• Je me souviens je t'appelais à l'envi mon dieu ou ma lumière
    Moi-même je m'étais mise plus bas que terre
    Pleine de mon humanité je me refusais à te prêter les mêmes traits
    Je te voyais d'une beauté insaisissable pour le vulgaire
    « Impassible comme Dieu même »
    Quelle ignorance ! Aujourd'hui Dieu est mort :
    Dieu n'était qu'un imposteur ! Plus laid encore que ses prédécesseurs !
    Il ne me survit que le vide d'un ciel païen.
    ---- 

         Malgré tout malgré tout ce que tu m'as montré de laid chez toi, il n'y a rien que je n'ai pu haïr... Et j'ai encore envie de romancer notre histoire insensée.
    ---- 

         L’Albatros en demandait plus des autres que ce qu’ils avaient à lui offrir. Ils n’étaient pas à la hauteur de tous les efforts qu’il investissait dans sa conversation et dans sa grâce.
         Non pas qu’il fût particulièrement gracieux ou habile à la conversation ; il se sentait souvent grossier, mais n'était pas le seul : nombre d’animaux sont plus grossiers encore. Parfois, il voyait dans le regard de son interlocuteur cette inquisition impudique quand il hésitait dans sa réponse. Il avait tant à cœur de divertir que plus rien ne lui venait de spontané ; il voulait faire parler, et anticipait toujours ce que les autres pouvaient trouver à dire ; ainsi, il devait réfléchir considérablement avant de s’exprimer, car il supportait mal d’être déçu par les réponses de ses interlocuteurs, et ne voulait pas non plus leur infliger un tel mal. Ça se tordait au-dedans, quand ils ne trouvaient rien d’intéressant à lui dire : il refusait d’avoir une si basse opinion des animaux qu’il fréquentait. Il voulait les chérir.

         Il y avait le Hibou, avec ses grands yeux ronds et sombres : il les plantait dans les siens avec une telle intensité qu’il ne pouvait s’empêcher de s’en détourner après plus d’une demi-seconde. A priori, il n’avait rien pour lui faire peur : c’était un hibou d’une très petite envergure. L’Albatros avait même remarqué ses mains d'enfant autour de sa chope et les lui avait prises. Il eut la confirmation de son observation en apposant sa paume contre la sienne : ses mains étaient ridiculement petites, si petites que, de ses doigts longs et fins, il pouvait totalement rabattre ses phalanges sur les siennes. L’Albatros en avait joué, de la petitesse de ses mains, mais lorsque le Hibou le scrutait avec ses grands yeux ronds et sombres, là… Là, il riait beaucoup moins !
         Et il se trouve qu’il faisait beaucoup cela, avec ses yeux, l’observer, comme lui avait observé ses petites mains autour de sa pinte. Le Hibou le lui rendait trop bien. A mesure qu’il l’observait, l’Albatros se sentait rétrécir. Bientôt, il ne se contenta plus de l’observer. Il lui disait des choses comme : « Tiens, tu réfléchis à ce que tu vas dire » ou « Il me semble que tu hésites ». Les expressions de son visage ne renfermaient aucun secret pour le Hibou.
         L’Albatros se sentait démuni : ils ne se battaient pas avec les mêmes armes ! Il n’osait pas le regarder longtemps, alors il ne tirait rien de son visage de hibou, qui, d’ailleurs, demeurait impassible quand il posait les yeux dessus ! Chaque fois, c’étaient juste ces deux billes noires qui le transperçaient et ne laissaient rien transparaître que cette fouille indiscrète, et chaque fois, l’Albatros regrettait, ou bien de le regarder, ou bien de ne pas être capable de soutenir son regard sans se décontenancer.
         L’Albatros faisait cela pour lui-même, observer sa conversation, mais être de l'autre côté, se sentir observé dans sa capacité à converser, c’était autre chose… Il était troublé, véritablement, et se surprenait à s’amuser de son propre trouble ; il s’en approchait et le mettait aux yeux de tous pour voir ce que son trouble animerait chez les autres ; il pensait qu’ainsi, il ne serait plus le seul à être troublé ; décidément, des jeux de voyeurs !

         Il y avait le Buffle, aussi, avec son air espiègle qui lui était fou. Quand il souriait, un tas de rides de bonheur se formaient de part et d’autre de son visage, sur ses joues et autour de ses yeux, comme si, subitement, un chien l’avait mordu au visage. A côté du Buffle, en considérations strictement physiques, le Hibou ne payait pas de mine, mais il avait cette prestance qui lui était Ô combien supérieure ! Machinalement, l’Albatros l’écoutait plus attentivement, et c’était ainsi de nombreux animaux. Il y a ceux qu’on écoute bien et ceux qu’on écoute à peu près.
         En allant aux toilettes dans la tanière du Buffle, l’Albatros était tombé nez à nez, dans la cuvette, avec des traces de merde. Il n’y en avait pas beaucoup, mais suffisamment pour être aperçues depuis là-haut. C’était prémonitoire, car, plus tôt, il avait demandé au Hibou quel était son rapport à la merde – oui, c’était des questions comme d’autres qui traversaient l’esprit de l’Albatros - et voilà que l’Albatros lui-même, encore, se confrontait à la merde ! Le Hibou n’avait rien répondu qui montra son intérêt pour la question, ce qui avait déçu l’Albatros, car c’était un sujet pour lequel il avait pris beaucoup d’intérêt dernièrement. Mais l’Albatros est le seul à vouloir parler de merde, tant aux animaux qu’il vient de rencontrer qu’à ceux avec qui il a l’habitude de converser. Ça ne donnait jamais grand-chose quand il parlait des déjections de son corps. Le pauvre, simplement, ne voulait pas ignorer que son corps en produisait.

