, et inéluctablement
    Oubli.
    ----

        La poésie que j'ai perdue là-bas, je m'en souviens avec mélancolie. Il ne me reste plus que ça de poétique, le souvenir. Ceux qui m'abandonnèrent ne se montraient guère plus généreux.
       Dans ce lieu miteux se trouvait de quoi écrire tous les récits dont je rêve depuis que je me suis découvert la passion des lettres, fougueuse et versatile, elle me laisse extatique et m'abandonne fébrile. Cette ville, sûrement qu'elle avait moins que la plupart des villes, mais tout ce qu'elle avait à m'offrir, je le prenais comme les plus beaux cadeaux qui m'avaient jamais été faits.
       La liberté était simple ; c'étaient mes jambes qui se balançaient sur le bord de la fenêtre pour goûter aux rayons du soleil, la rage qui guidait chacune de mes foulées alors que la lumière stérile des lampadaires éclairait depuis longtemps le bitume, la joie de retrouver des visages familiers et terriblement inconnus, sans plus de formalités, dans un train, dans une voiture qui s'en va loin, toujours plus loin...
       Le poète ne se plaît dans la niaiserie, il a le goût du drame, et j'en eus plus qu'assez ; mes dessous apprirent l'exécrabilité de l'homme, celle-là même que, par l'alchimie merveilleuse de l'écriture, je transformais en spongieuse beauté. Je noircissais des feuilles et des feuilles par dégoût, je crus, une fois, qu'on m'en avait sauvée, j'écrivais des mots d'amour alors, mais ce n'était, à ma grande joie, que pour m'en donner un plus grand encore.
       J'ai déserté ce sentiment de complétude depuis lors, j'ai fait mes cartons naïvement, me croyant partie pour une vie meilleure, de savoir, de rencontres, de splendeur, aveuglée par toutes ces aspirations, je croyais devenir meilleure ; je l'ai oublié dans ces neuf mètres carrés, mon intégrité. L'année de mes dix-neuf ans, je la savais année de ma renaissance, je l'attendais depuis tout ce temps, j'avais toujours traîné mon corps comme une carcasse, mon esprit comme une déchetterie, et du tréfonds de cette langueur spleenétique, ce chiffre salvateur : dix-neuf, dix-neuf, dix-neuf, j'y songeai. Dans la douce et chaleureuse solitude je m'étais accomplie, et dans ces soupçons de compagnie j'avais trouvé l'inspiration.
       J'avais vécu assez d'aventures, ressenti assez de joie pour toute ma vie, et voilà plusieurs mois qu'il me semble avoir vingt ans.

       Je me souviens du regard mélancolique que je posais sur le Cher ce jour-là. Je lui faisais mes adieux comme à moi-même.
      Quand j'ai retrouvé Lyon et toutes ses lumières, ce fut d'abord avec nostalgie. Ma petite campagne, je la foulais en soldat retrouvant sa mère patrie. Tout ce que je voyais s'imprimait dans ma rétine avec une conscience de son éphémérité, ainsi j'en saisissais toute la valeur. Ce qu'il était bon de rentrer après être parti, et ce qu'il était ennuyeux de rentrer après qu'on soit resté. Tout qu'on trouvât, rien qu'on ne retrouvât.
    ----

    Sur les berges je te retrouvais encore aujourd'hui
    je ne vois pas ton visage de cire
    mortellement proche du rivage tu as déjà basculé... Ailleurs... Pourtant, pour moi, tu es toujours ce chat du Schrödinger.
    Ce petit tas de cendres polymorphe, voilà bientôt trois années qu'il se plaît à te singer.
    ----

    Les moqueries bénignes, les romans pour son esprit
    Ses plaintes perpétuelles, auxquelles on ne sait plus répondre
    Cette gamine perdue, je me dis qu'elle est comme moi
    J'avais quinze ans, j'y songeais, moi aussi, à me faire sauter la cervelle
    Et avec cet air de raison, on la promettait à une vie banale et pénible,
    J'avais l'espoir qu'elle fut heureuse, un jour, pourtant, parce que j'en fus, des chialeurs, et de ça on peut se sortir,

    Et ce soir, on me dit que tu es morte !

    Alors, voilà tout ! Voilà tout ce que réserve la vie à une gamine de seize ans ?
    Fini, plié, cercueil blanc, bouches liées !
    Toi que j'imaginais grandir, tant bien que mal, trouver quelque chose, j'ignore quoi !
    Seize ans de cris, seize ans de pleurs, de procédures, seize ans la tête corrompue par le spleen, et pas une année de plus !
    ----

       Le bruit des détonations ne m'a jamais véritablement quittée. Le « pan ! » du pistolet est devenu le « pen » du pendu.
        Alors, il me hantait jour et nuit. Il n'y eut pas un sommeil qui en fut dénué. Le déni est la bête noire du deuil, il me prenait et me délaissait succinctement, ce qui se montrait éprouvant pour mon pauvre cerveau.
       Je retrouve une sensation semblable aujourd'hui, altérée par les changements inéluctables que ces réalités ont provoqué en moi. Le déni fut vite remplacé par l'évidence.
       Toutes ces histoires sordides s'achèvent par les flammes. Elles sont poussières et souvenirs.

       Sa silhouette fine, sa démarche machinale et maladroite, son grand sourire - lequel me revenait étonnamment, car c'était probablement des expressions qu'elle arborait le moins volontiers -, ils me paraissent destinés à disparaître prématurément, désormais. Mais l'esprit est fourbe, et à la monochromie, au mystère, il oppose la simplicité, la spontanéité, et tous ces attributs, foncièrement inconciliables, me plongent dans une épaisse perplexité et un profond regret.
       Je la voyais souvent de dos, elle rentrait, non, elle s'enfuyait vers la maison, le pas leste. Sa doudoune - et ce mot ! Si simple ! Et pour parler d'une morte ! - marron coinçait ses courts cheveux bruns dans le col. Son sac à dos, rose, ses vêtements, qui remplissaient leur rôle, ses chaussures noires, toujours les mêmes, le long du ruisseau ou longeant les portails... Elle me rattrapait, parfois, quand elle me voyait au loin, mais elle ne se retournait jamais.
    Je l'avais trouvée, une fois, nimbée de lumière, à manier un bâton avec une certaine habilité, mais néanmoins désabusée. Elle avait l'air d'aimer le twirling. J'étais sur le départ. Elle aimait cuisiner, aussi, et découvrir de nouvelles saveurs chaque semaine. Je lui prêtais régulièrement mes romans, elle les lisait très rapidement, même les plus gros, ce qui m'impressionnait ; j'en étais incapable. Elle aimait la littérature, et elle me lisait attentivement.
       La voilà, sa simplicité.

       La dernière fois que je l'ai vue, je l'ai étreinte fermement en guise d'au revoir. Elle semblait s'accrocher à moi comme à la vie, c'est-à-dire maigrement et par réflexe. Ses yeux étaient embués ; je songe à l'émotion qui l'éprenait à cet instant-là. Peut-être se sentait-elle plus proche de la mort ?
       Cet être, si plein de faiblesses et d'appréhensions, en proie à l'anxiété ; en somme, ce que j'en retenais, c'est qu'il était parfaitement capable de se mettre à mort - ce que jusqu'alors je ne soupçonnais pas.
       Elle était grande, cette fille, elle me surplombait. Elle ne connaissait pas grand-chose, la musique, l'amour, l'amitié, le sexe, la fête, les sciences, tout le bonheur de la vie lui restait à découvrir. Elle peinait même à déceler l'ironie et le sarcasme ; elle était encore niaise. De sa courte existence, elle ne retenait que le malheur, la discorde et la solitude ; nous ne pouvons que déplorer cette condition.

       J'étais affligée, moi, qu'une si petite chose puisse contenir autant de souffrance.
       Figurez-vous-la donc : effrayée par toutes les choses de la vie, jusqu'aux plus triviales, et pourtant terriblement déterminée, à en dompter son instinct de survie.
       Elle eut raison de ses propres contradictions dans cet acte ; peureuse, elle fit preuve du plus terrifiant des courages. Il n'y a plus de peur quand on vient chercher la mort.


    votre commentaire
  • Par une immobile soirée de novembre
    Où les paroles sont vapeurs, 
    Les vents lentement bercent les ombrageux arbres ; 
    Seule, la Nature se meurt. 