         En dépit de toutes ces considérations, la merde était toujours là. Soudainement, la Merde dans la cuvette du Buffle se vit pousser des yeux, et aussitôt ils regardèrent l’Albatros comme le Hibou l’avait regardé. A nouveau, l’Albatros était troublé, et ça le tuait que ce pût être par de la merde. Il voulait être plus fort que le regard de la Merde depuis l’abysse de la cuvette, terriblement, il voulait lui rendre son regard globuleux, et avec une pointe de dédain, se dire : « Eh bien ? Il y a de la merde dans une cuvette. S’il y a quelque part où de la merde est censée être, c’est bien dans une cuvette. De la merde j’en ai vu, j’en ai produit des tonnes ! » Non, il essaye de penser cela, mais il n’y parvient pas. Il n’est pas convaincu. La Merde, c’est de trop. Même la sienne, ça lui déplaît, alors celle des autres...
         La Merde sous ses yeux était une merde quantique - ce qui n’est pas donné à toutes les merdes -, car en même temps qu’elle tapisse la cuvette, elle tapisse l’âme du Buffle. Oui, le Buffle a laissé la Merde s’installer dans sa cuvette comme dans son âme. Il n’a pas, possiblement, pu échapper à son regard, à la Merde ! Il lui a pissé dessus, même, obligatoirement en vertu de la structure de la cuvette ; il lui a donné cette considération-là !
         Quand, plus tard, l’Albatros est retourné aux toilettes, la Merde cette putain était encore là à le regarder ! Le malaise était encore plus prégnant que la dernière fois. Le Buffle a pissé sur la Merde mais il n’a pas daigné - il n’a pas eu cette politesse - l’annihiler de ce lieu de quiétude, les toilettes ! Il l'a ignorée, pour sûr, mais peut-être même lui a-t-il souri, de là-haut, satisfait de pondre des merdes qui lui sont familières, voire tendres, des merdes comme seuls en font les buffles. Il n’y avait plus rien de quiet dans ces toilettes, alors : par sa faute, c’était devenu un lieu de désolation ! L’Albatros regrettait terriblement d’avoir une vessie, il n’en pouvait plus de soutenir ce regard et de sentir cette présence. Lui infliger la vision de cette Merde quantique, c'était lui chier directement dans les yeux.
         La maladresse était permise, l’Albatros avait une grandeur d’âme : il n’avait pas relevé en entendant le Buffle péter plus tôt. Il s'était simplement jeté à plat ventre, on eût dit un personnage de tragédie, presque, les ailes flanquées sur les oreilles pour ne rien ouïr, il ne manquait que les pleurs ! C'était tant pour se préserver d'un sentiment de dégoût que pour respecter l'intimité du Buffle et son droit de péter dans sa tanière. L'Albatros sait donc se montrer chic.
         Cependant, le manque de respect et la délibération, ses principes moraux ne lui permettaient pas de les tolérer. Malheureusement, il n’en avait pas assez pour effacer de lui-même la merde. Il avait, avec un zèle formidable, ramassé la clope d’un Pigeon qui l’avait jetée négligemment à côté de la poubelle, une fois qu’il attendait le bus, mais la merde, il n’avait pas assez de bonté pour l’éliminer, pour faire du monde un monde meilleur, un monde dans lequel une cuvette de moins est tapissée de merde…
         Bon sang, il songea que tant d’animaux cherchaient la paix sociale, qu’ils se rencontraient pour parler de communisme, d’intersectionnalité, de maraude et de manifestations… Ils déploient une énergie monumentale, ils écrivent des lignes et des lignes, alors que chez eux repose un mal véritable, dans leur cuvette ! Ils sont là qui s’occupent de la veuve et de l’orphelin pendant que leur cuvette est tapissée de merde ! Ils se soucient du sort de personnes qu’ils ne connaissent pas alors qu’ils font souffrir cette vue à ceux qu’ils aiment, leurs amis, leurs amants, leurs rendez-vous galants ! Chers animaux, la lutte commence dans les toilettes.
         L’Albatros en sortit le souffle court. Sauf en ce qui concerne les cuvettes, le Buffle est attentionné, et il vit le mal auquel l’Albatros était proie. Il avait cette expression profondément meurtrie sur le visage. Quelle situation cruelle ! Le Buffle s’inquiétait, sans le savoir, de ce qu’il lui avait infligé. Mais l’Albatros peut-il décemment lui rétorquer : « Lorsque tu souris, un chien te mange le visage et je crains que tu ne mordes aussi le mien. Tu te tiens à quatre pattes et vouté et tu mendies mes caresses comme un animal domestique, alors que moi, je suis plutôt animal civilisé. Il y a de la merde dans ta cuvette, et tu l’as vue, et tu sais que moi aussi, je l’ai vue, et pourtant tu ne l’enlèves pas ; oui, véritablement, tu es un animal domestique ! Et là-dedans, qu’attends-tu de moi ? Que je te désire ? Alors que tu te comportes comme un animal domestique ? Tu te refuses à être désiré en te comportant de la sorte ! » ?
         Non, décemment, il ne peut pas s’en remettre à cette vérité, même si elle soulagerait considérablement sa lourde poitrine : l’Albatros veut chérir les animaux qu’il fréquente.
         La tâche est parfois ardue, mais il tient à ce principe et résiste stoïquement. Il ne dit rien, mais alors, plus rien du tout, ce qui est probablement inquiétant, mais ne le sera jamais autant que la violence de la vérité qu'il cache. La Merde quantique hante ses pensées. Il a envie de partir car il n’arrête pas de songer à ce qu’elle se trouve juste là, derrière la porte, et qu’elle l’épie à travers les murs. Les singeries du Buffle ne l’amusent guère, car il y reconnaît une terrible animalité, une animalité qui le conduit à laisser des traces de merde sur les cuvettes qu’il arpente et répandre le mépris dans le monde par sa désinvolture. Pourtant, il voudrait y voir plutôt une maladresse touchante, accuser une éducation plus légère... Cela lui coûte de l'admettre, mais il en veut au Buffle de se comporter comme un Buffle et d'attendre d'un animal aussi grandiose et délicat que l'Albatros qu'il le désire. Il serait dans l'ordre des choses que les buffles côtoient des animaux du même acabit, et dont les habitudes sont similaires. Ensemble et amoureux, ils pourraient contempler leur merde au fond des cuvettes. À ce culte-là, l'Albatros refusait de prendre part, mais encore, il trouvait proprement ulcérant qu'on pût ne serait-ce qu'imaginer lui proposer. Le Buffle n'était-il pas conscient de l'ampleur de leurs différences culturelles ? Pourquoi s'obstinait-il à le désirer ? Comment pouvait-il seulement se le permettre ? Pour sa propre gloire, il salirait celle des autres ! Ce qu'il se leurrait : ses espoirs lui faisaient mal ! L'Albatros ne savait pas si, pour l'amour d'autrui, il pouvait lui pardonner. Pour l'heure, l'Albatros avait pris son envol, et dans les cieux il n'est plus question de penser à la merde ; elles tombent si vite que les oiseaux se plaisent à croire qu'elles n'existent pas et qu'ils sont les plus distingués du règne animal.








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  •      Je crois t'aimer d'un amour tout particulier.
         Je me souviens de mes discussions avec elle, et combien tu me faisais pitié, à te comporter aussi bêtement.
         Raisonnable, je m'étais résolue : « Moi, je ne mange pas de ce pain-là. »
         Et j'approuve encore cette pensée. Ce pain, il ne se mange pas, il se dévore ; on le consume goulûment, en se précipitant. C'est une question de déontologie : on ne peut pas faire autrement. En le mangeant tranquillement, on faute.
         En effet, en le mangeant de la sorte, ce pain perd son intérêt. Sa saveur ne s'apprécie que dans la hâte, car, à défaut, on se rendrait compte... Qu'il est moisi.
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          [...] Aujourd'hui, je sonne le glas de ma vie de chien, et le glas de sa vie de maître. Dans ce jeu, il n'y aura plus que des loups, et je tâcherai d'être le plus féroce des deux.
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         Cher amour,

         Je crois que je n'arrive plus à écrire sur toi depuis que je te refuse à la deuxième personne. Je m'y refusais pour toi, à cette personne, car tu l'aurais trouvée inconvenante. Or, aujourd'hui, il n'est plus question de toi ; je n'essaie plus de te plaire.
         Parfois, j'ai l'impression que tu me perçois comme un ogre poilu qui, se penchant au-dessus de toi, essaye de t'embrasser passionnément en oubliant qu'il est un ogre poilu dont l'haleine est fétide. Et forcément, que l'amour d'un ogre poilu à l'haleine fétide n'est pas désirable ; forcément, que cet amour est ridicule, indécent, qu'il ne devrait pas exister !
         Je me suis toujours férocement battue contre cette image parce que je ne voulais pas être cet ogre-là ; je savais que c'était plus ou moins ce que je représentais, à tes yeux, et j'entendais me métamorphoser avec tous les efforts du monde. Maintenant, tu me dis que tu me trouves belle. Pour autant, je suis encore ton ogre, celui dont la fidélité a le goût du foyer...

         La puissance de mon amour pour toi ne cesse de m'étonner. Je le crois aussi puissant que l'amour d'une mère en ce qui est de sa propension à la clémence. Mais je le crois aussi être une vulgaire imposture. (Eh bien, oui, si quelqu'un doit cracher sur mon amour pour toi, ce ne sera pas toi ! Je le garde pour moi depuis si longtemps, alors si tu n'en veux pas, permets-moi au moins d'avoir la dignité de m'en débarrasser moi-même !)
         L'amour d'un ogre, ça ne t'intéresse guère, je l'ai compris... Mais le tien, d'amour, il me paraîtrait étrange ! Tu n'as jamais su m'aimer, jamais et d'aucune manière, parce que tu as toujours fait en sorte que ce soit douloureux d'en avoir quelque chose à faire de toi. Je crois qu'après tout ce temps, je me suis accommodée de cette situation. Qui sait, tu perdrais de ta valeur, si tu m'aimais ! Ou peut-être m'as-tu fait attendre suffisamment longtemps pour que je le savoure, si tel était le cas ? Quoi qu'il en soit, il n'y a pas à s'en faire trop à ce sujet.
         Ce que je veux dire par-là, c'est que je t'aime si fort justement parce que toi, tu ne m'aimes pas. Tu n'es pas prêt à faire le quart de ce que je me verrais faire pour toi. Je pourrais passer mes nuits de sommeil à te réconforter si tu avais un chagrin ; je pourrais m'appliquer à te faire beaucoup de bien, à t'exciter ou à t'amuser, pour te distraire de tes maux ; pour ton sourire de fou je m'ingénierais comme une folle de quelque manière que ce soit. Pour toi, je serais même plus que moi-même : je me découvrirais des talents sexuels, thérapeutiques et ludiques inespérés !
         Mais, si tu m'avais aimée ? Si tu m'avais aimée, je ne t'aurais pas aimé aussi désespérément ! Je t'aime parce que tu me tourmentes ! Et c'est l'énergie de mes tourments qui me pousserait à me jeter à tes pieds si vigoureusement si tu en avais le besoin, pour toutes les fois où, pour ne pas t'effrayer, je ne me suis pas enquise de ton bien-être ! Et je crois, malheureusement, que c'est cette énergie même que tu as insufflée en moi qui t'effraie tant. Tu t'es fait l'artisan de ta propre peur.
         Voilà la situation qui était la nôtre jusqu'à peu : j'aimais t'aimer, et j'aimais que tu ne m'aimes pas. Que tu ne m'aimes pas, cela me faisait considérer la moindre de tes attentions comme des miracles, des situations exorbitantes de l'ordinaire, des circonstances contingentes qui me rendaient Leibnizienne : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? ». Oui, j'en étais sidérée, réellement ! Oui, jusqu'à peu, l'amour de mon amour pour toi triomphait...