    Les foyers fermés, dont Elle envie la chaleur, 
    Rassemblent auprès des cheminées. 
    Je songe, nostalgique, à ces chères contrées
    qui virent mes rires et mes pleurs.

    Sur chacun des murs de ces ruelles anciennes
    Semblait se dessiner la haine.
    Là-haut, non loin de la maison abandonnée, 
    Je me souviens être montée. 

    Ici, tous les êtres trouvent le réconfort. 
    Au creux du nœud son cou se loge,
    Il n'y a plus de froid ; son corps
    Oscille comme le pendule d'une horloge.

     

                                              A la mémoire de ma plus fidèle lectrice.


    3 commentaires
  • La pupille vide comme un gant sans propriétaire et les mots insensés
    « Je t'aime je suis désolé »
    Peu davantage qu'une litanie endiablée
    ---- 

    Lourde fatigue traîne mon corps sur chaises et bancs et sièges de rames
    Je tâtonne lentement vers la cuvette salvatrice pour m'écraser lamentablement sur le carreau
    Voilà le bien triste souvenir de la fille qui s'éprit souvent de courir
    Et qui désormais se trouvait bien en peine de tenir debout.
    Même assise, son expression nauséeuse était précurseur de son horizontalité.
    Contre toute attente on pouvait observer son dos voûté, face contre table, quelques instants plus tard.
    ----

        Il avait encore un peu la mort à l'âme, mon amour, étonnamment, parce qu'il le fallait bien vivant pour bien le faire souffrir tout ce temps. Je voyais, ça lui pendait des lèvres, ses mots que j'ignorais parfois, faute de pouvoir trop m'y consacrer, et qui tombaient donc dans un puits-sans-fond. Il était pas bête, il le savait, et je ne pouvais plus faire l'innocente, toute l’âpreté dont sa tendre âme était capable il me l'avait donnée avec ses larmes, et je l'avais recueillie comme un présent. J'avais pas la peur du vide, moi, il me connaît, c'est une figure familière et un peu hideuse avec sa bonhomie, longtemps je me suis amusée de cette sensation métaphysique, le vertige.
        Comprenez que j'avais pas envie de m'y jeter pour autant dans ce puits. Et encore moins pour une poignée de mots. Fut un temps j'avais mon côté chevalier. J'y aurais sauté à pieds joints dans le puits, peut-être pour ma bonne conscience, ou faute d'avoir mieux à faire. Se jeter à corps perdu, il m'est avis que c'est avant tout pour soi-même et pour se faire vibrer qu'on le fait. J'y vois plus grand chose de noble à la chevalerie et à cette pointe de fierté dans la poitrine. J'y vois plus grand chose d'excitant ni de valorisant. Je me souviens tout à fait du déshonneur que j'avais ressenti en servant le dédain, même. Je m'agenouillais pour trois fois rien si ce n'est pour le romantisme. L'adoubement, je le sentais pas beaucoup plus glorieux que le marquage au fer d'une vache. Ce que je récoltais de ma servitude était ingrat, quelques regards tout au plus. A choisir, je préfère l'égoïsme de l'albatros et sa pointe d'héroïsme adorable, à cette tête brûlée de chevalier qui s'ennuie, qui se donne et qui se tue pour vivre.
        Les regards je les soutenais sans rougir d'ordinaire, mais pas le sien. De ses yeux clairs et inquiets il avait sans arrêt l'air de m'interroger. Cette opération se répétait avec plus ou moins d'inquisition, c'était soit qu'il n'y trouvait rien dans mes yeux, parce qu'il me les verbalisait aussi ses questions, ou qu'il avait trop peur. Moi-même j'ignorais s'il y avait quelque chose à se mettre sous la dent dans mon regard, et je ne saurais pas déterminer non plus si c'était parce qu'il était vide ou simplement insondable. Je me suis jamais amusée à me défier du regard pendant de longs instants contrairement à lui, alors il est le mieux placé pour le savoir.
        Au départ, je me suis sentie un peu épiée, mais passée la démangeaison qui en résultait, j'ai commencé à prendre son visage dans mes mains pour le distraire et lui murmurer des mots d'amour. J'ai accepté toute cette formidable sensibilité et je m'en suis émue. Il était pleurnichard, mais moi aussi, tout à fait, on s'était bien trouvés tout de même, on larmoyait ensemble, et chaque fois un peu plus quand nos yeux humides se croisaient. J'étais fascinée par ce phénomène chez lui, cette capacité à s'émouvoir encore du plus trivial après avoir charmé la mort des années. (Ce sang-là n'est pas le mien, et si la littérature me voudrait impudente, je me garderais cependant de le répandre. Je ne manipule allègrement que les inconnus, les morts, mes inventions et moi-même. Du reste, j'ai encore trop honte.) Et sa joie ; beaucoup plus vive que la mienne, il sait y aller du rire et des sourires et de l'entrain comme du doute, du désespoir et du spleen. Contemplativement, je voulais la voir continuer, mourir pour renaître, indéfiniment.
    ----