         Mais récemment, oh... Récemment, je crois que cet amour me lasse ! D'une certaine manière, lui qui se pensait si étranger à la routine de l'amour, est rentré dans une toute autre routine, la routine du non-amour ! Moins fatale, mais fatale, tout de même ! Et je crois que l'ogre doit sortir de sa grotte. L'ogre doit oser réclamer de l'amour, lui aussi. Et s'il voyait cet amour lui être refusé, comme prévu, il doit savoir, en tout bien tout honneur, rétorquer : « Eh bien ! Ce n'est pas comme ça qu'on aime, chez les ogres. Je ne mange pas de ce pain-là. Vale ! ». Je ferais alors un ogre bien chic, droit dans ses bottes et fier sans se vanter.
         Ton non-amour ne m'amuse plus, il me donne envie de t'arracher la tête. Mais plutôt que de t'arracher la tête, je préfère ne plus t'aimer. Ce serait là mon ultime preuve d'amour. Je préfère me priver de ton toucher qui m'est si bon, de ton sourire qui me réchauffe, de ton rire qui me fait rire, de tout ce qui en toi m'animes et me rends, l'espace de quelques instants, la plus vivante et la plus joyeuse du monde. Ce n'est pas rien que de se priver de ce qui donne à la vie du sens, mais j'en attends plus de la vie ! Je ne veux pas la dépourvoir de sens, et l'en pourvoir uniquement à ton bon vouloir !

         Alors voilà, cher amour, aujourd'hui je te déclare solennellement la guerre parce que j'en attends plus de la vie que ce que tu veux bien me donner. Moi, je veux tout et je peux tout.
         Je t'avoue que je me sens incapable de t'aimer gentiment, à l'anglaise, car ça n'a jamais été le cas. Quand je t'ai vu, je t'ai tout de suite aimé de toute mon âme. Et quand je t'ai haï, que je n'ai plus voulu entendre parler de toi, j'y ai trouvé un réconfort. Cette idée ne me rend pas malheureuse, étonnamment... Comme s'il s'agissait de l'ordre naturel des chose.
         Je suis prête à ne plus t'aimer, et je vais m'y ingénier comme je me serais ingéniée à te réconforter si tu en avais le besoin. Cela, plutôt que d'être malheureuse et de te détester ; cela, pour le mieux, pour nous deux.

         Vale,

         Ton ogre poilu.

    ----
         Cher amour,

         Je dois admettre que ce n'est pas facile de se forcer à ne plus aimer. Il m'est toujours possible, et aisément, de ne pas agir conformément à mes inclinations et de faire croire à l'indifférence. Spontanément, je suis quelqu'un d'honnête : c'est ce qui est le plus proche de mon naturel, et donc ce qui est le plus simple pour moi. Je n'agis pas tant avec honnêteté par vertu morale, mais par facilité. Non pas que j'en sois dénuée, de vertu morale, loin de là. C'est que j'ai un goût pour la vengeance et que je la vois comme synonyme de justice... Ce goût me fait aimer le stratagème et je ne m'en sens pas sale, aucunement ; je suis dans mon droit lorsque j'en viens à cette conclusion : je peux me montrer manipulatrice. Je me sens dans mon droit, car si j'en viens à considérer la manipulation, c'est parce que mon honnêteté n'est pas efficiente. Je n'ai rien d'une chrétienne, moi, je n'ai pas l'intelligence émotionnelle de Jésus ; je suis le dragon et le tigre, mais rien qui ne soit doux comme le regard de Jésus... Je ne tends pas la joue gauche pour une leçon de morale, je ne mets pas en péril mon intégrité pour le bien des idiots, moi...

         Ah, je ne suis pas raisonnable, je dois faire preuve de nuance ! J'en ai pris, des gifles sur la joue droite, et j'ai tendu la gauche à maintes reprises. Je voulais avoir le regard doux comme Jésus : de nature, je suis tendre comme un agneau. Mais voilà que les joues ont commencé à me démanger terriblement !
         Tant de gifles m'étaient flanquées : plusieurs jours après, je grattais et grattais. Je peux même dire que j'y passais un temps considérable. Il était devenu insupportable de me regarder dans le miroir : j'avais la gueule qui me hurlait : « Tu es née martyre et tu dois l'accepter ! »... Or, il m'est toujours difficile d'obtempérer lorsqu'on me donne un ordre de manière aussi impérieuse. Ce miroir j'avais envie de l'exploser pour le reflet pitoyable qu'il m'offrait. J'ai décidé qu'il était temps de changer et que le sourire du bourreau me siérait à merveille. Je le trouvais confortable, oh, confortable, déjà, mais légitime, surtout ! La légitimité, voilà qui est infiniment douillet...

         La réalité, on s'en doute, c'est qu'on ne devient pas bourreau en un claquement de doigt, par la seule force immédiate de la volonté. Il faut s'entraîner l'esprit à sortir de ses travers de martyr en quasi-permanence. Dans le miroir je pouvais encore voir les cicatrices sur mes joues, et je me demandais souvent si j'oserais aller jusqu'au bout des choses, si l'amour du didactisme, et l'amour lui-même, valaient bien le mal que je me donne... Car il me semblait être face à une réalité manichéenne, celle du bourreau et celle du martyr, alors qu'il y a autre chose, au-delà de ces rôles, quelque chose de plus sain : des gens qui, pour s'aimer, n'ont pas besoin de se faire du mal. Je n'ai pas cette dignité-là, je ne l'ai jamais eue, celle de me sortir de ce carcan misérable.

         En attendant, j'étais là, perplexe, je me sentais ridicule comme un tendre bourreau. Je pensais que mon martyr d'amour verrait bien mon petit jeu et m'en collerait une pour me rappeler ma place. Et s'il n'avait pas cette clairvoyance, je pensais à lâcher tous mes instruments pour me jeter à ses pieds et le réinvestir de son rôle de bourreau, lui dire des choses honnêtes et douces tandis qu'il me distribuerait ses claques indémodables. Je pensais aussi à l'ogre, lointain, qui lui dit : « Vale ! » la mort dans l'âme. À défaut d'être aussi digne que l'ogre, je songeais à parler sans intention particulière, de la même manière que le ferait un robot à qui on dicte un programme.
         Surtout, je comprenais que je n'avais rien compris à rien. J'étais devenue bourreau pour l'amour de mon martyr, puisque je lui connaissais ce goût-là. Or, il s'agissait de cesser de l'aimer ! Pour cela, nul besoin de stratagème, juste d'une rigueur d'esprit à la limite de l'insoutenable. Je me disais souvent : il faut que j'arrête de penser à lui. Mais me dire cela, c'est encore penser à lui !
    ----
         Quand je te parle, j'aboie, quand tu me parles, tu couines.
         Tu ne connais rien au tragique. Tu ne le doses pas lorsque tu me dis au revoir. Lorsque tu me dis au revoir, ta voix pleure de honte.
         Ce n'est pas comme ça qu'on joue le beau tragique.
         Moi, je te trouve impudique avec tes pleurs, voire même indécent, à faire montre d'émotions. Elles te traversent, ou bien, si elles me semblent indécentes, c'est peut-être simplement que tu les juges à propos et que tu les mimes.
         Mais je n'y crois pas : tu fais un bien mauvais acteur. Les émotions ne te siéent pas. Mon prénom n'a rien à faire dans ta bouche grave. Tu surjoues même le réel. Tu n'avais pas besoin d'en rajouter, pourtant, le tragique n'a pas à être lourd : il gagne à ne pas surenchérir : « Je suis tragique ! ». Or, ce que me dit ta voix, quand tu me dis au revoir, avec si peu de naturel, c'est : « Quelle tragédie ! ». Quelle faute de goût ! Et qu'est-ce que mon prénom vient ajouter à cela ? Rien, de la lourdeur vaine ! Je ne suis pas le parangon du tragique, je suis kitsch, parfois, moi aussi, mais tout de même, je n'ai jamais pensé que nous étions assez intimes pour prononcer ton prénom dans nos discussions ! Je n'ai pas besoin d'appuyer mes propos avec ces mots vides de sens. Oui, moi, j'ai cette dignité-là.
         Par ta faute notre tragique est ridicule ; par ta faute, maintenant, je n'ai plus une once d'admiration pour toi : tu m'es superflu. Si je devais te regarder, à nouveau, tu me trouverais laide, car un rictus de mépris me déformerait la mâchoire. Tu as épuisé tout ce que je pouvais trouver en toi d'un seul geste.
         Tu me déçois. Tu nous interdis la fin tragique, la vraie. Tout est burlesque entre nous. Ta voix porte au rire, empreinte d'une telle gravité. Elle comporte une inadéquation de caractère dont tu devrais avoir honte. Ta voix pleure de honte, oui, mais c'est de la honte de tes actes : et ce dont tu devrais avoir honte, surtout, c'est de ton mauvais goût, de ton ridicule et de ce que tu ne sais rien doser ; de ta vulgarité, en somme.
         Je voudrais t'écouter te justifier laborieusement pendant plusieurs minutes, la voix tremblante, pour voir passer dans ton regard, soudainement, cette prise de conscience, quant à elle, oui, tragique (enfin ! Tu n'en es donc pas dénué !), cette prise de conscience qui te fait saisir que la vulgarité, et surtout la tienne, est injustifiable ; qu'elle te frappe de plein fouet, toi qui te croyais élégant !
         À ce moment-là, tu comprendrais que ce n'est pas ton langage, qui, simplement, est vulgaire, car le langage n'est pas vulgaire par hasard : tes pensées sont elles-mêmes vulgaires ; et qu'est-ce qui pense des pensées vulgaires, si ce n'est un être dont la substance est elle-même vulgaire ?
         À ce moment-là, tu comprendrais que ta vulgarité est ontologique et qu'elle n'est donc pas le fruit d'une quelconque maladresse, et qu'à cela tu ne peux rien ! C'est cette stupeur que je veux lire sur ton visage, et j'aimerais même l'y lécher tant elle me serait délicieuse.