    Les sols que tu as foulés impassible et avec courage
    Bétonnés, carrelés, moquettes de rames, semblables et uns
    Parfois je les ai parcourus avec toi
    Quand tu y consentais, seul et terriblement
    Tu t'en voulais d'aimer cette condition sauvage
    En silence tu m'as haïe d'avoir essayé de t'en tirer.
    ----

    Toi que je regardais indignement
    Tu t'es dérobé à ma vision
    Tu crains le courroux de l'écrivain désormais
    Ne crois pas que tu y échapperas
    Ton silence même m'inspire
    La plus acerbe des verves
    ----

        Je songeais à l'albatros quand je me sentais étrange, à son errance et à son pèlerinage et à son plumage terni. Ce qui pouvait s'apparenter à une triste condition reflétait pourtant une richesse inestimable. Je l'avais connue à une époque : l'intégrité. L'albatros était prêt à souffrir l'opprobre et les pires indignités que ce soient pour vivre selon son essence d'écrivain. Moi qui me reconnus dans les traits de l'albatros, j'avais même fini par m'y confondre, finalement, l'albatros aux dents aiguisées n'était alors plus que cette formidable et féroce déclinaison de ma personne.
        Maintenant, je l'observe depuis les volets entrouverts de ma fenêtre, lorsque je prends le temps de m'y pencher. Voilà plusieurs mois qu'il se laisse dépérir dans mon jardin, entre la poubelle jaune et la poubelle verte. Comme il n'a pas eu un seul regard pour moi, je doute que ce soit une forme de protestation. Ses dents ont fondu, mais il semble toujours aussi furieux. Aujourd'hui, il pleut, alors il a ce petit air pathétique en plus avec ses plumes mouillées et dégonflés. Des feuilles brunies et autres tiges de plante se sont collées à sa peau. Le carnet sur lequel il lui prenait d'écrire tous les jours, posé à côté de lui, trempe dans une flaque d'eau causée par un renfoncement. J'imagine que de ces centaines de pages noircies on ne plus plus discerner une lettre. J'ai envie de lui proposer de se réfugier chez moi, mais je sais pertinemment qu'il refusera.
        Lentement, il entonne un chant qui m'est familier si bien que, machinalement, j'en poursuis la mélodie.


    votre commentaire
  •     Il nous faut bien t'oublier. Le vivant, cette actualité trépidante... Il nous faudrait vivre reclus et observer tes photographies tous les jours pour que tu puisses encore exister pour nous.
        Pourtant, aujourd'hui, cette tristesse déchirante me réveille à nouveau, comme elle se plaisait à me tirer des bras de Morphée pour me jeter dans ceux du néant jadis.
        Dans cette obscurité familière je devine ton souvenir. À ton instar, je cultiverai ma vacuité jusqu'à la mort.
    ----