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  •        II. Les sujets et leur articulation à la question

          Je ne suis pas une grande analyste : j’ai toujours admis une certaine contingence aux réactions de mes interlocuteurs. Toutefois, depuis que je réfléchis sur le langage, je me suis rétrospectivement interrogée sur quelques comportements de mon entourage. Qu’est-ce qui fait que telle personne, à tel instant, entourée de tels individus, prononce tels mots de telle façon ? Et ce que j’étais frustrée de ne trouver à répondre à toutes ces questions, à toutes ces circonstances, qu’un maigre : « la contingence » ! Ma réponse ne visait, en réalité, qu’à contourner le bienfondé de la question.
          La fuite était normale : on ne prend pas impunément des individus pour sujet d’étude. Après m’y être résolue, j’ai pu remarquer que les réactions des individus étaient loin d’être contingentes, qu’elles se prêtaient même à des schémas, ce qui n’a strictement rien d’étonnant, puisqu’une cohérence anime le langage. Je nommerai les individus observés sujets, en prenant le soin, éventuellement, de spécifier leur nature. J’ai pu noter quelques observations.

                     A. La question

         Dernièrement, je m’intéresse beaucoup aux questions. C’est même devenu une pratique sociale dans certains de mes milieux. Les questions sont un bon moyen de créer des conversations et de les prolonger. Avec mon imagination, je pense être capable de faire durer longtemps des échanges, et d’apprendre de nombreuses choses sur mon interlocuteur grâce aux questions. Leur potentiel est considérable !
         Cependant, les questions peuvent avoir un effet regrettable sur certains sujets : inspirer l’intimidation ou la crainte, par exemple. Paraître indiscrète pourrait donner lieu à des réponses concises dont la traduction est aisée : le sujet ne souhaite plus discuter et ne répond que par respect. C’est exactement ce qu’il s’est produit avec l’un de mes sujets, mais je ne m’en plains pas, compte tenu du lourd passif avec ce dernier et de la nature de mes questions : interroger un ancien amour sur ses amours actuels, voilà qui est sensible. Il a perçu dans ces questions un caractère vindicatif. Je reste délicate avec mes sujets, alors je ne m’acharne sur aucun d’entre eux. On n’est mon sujet qu’à condition d’y consentir d’une certaine façon.
          La multiplicité des questions apparaît comme une méthode artificielle de création et de prolongation de conversation. Cette méthode est surtout utilisée avec les sujets qui manifestent peu d’intérêt à la discussion ; elle est donc destinée à échouer, ce qui n’est pas sans provoquer ma frustration. La question est utile et efficace, mais elle n’est pas sans faille ; quelqu’un qui, quoi qu’il en soit, est fermé à la discussion, ne s’y ouvrira sûrement pas après quelques questions, même s’il peut être assez sympathique pour y répondre. Il serait intéressant de pouvoir sonder les sujets sur l’effet que provoquent les questions chez eux.

                             a. Les sujets distants et la relation au privé

         J’ai remarqué un comportement similaire à celui du sujet susmentionné chez d’autres sujets – ils sont au nombre de trois -, notamment lorsqu’il s’agit de questions sensibles. Tous ces sujets présentent des points communs ostensibles : ils sont de nature introvertie et ont également tendance à être fiers, et de ce fait rejettent les tentatives d’intrusion manifestes dans leur intimité. Deux critères, donc, à cette catégorie d’individus, l’introversion et l’expression de la fierté, que j’appellerai « sujets distants ».
           Il y a cette question que j’ai posée à de nombreuses personnes, qui est : « Quelle est la chose la plus vicieuse que vous ayez faite ? », et qui provoque quasi-systématiquement l’indignation chez le sujet distant. Posée à une assemblée plutôt qu’individuellement ou en petit comité, il est presque certain qu’une question de cette nature provoquera une fermeture voire une hostilité du sujet distant. En effet, cette question est doublement sensible : d’une part, elle questionne une partie de l’expérience parfois refoulée par les individus, le mal qu’ils ont fait (ce qu’ils cherchent a priori à dépasser) ; en conséquence, elle peut amener le jugement d’autrui et donner une posture déplaisante à la personne qui y répond (réveiller la culpabilité, provoquer une peur du jugement…) ; d’autre part, le vécu qu’elle appelle est passionné, et même les plus belles passions, qui révèlent le meilleur d’un sujet, ne sont pas aisément révélées par le sujet distant, notamment en vertu d’une certaine vision de l’intimité.
         Ainsi, une question qui révèle une faiblesse, du moins une erreur, expose au jugement des autres et, par conséquent, est susceptible de déplaire au sujet distant. Si, de plus, elle concerne de très près des passions, qu’importe leur nature, le sujet distant s’y fermera d’autant plus. Dans ces situations, ces derniers ont tendance à se mettre à distance : ils commentent les récits de ceux qui choisissent de répondre, explicitent leur fermeture à la question ou ne relèvent pas. Ils peuvent même mettre en appétit l’auditoire sur un contenu auquel il n’aura pas le droit.
         Les questions ne sont pas entièrement à bannir avec ces sujets, mais à employer avec modération, éventuellement à la lumière des deux facteurs que j’ai relevés. J’ai pu notamment constater l’enthousiasme d’un des sujets distants lorsque la nature des questions a changé, qu’elles s’intéressaient plutôt aux impressions qu’aux faits, et que le nombre d’interlocuteurs a été diminué, ce alors qu’il manifestait une hostilité à la question susmentionnée. Ce sont donc d’autant de circonstances à prendre en compte lorsque je pose une question à un sujet distant : comme il cultive le mystère et le secret, il sera toujours plus enclin à s’ouvrir dans la sphère privée, et toujours moins dans ce qu’il considérera comme une « sphère publique ».
         Le caractère ouvert d’une réunion, par opposition à son intimité, varie d’un individu à un autre. Chez les sujets distants, les exigences sont élevées : ils accordent une valeur particulière aux informations qu’ils livrent aux autres à leur propos et au sujet de leurs relations, ce pourquoi elles ne peuvent pas atterrir, y compris pour les plus triviales, dans les oreilles de n’importe qui. Il y aurait une certaine vulgarité à s’ouvrir au sein d’une réunion ouverte.
         Une réunion est ouverte dès lors que quelques individus, y compris au sein d’un groupe plus large dont certaines relations sont intimes, ne partagent pas de proximité réelle. En effet, quoique j’entretienne des relations intimes avec plusieurs des personnes qui m’entourent lors d’une réunion, je ne m’ouvrirai pas de la même façon s’il se trouve également autour de moi des personnes avec lesquelles je ne partage pas d’intimité, voire envers lesquelles je manifeste une certaine animosité ou qui me manifestent de l’animosité.
         La plupart des relations que nous entretenons ne sont pas intimes, ce qui comprend les inconnus, les connaissances, les camarades ainsi que les « relations obsolètes » - anciennes relations amicales ou amoureuses dont la proximité ne s’est plus manifestée depuis longtemps et dont les rapports vont des plus cordiaux aux plus hostiles. Une seule relation de cette espèce au sein d’une réunion peut suffire à faire basculer son statut d’intime à ouverte. Le caractère d’une réunion est toujours à apprécier relativement à un individu unique et vis-à-vis d’une réunion P, bien qu’il se trouve des similitudes dans les opinions entretenues par les membres d’une même réunion, surtout entre relations intimes. Chez le sujet distant - lequel, par nature, valorise le privé en vertu de son introversion -, l’approche est presque manichéenne.
         Recourir à l’abstraction peut être un bon moyen d’éviter l’écueil de la question et son facteur aggravant, la réunion ouverte. Le sujet distant apprécie avoir une marge de manœuvre dans ses réponses : il peut en avoir la sensation lorsque c’est l’abstraction qui amène la factualité. Si j’aborde le sujet de l’introversion, un concept abstrait, le sujet distant a tout le loisir d’amener la factualité auquel il le lie, par exemple, les pratiques d’introverti (le refus de participer à une soirée, l’amour de son chez-soi, l’éloge de telle ou telle passion…). Le sujet du vice reste toujours sensible, même abordé de la sorte, mais il se trouve déjà beaucoup plus accessible pour le sujet distant. De la sorte, ce dernier choisit de lui-même de s’ouvrir à ses interlocuteurs, et il s’y prêtera sans doute bien mieux que s’il lui avait été directement demandé de le faire.
         Si une telle entreprise peut sembler inutilement sinueuse, la conséquence des attitudes des sujets distants est, somme toute, sensée. En rejetant les demandes qui leur sont faites dans les questions sensibles, ils prêtent attention à leurs limites. De plus, ils font preuve d’honnêteté intellectuelle par leur refus catégorique, là où d’autres sujets se prêteront - en apparence - au jeu qu’on leur propose, en omettant la réponse la plus pertinente à la question. Pour la question « Quelle est la chose la plus vicieuse que vous ayez faite ? », il pourrait s’agir de mentionner une attitude non conforme à la morale chrétienne plutôt qu’un méfait de nature à jeter l’opprobre sur celui qui l’admet.


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  •         Faute de pouvoir soutenir sa propre bêtise, la vieille porte des bas de contentions. La peau de ses bras pend et gigote au rythme des cahots du bus. Elle a l'air tout à fait folle, à parler seule avec frénésie. Un virage l'envoie valdinguer de l'autre côté du bus, puis elle se rue sur la barrière comme un matelot s'accrocherait à la poupe après avoir manqué de passer par-dessus bord. Regarder par la fenêtre ne la divertit plus, alors elle cherche un nouveau coin pour marmonner. Une autre fenêtre, peut-être.
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          Je crois que dans la plupart des cas où nous sommes témoin d'un méfait - une atteinte à la propriété, par exemple -, ce n'est pas un sentiment de justice qui nous pousse à agir pour réprimer son auteur, mais une envie mégalomane : celui d'être la main qui punit. Est-ce que, lorsque je poursuis l'escroc ou le voleur, ce n'est pas tant parce qu'il est un escroc ou un voleur et que j'ai eu la clairvoyance de le comprendre, plutôt que parce que je veux éviter à mon prochain d'être victime de ses méfaits ? N'est-ce pas pour me prouver à moi-même que je suis assez intelligent pour m'éviter d'être déniaisé de la sorte ?
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         Je me traîne comme un fardeau. Il y a des personnes et des personnes qui se sont tuées pour moins que ça ; des personnes qui avaient du talent et de jolis petits minois mélancoliques. Ils avaient le talent et le petit minois, et pourtant, ils en ont fini. Il ne me semble même pas posséder de pareilles choses, et pourtant… J’ai été bien programmée, car je ne pense qu’à vivre.
         Quand je pense à la fin, j’ai le vertige, alors je divague… Je me dis, peut-être la réincarnation, peut-être l’enfer – car je ne crois pas au paradis, encore moins pour moi - : c’est toujours mieux que le rien. J’accepte mon ignorance avec une extrême complaisance car elle laisse libre cours à mon imagination.
         Moi qui, si fièrement, brandissait mon athéisme, il me fait trembler, maintenant, car je me sens vieillir et ne peux plus me lover dans le confort de ma jeunesse. Je songe à me persuader de quelque dogme délicat pour m’ôter à la mort insoutenable.
         En l’attendant, je me traîne comme un fardeau. Et pour cette attitude, je suis proche de m’exécrer. Ce n’est que par le même instinct de survie qui me pousse à ces fantaisies morbides que je ne m’abandonne pas à la haine de moi-même. Je me hais, mais doucement. Je ne supporte pas mon poids et le regard des autres et ce que j’en imagine d’impitoyable. Ah, dans leurs yeux… Je me vois laide, laide, laide, pire encore, insignifiante, et j’aimerais autant les leur crever ! Leurs yeux ! A qui, au juste ? Je ne sais pas !
         C’est une évidence que j’ai l’outrecuidance d’oublier, ce droit de naissance qui me rend inapte à l’amour. Je ne m’y suis toujours pas résolue ! D’où me vient-il, ce satané droit de naissance ? De mes cordes vocales, qui ne portent pas ma discussion et en désintéressent tout un chacun ? Ou alors, est-ce ma discussion elle-même qui se fait insipide ? Mon regard qui manque d’intelligence ? Mes sourires qui paraissent faux ? Qu’est-ce qui cloche chez moi ?
          J’ai cette impression d’être ailleurs, insaisissable par le commun des mortels. J’observe les autres avec cet air répugnant d’infériorité, admirant leur habilité à converser. Je les vois développer des relations et je me vois demeurer dans cette détestable constance. Je ne souffre pas de solitude. Il m’en coûte, mais c’est peut-être d’un manque de reconnaissance dont il est question. A qui apporté-je du bonheur ? Ne serait-ce qu’à moi-même, je n’y parviens pas. Pourtant, je ne peux pas me résoudre à aller mal ; aller mal, un tas de gens le font déjà. Je vais, simplement et sans but.

         Plus encore, je ne supporte pas mon manque de productivité. A mesure que je n’écris pas, que je ne dessine pas et que je ne cours pas, je dénue mon existence de saveur et la vide de son sens. Ce temps que je n’emploie pas là-dedans, je lui fais une extrême offense, je le consacre à des futilités, c’est à hurler. Le consacrer à des individus malsains lui fait encore plus offense que mon oisiveté.
    ---- 

           Je n’avais pas pensé à cet aspect du phénomène, jusque-là. Si Emma a demandé à être incinérée, qu’elle n’a pas souhaité de cérémonie, c'est parce qu’elle voulait effacer son existence, tant matériellement que symboliquement. Et moi, qu’ai-je fait de sa mémoire, pendant tout ce temps ? Je l’ai ranimée, encore et encore, par écrits ou simplement en la caressant dans mes pensées.
          Je croyais lui faire honneur, mais je n’ai pas respecté ses dernières volontés.
          (C'est étrange de parler de dernières volontés quand leur attribut est une adolescente de seize ans.)

           (Maintenant que j’écris, c'est comme si je respirais à nouveau. J’ai demeuré dans une telle privation d’oxygène que chaque bouffée m’est, quoique revitalisante, douloureuse.)