        L'albatros avait le fier regard de l'optimisme. Il brandissait son crayon comme il brandirait une épée, et griffonnait sur le papier comme il assénerait des coups.
        Dans l'ombre de son esprit, il ignorait tous les regrets. Sa meurtrissure, il devait l'oublier, il devait la prévenir et l'éviter, car il se doutait bien qu'il avait failli à un moment pour mériter pareille affliction.
        Il lui arrivait pourtant, malgré lui, de s'épancher sur sa tristesse dans son sommeil. Il revoyait ces visages qu'il admirait et aimait parce qu'ils dédaignaient le sien, et puisait toute sa joie dans ce dédain. Qu'ils étaient beaux et charmants, qu'il se disait, et il se prenait encore à jalouser leurs charmes, ceux-là qu'un droit, divin, pensait-il, leur avait conféré, mais sur lesquels il lorgnait.
        Car l'albatros aux dents aiguisées ne pouvait se résoudre à la médiocrité et ses fléaux... Il devrait être infaillible, désormais, car jamais plus il ne voulait qu'on l'abandonnât.
    ----

        L'albatros s'était retrouvé tout pantois quand elle lui avait trifouillé le plumage. Il avait apprécié le chatouillement que ses mains lui procuraient, d'abord, avant d'être traversé, par intermittence, d'une vague mélancolie. Il le devait, pour son amour ; ses grandes ailes restaient déployées malgré sa furieuse envie de s'y enfouir.
         Le doute se propageait comme des puces sur leur corps et ils se mirent à se triturer l'esprit de perplexité à l'unisson.
         Subitement, l'albatros, prit son envol.
    ----

         L’albatros aux dents aiguisées s’était quelque peu perdu dans la bonne compagnie, à laquelle il s’était accoutumé, et qu’il réclamait maintenant avec ferveur. Il se montrait même plutôt imbuvable lorsque son ami et compagnon, le corbeau sans plumes, d’une nature solitaire, lui préférait son confort à sa discussion. Voilà plus de trois mois qu’ils se fréquentaient au quotidien malgré leurs dispositions sociales particulières respectives pour s’adonner à ce petit vertige pour couillons que l’on évoque avec une mine rêveuse : « le voyage ». C’est qu’ils avaient énormément de temps à tuer avant de reprendre leurs activités, le genre qui vous laisse tellement pantois face au champ des possibles qu’il vous pousse directement dans les bras de l’oisiveté et du rébarbatif. Et, à choisir, l’albatros préférait la béatitude, dut-il s’en retrouver diminué. Le corbeau sans plumes n’avait pas spécialement l’air d’être affecté par la situation, si ce n’est qu’il se plaignait régulièrement de sa faible constitution physique, car, à cause qu’il était glabre, les rayons du soleil lui brûlaient directement la peau. Quant à l’albatros et son éternelle versatilité, il se savait baigner dans la complaisance et il la haïssait joyeusement. Ses grands yeux vifs furetaient souvent en quête d’attention, et il récoltait les regards comme des collations, fussent-ils hostiles, c’était encore de l’intérêt. Avide de rencontres était ce même albatros qui, quelques mois plus tôt, s’était épanoui dans la solitude.
         Toutes ces collations, malheureusement, nuisaient à son plumage. Chaque matin, il se contorsionnait dans tous les angles pour se mettre à son avantage devant le miroir, mais il fut forcé de constater qu’il avait perdu de son éclat – ce qui ne l’empêchait pas de se pavaner un peu misérablement devant les clientes de l’hôtel. Je ne puis toutefois vanter les vertus de la solitude sur l’albatros aux dents aiguisées sans plus de formalités. Il est vrai, le pèlerinage qu’il avait effectué afin de trouver la lumière avait eu, dans un premier temps, un effet désastreux sur son plumage ; mais son métabolisme s’était habitué à ces modestes conditions de vie, et il en était ressorti d’autant plus vigoureux et soyeux – et ce serait sans parler de la carrure majestueuse que lui avaient conféré tous ses efforts. Il ne s’était épargné aucune peine pendant son pèlerinage, ce qui le différenciait radicalement de son petit vertige pour couillons accompagné du corbeau sans plumes, et du luxe qu’il avait exigé. L’albatros ne se plaisait réellement que'en se surmenant aux sports, aux arts et aux devoirs, auxquels il ne trouvait le temps de se consacrer que lorsqu’il était presque tout à fait seul. En conséquence, le point culminant de son séjour fut, paradoxalement, le moment du retour, cette vague mélancolie qui emplie les lieux que l’on s’apprête à quitter pour toujours, et surtout, cette solitude retrouvée qui est tout à fait une liberté retrouvée et dont l’effet est comparable à une bouffée d’air frais après qu’on ait manqué de s’asphyxier.
    ----