            J’ignore s’il est de choses qui ne m’échappent plus, désormais – et ce désormais, c'est la personne qui est moi-même et qui est profondément changée ; qui, en conséquence, ne sait plus tellement ce que c'est que « je ». Peut-être qu’à l’époque, je remarquais d’autres choses ?
           Ces derniers temps, je ne sais même plus ce que c'est, « ces derniers temps ». Je me sens étrange. Je pourrais aussi dire que je me sens folle, dépassée par le flot de pensées qui se succède sans s’essouffler dans ma tête. J’ai l’impression de ne plus rien contrôler et de ne plus rien pouvoir affirmer de ce que j’étais avant.
           J’ai l’impression d’être née, ces derniers temps.
           Celle que j’étais m’est bien plus étrangère que ce que les autres sont. J’ai oublié le principe qui régissait mon esprit à l’époque. Il me semble que tout était bien plus calme et simple, que les pensées ne me tambourinaient pas dans les tempes. Il m’arrivait souvent de ne penser à rien, paisible - condition qui est fort éloignée de la mienne maintenant. Ma condition est à double tranchant : avec le caractère intrusif de mes pensées, de nombreuses informations sur le monde extérieur me parviennent ; cependant, l’encombrement dans ma tête désinhibe ma parole et me fatigue.


           Peut-être que je trouve simplement étrange d’être en ayant conscience de sa finitude. Je vis si intensément que j’ai l’impression de vivre mes derniers instants.


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  • Oh ! Vil albatros, effrayé du feu jadis,
    se plut à goûter de sa charmeuse morsure :
    son plumage vif, un formidable délice !

    De ses ailes obscures, ce funeste augure
    reçoit les audacieux osant l’approcher
    de grâce ; soit pour le haïr, soit pour l’aimer.

    Séduit par ce mal, il renonce à la raison :
    sa majesté mène une vie d’impulsions !
    Le prince des nuées ? Croulant sous les huées !

    Dans son crâne de moineau rien n’est plus sensé
    Que l’extase ! Pour sa gloire, l’oiseau son commis,
    Tout haut proclame le chaos et l’anomie !

     


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  •                                                   Il aimait la haine et haïssait le ressentiment.

     

           Le ressentiment est une crasse indécrassable qui colle à toutes les peaux, aux plumes et pelages, et leur esprit… Il se balade en tout lieu, et avec sérénité, dans ce monde de bêtes.
           Chaque fois que l’Albatros croit s’en être lavé, il le voit à nouveau qui gravit ses pattes lascivement… Mignon, presque, ce ressentiment qui se cache derrière la justice ; on l’eût confondu avec d’autres sentiments bien plus agréables. Et chaque fois, l’Albatros se montre faible devant ce petit minois, qui le séduit jusqu’au dégoût. Mais si l’Albatros se montre faible, il ne se montre pas tout à fait passif dans cette histoire.
           De curieuses créatures ont entretenu cette histoire de ressentiment ; récemment, il y a eu un Ours et un Suricate. D’autres bestioles s’en sont mêlées, aussi… Il y a eu le Lapin et ses manières doucereuses… Un drôle de Pigeon… Enfin, tout un écosystème qui lui évoquait du dégoût avec plus ou moins d’animosité.

           L’Albatros, pourtant, est un philanthrope, ce qui ne signifie pas tant qu’il aime les gens, mais plutôt, qu’il aime à les aimer. Or, il était de plus en plus compliqué pour lui de les aimer, ces gens, figures quelconques qui ne veulent rien dire et retournent aussitôt, et de leur propre volition, dans l’oubli.

           Bon, soyons concrets : l’autre jour, un Souriceau est venu frapper à la porte. De prime abord, l’Albatros s’était laissé attendrir ; il était si petit ! Les traits de son visage étaient si fins, si enfantins qu’ils dévoilaient une grande fragilité. Il ne le connaissait que de son ancienne amie la Gerbille, et fort vaguement, mais il se sentit assez en confiance pour lui ouvrir la porte de son foyer. Le Souriceau parlait peu, au départ, impressionné par la stature de l’Albatros, et l’Albatros s’était conforté dans son idée : « Eh bien, c’est un Souriceau. Tout ce qui l’entoure doit lui paraître grand. » Et même, il s’était satisfait de la petitesse du rongeur : « Pour mes grandes ailes, une bête qui ne prend pas de place et qui m’obéit, c’est le pied ! ». Hélas, l’Albatros s’était trompé sur toute la ligne ! Qu’il était naïf de croire que la petitesse proscrivît la vicissitude… Il semblait que le Souriceau lui-même ne s’en doutait pas : comment expliquer une telle candeur, autrement ? Par le calcul ? Y avait-il assez de cervelle dans son crâne de Souriceau pour cela ? La question n’intéressa pas l’Albatros longtemps. Il tenta vaguement de compromettre les plans du Souriceau par un mot au Lapin - qu’il n’appréciait franchement pas davantage, au demeurant -, mais il n’en fut rien. Déjà, il avait d’autres soucis, et le Souriceau avait rejoint sa tanière pour le plus grand des biens.

           Des événements de cet acabit - insignifiants - s’enchaînaient. L’Albatros avait revu le Lapin voilà une semaine. Au contact du Lapin, l’Albatros se sentait toujours un peu fébrile, un peu enfant… Il trouva son pelage bien sale, et ne manqua pas de le répéter aussitôt à toute la basse-cour. Le Lapin aussi, semblait fébrile, à gratter son pelage gras ponctuellement… Oh, il avait aussi de l’enfant, dans sa hargne ! Peut-être que l’Albatros l’avait cherché, avec sa curiosité, mais de là à lui répéter le bien-être que lui procurait sa Lapine, et avec cette suspicieuse emphase ! Il lui avait demandé de parler de sa relation, pas de ce qu’elle lui apportait ! La démarche du Lapin ennuya l’Albatros – et pour ennuyer l’Albatros, il fallait le faire. Il répétait « Ma Lapine, ma Lapine… », sans se lasser, avec un plaisir qu’on aurait pu croire authentique, et c’est là qu’il s’était montré enfant. L’Albatros songea alors : « Pauvre Lapine », et il trouva cette pensée réjouissante.
           Celui-là, c’était un Lapin, pas un Souriceau : il avait un peu de cervelle, alors l’Albatros s’était douté qu’il y avait quelque volonté de le blesser dans sa démarche. Il s’était raisonné « Celui qui souhaite blesser est aussi celui qui aime. » Mais sa meilleure raison ne le persuada pas d’abandonner sa tristesse. Il n’y arrivait jamais facilement quand il s’agissait du Lapin. Pourtant, il l’y avait invité en lui faisant maintes démonstrations de sa bassesse. Il ne savait pas s’il était question de vice ou bien plutôt de bêtise, mais en fin de compte, c’était comme le Souriceau : il était retourné dans son terrier, lieu où toutes ces considérations n’ont aucune espèce d’importance. Là-dedans, la tristesse de l’Albatros n’était qu’une considération parmi d’autres. Faute de lui trouver une raison d’être, ce sentiment devenait désagréable, surtout à mesure qu’il persistait. Il ne croyait pas qu’on réglât les problèmes en les ignorant, mais il ne se sentait pas de déranger des bêtes dans leur terrier.
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    L’amour

              Ce jour-là, l’Albatros l’avait un peu maussade. Il arriva fort tardivement et en sueur aux festivités, fut tenté de les annuler, et, pour finir, attendit une bonne vingtaine de minutes qu’on lui ouvrît la porte. La Chatte vint le rencontrer en catastrophe, félinement navrée. Avec quelle aisance elle brandit ses yeux ! Elle se savait instantanément pardonnée par l’Albatros : il ne pouvait que lui rendre, en connaissance des faveurs qu’elle lui portait. Bientôt, son estomac vide se mit à gargouiller devant le buffet, quant à lui, vidé. Pendant une dizaine de minutes, il racla pathétiquement le plat d’un suspicieux gâteau au chocolat.
          Chose faite, il s’intéressa enfin aux convives, un verre de gin à la patte. Toutes sortes de bruits d’animaux s’élevaient de la pièce. L’Albatros aperçut le Corbeau, dont le plumage avait retrouvé de sa superbe, revigoré sans être vif, ainsi que le Chien et ses grands sourires canins. Voilà plusieurs années qu’il n’avait pas vu l’Orang-outan, qu’il ne manqua pas de juger, comme à l’accoutumée, très peu digne d’intérêt, quoiqu’à peu près aimable. Il n’avait jamais vu le reste des convives, dont la plupart étaient apathiques et muets. C’était une drôle de réunion, tout de même. L’un d’entre eux attira davantage l’attention de l’Albatros : un Loup gris au pelage dense, qui, malgré ce quelque chose de souffreteux qu’il avait dans le regard, fut du goût de l’Albatros. Il était possible qu’il fabulât dans ce qu’il voyait de souffreteux chez le Loup, mais il en avait l’intuition, et la pensait juste. Etrangement - car d’ordinaire, l’Albatros tenait plutôt ces aspects-là en aversion -, cela participait de son charme, puisqu’il n’aspirait qu’à le couvrir de ses grandes ailes réconfortantes. Ils parlèrent doucement et sans prétentions. Ils aimèrent cela, s’écouter. Le Loup ponctuait presque chacune de ses interventions d’un rire modéré et triste qui lui rappelait celui du Lapin. Ce qui, hélas, lui plut aussi.
          Quelques intrépides entraînèrent l’Albatros dans les rues de la Fosse. Les convives apathiques s’étaient retirés et le Loup, quant à lui, se montrait tout à fait disposé à la conversation. Une fois qu’il avait pris les devants dans la marche, l’Albatros eut tout le loisir de contempler le dos robuste du Loup et de saisir à quel point il souhaitait y glisser ses plumes. Peu à peu et subitement, l’Albatros porta des yeux amoureux sur le Loup ; des yeux interdits qui ne seraient jamais que des yeux. Les autres convives s’étaient éclipsés et il ne voyait plus que le Loup. « La faute au gâteau suspicieux, se dit-il pour se rassurer, Je ne marche même pas droit, comment pourrais-je penser droitement ? » Mais tout de même, cette situation le faisait cogiter. Au moment de se quitter, ils plongèrent dans leurs yeux respectifs. Il s’y passa quelque chose que le verbal et sa platitude ne retranscrivirent aucunement.

     

    Le désamour

          L’Albatros n’eut de cesse d’y penser les jours qui suivirent. Ces pensées furent vite contrariées par d’autres, bien plus raisonnables ; les plus agréables précédaient les plus coupables. Était-ce la conscience de manquer à un devoir, ou bien l’idéalisation qui ne l’affectait plus autant ? Comme son engouement avait tout à envier à l’extase du soir précédent, l’Albatros s’autorisa, un jour qu’il correspondait avec le Loup, à l’inviter à prendre part à ses festivités nocturnes. L’Albatros fut heureux de le voir apparaître - il s’était fait attendre, légèrement en retard -, mais il fut en même temps très déçu de voir ratissé le pelage de son visage, qu’il portait lors de leur première rencontre touffu et soyeux. « Il faut toujours voir un animal sans son pelage pour évaluer sa beauté, mais je me garderai bien de me montrer auprès de lui sans mon plumage ! S’il souhaite me plaire, Je lui dirai de garder son poil. Et ce sera tant pis pour lui s’il ne le souhaite pas. Y a-t-il un quelconque mal à cela ? » Cette position de force lui permit de minauder – quoique maladroitement - auprès du Loup. Le Loup aussi, minauda, ce que son amie le Koala ne manqua pas de remarquer.
           Une poignée d’heures plus tard, ils étaient là, tous les deux près de la fenêtre, à ne toucher leurs lèvres que par l’intermédiaire du houka. La tournure des choses semblait être le fruit d’une pernicieuse combine. Le Loup, la faim au ventre, entendait bien se piffrer de volatile, mais il manquait de clairvoyance. Les intentions de l’Albatros étaient tout ce qu’il y avait de plus bénin, et, l’heure du coucher s’approchant, il le congédia dans le salon d’un regard droit dans les yeux. Pour autant, il ne se sentait pas brave d’avoir agi de la sorte. Sa décision n’était contrariée d’aucune lutte passionnelle. Peut-être aurait-il perdu, dans une telle situation. Il songea que la fidélité était bien au-delà de ces considérations : qu’il s’agissait d’être capable de bannir le plus plaisant des sentiments. Sournois, il se glisse sous la peau. L’en enlever est un véritable sacrifice, une négation du soi, et, je le crois, l’une des plus belles preuves d’amour qui puisse être faite. De cela, il ne pouvait se targuer, car il y avait plongé tout à fait quand il l’avait animé. S’il était capable de congédier le Loup de son lit, il n’avait pas été jusqu’au bout en le soustrayant de ses pensées dès lors qu’il y était entré. Maintenant que la raison avait retrouvé son assise, il n’avait plus aucun mérite à agir de la sorte. La fidélité, faute d’être contrariée, est facile ; de circonstances.
           L’Albatros ne fut guère surpris du manifeste désintérêt du Loup gris les jours qui suivirent. Ils avaient déchanté en cœur. Il se disait toutefois, dans sa tête, silencieusement : « De toutes les attirances ne naissent pas toutes les amours… », et cette pensée l’attristait subtilement. C'est-à-dire qu’elle ne lui arrachait pas une traître émotion, mais qu’étant négative et ponctuelle, il ne pouvait pas prétendre qu’elle fût réjouissante pour autant. Il était déçu, surtout, d’avoir été agité si violemment – physiologiquement, même – pour si peu de choses. Le silence devenait un soulagement tant la parole le mettait dans l’embarras.
           Il avait pris part au jeu de la nature, contingent. Et il avait perdu.


     



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  •          Dans les milieux féministes dont je fais partie, la liberté sexuelle est une valeur fondamentale. Il s’agit d’un terme englobant qui correspond au droit de disposer de son corps dans le cadre de relations sexuelles et amoureuses. La liberté sexuelle peut être liée à l’orientation sexuelle – ce peut être le droit d’avoir des relations homosexuelles par exemple - et aux pratiques du sexe en général – le droit d’avoir de multiples partenaires, de pratiquer le BDSM, d’être TDS, etc… La plupart de ces activités ont été les vectrices d’exclusion sociale par le passé, et le présent garde les vestiges de cet opprobre. Cette exclusion était parfois encouragée par la loi et la science, avec la pénalisation de l’adultère ou l’inscription de l’homosexualité et de la transidentité en tant que maladies dans le DSM. A ce titre, si la liberté sexuelle est encore loin d’être acquise, elle constitue une avancée indéniable en termes de droits humains.

              Pour autant, je suis critique de certaines manifestations de la liberté sexuelle en tant qu’elles peuvent aussi nuire au bien-être des individus. Je ne suis pas en faveur d’une liberté sexuelle totale et préconise plutôt une éthique du sexe – car il n’y a aucune raison que la sexualité soit la seule sphère de la vie exempte d’éthique, bien au contraire.

    1. Préférer la quantité à la qualité passe nécessairement par un mépris (quoique souvent consensuel) de ce qu’est l’autre.

           Je vise ici des relations dont l’intérêt est essentiellement sexuel, dont la durée et la fréquence sont variables, mais qui sont généralement sporadiques ou courtes. La perspective de ces relations peut être envisagée de deux manières : soit les deux partenaires, de commun accord, limitent leurs relations à des services sexuels ; soit les partenaires n’ont pas les mêmes optiques, et l’un des partenaires a un attachement émotionnel que l’autre n’a pas.

           La seule chose que l’on peut reprocher à la première posture, c’est qu’elle consiste à traiter l’autre comme un moyen. Que ce regard soit consensuel n’induit pas, selon Kant, que la relation entretenue soit, en tout et pour tout, morale ; au contraire. Une des maximes de Kant dans Les Fondements de la métaphysique des mœurs est la suivante : « Agis de telle sorte que tu traites l'humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de toute autre toujours en même temps comme une fin et jamais simplement comme un moyen. » La maxime ne se limite pas aux relations dont je parle : elle vise toutes les relations d’exploitation qui dénient aux individus leur statut de fins.
            Je comprends la maxime de Kant comme une métonymie. Ce ne sont pas les autres qu’il faut considérer comme des fins, c'est-à-dire prendre pour objectifs : ce serait un contresens ; il s’agit de comprendre chaque individu comme étant en poursuite de ses fins propres. Cette poursuite s’effectue avec une telle vigueur que l’individu s’apparente lui-même à une fin.  
            Les fins ne sont pas les mêmes d’un individu à l’autre, mais Kant pense que nous en partageons tous.tes une : le bonheur. Ainsi, lorsque Kant préconise de traiter les autres en tant que fins plutôt qu’en tant que moyens, il invite le lecteur à considérer tant son bonheur propre que le bonheur des autres. Or, si Kant met en opposition les termes de « fins » et de « moyens », c’est parce qu’ils s’excluent l’un l’autre ; autrement dit, il n’est pas possible de considérer les fins des autres – et leur bien-être - si on les traite comme moyens de plaisir sexuel.