    Félin vindicatif, hostile reptile
    De son œil tranchant compte d'autant d'ennemis
    Que de mines innocentes et réjouies

    Jamais, Ô grand jamais le félin
    Ne trouva maître auprès duquel ronronner
    Jamais, Ô grand jamais le reptile
    Ne trouva rival auprès duquel s'éprouver

    C'était partout de formidables inconnus
    Ils ne goûtaient guère à la concupiscence de s'être appartenu

    Assourdis par l'ubique dithyrambe
    Ils lui préféraient la jalouse élégie
    Dussent-ils être aimés
    qu'ils s'en verraient déboussolés

    La béatitude et les beaux sentiments
    Leur morne condition t'en eût voulu dépourvu
    A se demander pourquoi ce qui fut
    Désormais n'était plus
    ----

    L'albatros clopin clopant s'en fut demandant
    Dans sa mélancolique alcoolémie pourquoi
    Diable le temps passe-t-il et pourquoi
    Emporte-t-il avec lui toutes ces êtres
    Il se figurait entre ces ruelles anciennes
    Tous ces passants disparus et lui-même
    Car il le sait qu'il ne reviendra plus
    Dans la forêt dans laquelle il se perd joyeusement
    Dans la maison qui a abandonné tous ses souvenirs
    Sur les routes où les nuits solitaires le poivrot guette
    La fascinante contingence de ses pas
    Alors pouvait le mener sur les sentiers les plus étonnants
    Il médisait cet ingrat la musagète de la plus palpable des vies
    Devant l'albatros il n'y avait plus que ses pieds sur le pavé
    Et la vacuité d'une amère réminiscence
    Dans cette lente fuite l'albatros se traîne perdant




    votre commentaire
  •    Et puis tout à coup la lumière fut étouffée et l'obscurité demeura. Bien sûr, je n'eus, dans un premier temps, rien qu'envie de pleurer et de me recouvrir de mes minces plumes. Ce genre d'indignités me traversait souvent l'esprit. Je cherchais quelque chose, mais je me trouvais désespérément bredouille. Ce n'était pas un sentiment beaucoup plus élaboré qu'une frustration enfantine.
       Fidèle à moi-même, je me mis à tâtonner. J'avais les larmes aux yeux d'être aussi déboussolé. Désormais, j'empruntais mes sentiers non seulement au hasard, mais aussi à l'aveugle.
    ----

       Je ne savais quoi déduire de ces désirs ; comme si, à force d'aspirations, celles-ci s'étaient éloignées de moi jusqu'à devenir inconcevables, et que, réalisées, je n'avais plus que de la stupeur à exprimer.
       Je m'imaginais cette lumière avec un sentiment d'adoration depuis cette chambre ensommeillée, un bouquin sur la table de chevet et une chimère pour bercer mes rêveries et guider mes pas, et maintenant, son rayon filtre à travers la porte entrouverte...
       La voyant si proche, je me suis terrée sous les couvertures. Je pouvais pas, moi, toucher à une si belle chose... 
    ----

    Quatre ans d'amours fanées.
    ----

       De ce petit air déconfit, tu me dis :
    « Et moi ? Pourquoi pas moi ? »
    Puis tu déchires toutes ces aspérités, tu en deviens une plus grande encore...
    Une absconse pulsion m'amena alors devant ta pauvre stèle
       Toi, tu me dis
    « Et moi ? Pourquoi moi ? »
    Et tu te tus.
    ----

    Le chat roux sur le sentier solitaire aventurier 
    ----

    Ses lèvres que les miennes ont humidifiées
    Ses timides baisers, son œillade gênée
    que j'aperçois parfois quand je lève les yeux
    Diable, son regard est d'un enfant !
    Mais cette pureté je la fuis et je l'admire
    Tout comme je suivis la lumière sans jamais pouvoir me résoudre à la faire mienne
    Jadis avec insouciance je faisais ce qui me semblait bon
    Je prenais le sentier qui me plaisait, je jouais avec les escargots et à grimper sur les cordes des jeux pour enfants, je riais sans m'en excuser
    Pour le bonheur des autres j'aurais souffert l'opprobre
    Ce visage espiègle et troublé, je le croyais congédié par la vie et par le meurtre
    Aujourd'hui je le retrouve, désabusée
    Cette joue ronde, est-ce bien celle d'un adulte ?
    Je l'entends rire encore, cette enfant... Elle rit de toutes ces préoccupations, elle joue, dessine et raconte des blagues... C'en est insoutenable de liberté.
    ----

    L'écureuil qui traverse la route avec hâte
    Son feu sourire étiré jusqu'aux pommettes
    La ville que j'ai parcourue maintes et maintes fois
    Et celle que je ne verrai plus
    La douce solitude matinale et quotidienne
    On me la dérobe quelques instants
    Et déjà cette envie de m'échapper...
    On me présente ce pâle ennui de substitution
    Heureuse et sans raison de vivre et simple d'esprit
    Le dragon endormi et le guépard qui ronronne
    La rage vindicative ? L'ai-je seulement ressentie un jour ?
    ----

       L'albatros aux dents aiguisées avait-il seulement existé un jour ?
       Il s'était égaré sur le sentier ; et ce qui est égaré est presque immédiatement inexistant, le regret, d'abord, et faute de pouvoir vivre éternellement dans cette affliction, il lui succède l'oubli, inévitablement.
       La lumière, l'avait-il jamais attendue ? Ou ne serait-ce que vue ?
       L'albatros aux dents aiguisées aimait à se sentir traversé par ce sentiment, l'amour, la langueur du poète, il s'en était empiffré. Il avait fait toutes sortes d’œuvres d'art pour se prouver qu'il existait, cet amour. Il en avait douté aussi, et ses œuvres en étaient ressorties d'autant plus belles.
    Il avait appris la patience, et grâce à la patience, il s'était fait artiste ; il avait congédié la simplicité et la satisfaction pour vivre dans cette douleur élévatrice, cette expectative qui n'en finissait pas et ces questions incessantes à n'en plus dormir la nuit.
       À cette époque-là, on le connaissait et on le nommait « L'albatros aux dents aiguisées » : le vif, le charismatique, le passionné. Mais l'albatros s'était lassé de déployer tous les efforts du monde pour transformer sa boue en or. C'était ce pourquoi il était admiré, pourtant, cette image de lui-même, benêt, gentil, infiniment troublé, lui était devenue insupportable. Il trouvait à redire à la contemplation religieuse, il n'en avait pas fait moins.
    L'albatros voulut s'abandonner à la débauche et la luxure. Il pensait tenir sa revanche. Il dut se contenter du plus pur, et de l'indifférence. Il ne la tenait toujours pas au bout du compte. Il pataugeait dans sa médiocrité. Les femmes lui faisaient l'amour lors que toute sa frustration n'appelait qu'à la baise. Quand elles parlent, c'est d'une manière si douceureuse que sa peau en est traversée de chair de poule. L'amour ne l'émouvait plus, il voulait encore les coups, les griffures et les morsures sur son corps et les leur.
       Il était heureux. Ce sont ses dires. Enfin, déjà l'habitude agitait ses journées, et cette terrible oisiveté... Bientôt, il ne sentit plus même la revanche brûler dans sa poitrine. Quand il y pensait, il lui prenait toujours de pulvériser le souvenir de cette lumière si peu modeste et si arrogante. Mais c'était compter sans les femmes ! Et combien elles lui faisaient l'amour doucement ! À en anéantir toute la rage d'un homme.
       Il était donc là, bien content d'avoir joui, les sentiers et les lumières, il n'en avait plus rien à faire, ils appartenaient à une autre vie, bien antérieure, bien révolue, désormais, il se plaisait à être grossier. Il avait cette vague envie de pleurer de temps à autres, de tendresse ou de tristesse. Rien de beaucoup plus violent.


    votre commentaire



    Suivre le flux RSS des articles
    Suivre le flux RSS des commentaires