            Avec cet œil kantien, la première posture de relation, dans laquelle les partenaires se voient exclusivement et mutuellement comme des moyens sexuels, n’est éthique qu’en apparence. Les deux partenaires voient en l’autre la possibilité de leur épanouissement sexuel – ils voient leur partenaire comme moyen sexuel –, mais ils méprisent en même temps l’épanouissement sexuel qui n’est pas le leur – puisqu’ils ne les prennent pas pour fins. Tout du moins, si l’épanouissement sexuel de l’autre est pris en compte, c’est parce qu’il est lui-même pris comme moyen de l’épanouissement sexuel propre. Par exemple, procurer du plaisir à mon partenaire peut m’exciter sexuellement et favoriser ainsi mon plaisir sexuel.
            Là encore, on pourrait se demander quel est le problème : tout le monde semble y trouver son compte. J’objecterai que le désintérêt des fins d’autrui peut tout à fait pousser à leur contrevenir : cette posture égocentrée ne prête pas à l’écoute des besoins respectifs. Dès lors, si aucune frustration ne ressort de ces relations, c’est par un heureux hasard ou en vertu de leur caractère éphémère, et non parce que les partenaires auront pris certaines dispositions pour avoir une relation saine.
            J’objecterai également que le désintérêt des fins d’autrui n’est jamais entièrement symétrique ; que certains préconiseront dans ce type de relation une indifférence totale, tandis que d’autres apprécieront un minimum de communication liminaire ; ce désintérêt se manifeste donc à des degrés différents et de manières différentes (chacun ayant un fonctionnement singulier), et un tel contraste peut également favoriser le mal-être des partenaires.
           
            La deuxième posture de relation, dans laquelle un partenaire développe un attachement émotionnel non réciproque, me semble, sans équivoque, garante de mal-être. L’attachement émotionnel rencontre l’indifférence son antipode : l’égo n’est pas satisfait et il en découle une douloureuse frustration.
            J’ajouterai que si le consentement sexuel est souvent perçu comme l’unique condition de possibilité de relations sexuelles, il n’est pas possible de s’y limiter : le consentement sexuel est seulement le garant d’une relation sans abus sexuels, et plus encore qu’une relation sans abus sexuels, je souhaite aux humains d’avoir des relations épanouissantes.
            Le consentement n’est pas uniquement sexuel, c'est-à-dire qu’il ne se cantonne pas à l’autorisation de performer un acte sexuel, même dans le cadre de relations humaines gravitant autour du sexe. Le CNRTL définit le consentement comme « L’acte libre de la pensée par lequel on s'engage entièrement à accepter ou à accomplir quelque chose », et ne précise à aucun moment ce à quoi le consentement se rapporte, corroborant la vision d’un consentement multifacette. Nous sommes traversés par de multiples désirs vis-à-vis des individus qui nous entourent, et leur traduction dans la sphère relationnelle prend la forme d’un consentement mutuel. Cependant, lorsqu’on cantonne le consentement au consentement sexuel, on choisit délibérément d’ignorer toutes les autres formes de consentements et de désirs qui peuvent s’inscrire dans nos relations, aussi utilitaires soient-elles. Si je m’accorde avec mon partenaire quant au consentement sexuel, mais que je désire un minimum de communication avec ce dernier et qu’iel n’y consent pas, j’expose la relation à un certain mal-être : pour mon partenaire, celui de ne pas avoir l’attachement émotionnel nécessaire pour combler mes attentes ; pour moi, celui de ne pas voir mes attentes comblées, ainsi qu’une blessure de l’égo.  


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  •       Un petit post très insignifiant pour vous signaler qu'on a dépassé les 30 000 visiteurs aujourd'hui !!!

          Je pense que nombre de ces visiteurs sont simplement des gens paumés qui ont atterri ici par hasard, mais je suis tout de même heureuse que cet endroit - mon endroit - existe, et que quelques-uns d'entre vous y passent des moments assez chouettes. Et puis « chouette », quel chouette mot !

          Maintenant que j'ai fini mon année d'université, je vais pouvoir me consacrer à quelques projets, parmi lesquels faire une peau neuve à Thérapie du Bonheur, avec de nouvelles rubriques et un nouveau thème. (D'ailleurs, je ne sais pas si Nanomortis, l'artiste à l'origine du header et du fond du blog, est d'accord pour l'utilisation de son art pour un thème, même avec crédits). On a assez baigné dans l'obscurité, alors il nous faut maintenant un thème lumineux comme l'est cet endroit à mes yeux ! 

          Je vais notamment :

    -       Faire une petite place à d'autres projets qu'Intro Spectrum ;
    -       Faire de la rubrique « Dossiers » une rubrique principalement consacrée à des sujets politiques (et sans doute la renommer) ;
    -       Créer une rubrique de lecture, dans laquelle je présenterai quelques passages des ouvrages philosophiques et littéraires que je lis ;

    Edit : maintenant que le thème est à peu près fini, n'hésitez pas à me dire de quelle manières je pourrais améliorer la visibilité !

          A bientôt !


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  •       Je me suis encore réveillée de ma sieste avec cette oppressante sensation dans la poitrine. C'est pour éviter cette sensation-là que je me les suis interdites il y a quatre ans. Deux ans plus tard environ, j’ai pu refermer les yeux, et surtout, les rouvrir paisiblement, mais il s’est passé que la grande fille est devenue la grande poussière, et c’était reparti. J’étais guérie, à ce moment-là, enfin, presque, j’écrivais de temps à autres, mais quand j’y pensais, à l’assassinat… Il ne m’évoquait plus rien, je me sentais en moi-même comme la spectatrice d’un film émouvant qui ne m’agitait pas le moins du monde. Cela, non par un manque de sensibilité intrinsèque, mais plutôt que l’avoir regardé encore et encore lui a ôté sa fulgurance… Le sang, tant celui du corps que de la filiation, les balles, l’enquête, le désespoir que j’ai lus sur les visages, tout était là, et toute cette excitation se plaçait sous le signe terrible de l’habitude. Et alors, quelque esprit qui se trouve dans une œuvre, il en faut une prochaine pour rappeler le génie de la précédente.
          J’écris ces mots après m’être introspectée. J’ai d’abord pensé que j’avais acquis une forme de résilience grâce à la récurrence du drame dans ma vie. Légitimement, car je sais à peu près encaisser les chocs. Mon père me l’avait dit lorsque je m’étais réveillée de mon opération, quand j’étais enfant, une opération assez lourde, qui avait nécessité qu’on me droguât, mais qui n’avait en rien éclipsé ma rationalité. La fierté de mon père m’avait ravie sans me flatter, toute humble que j’étais.
          L’état de stupeur est éprouvant, mais ce n’est que la première étape d’un cheminement tortueux, et évidemment, loin d’être celle dans laquelle on s’égare le plus. Il y a plus de drame dans ma plume aujourd'hui qu’il n’y en a eu le jour où j’ai appris la nouvelle, ce qui est normal, quoiqu’un poil contre-intuitif. D’abord, le besoin de représentation prédominait. Il m’était nécessaire pour saisir toute l’ampleur des événements. Une fois parvenue aux premières réalisations, j’ai compris que j’étais loin d’avoir acquis une forme de résilience face aux drames : qu’au contraire, j’y étais devenue plus sensible. Je les secouais comme un enfant une tire-lire, jusqu’au dernier bibelot qui s’y trouvât ; et quelques temps après les derniers tintements, par précaution, d’abord, puis parce qu’à force de la secouer, un mécanisme s’y était cassé, lequel produisait un intriguant son de roulement. J’ai d’abord appelé ce phénomène un traumatisme, puis je me suis mieux reconnue dans les termes d' "obsession malsaine".
          Tout à l’heure, m’étant réveillée en panique, je me suis dit que je ne guérirais sans doute jamais de mon obsession, ou bien tardivement, et ces pensées faisaient sens, je les sentais vraisemblables et elles n’étaient donc pas ridicules. Le goût du drame est relevé par l’instant. J’employais les grands mots, j’étais persuadée que le drame me hanterait toujours, car je le laisse m’habiter lorsque je crée, et que je ne suis sûre que de vouloir être artiste. Maintenant, il m’apparaît clair que je regarderai un jour ces écrits avec condescendance, comme ce fut le cas pour mes écrits d’amour. Je leur reconnaîtrai un zèle, un mauvais usage des mots, donc un mauvais goût, et j’imagine que mes lecteurs voient déjà toutes ces lettres de cet œil-là. Beaucoup se sont tus devant l’horreur même. Pourtant, je ne peux pas me résoudre au silence.
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          Papa, quand il est heureux, c'est toujours calmement.  Aujourd'hui, je lui ai un peu reparlé d'Emma. C'est lui qui a lancé le sujet, enfin, qui s'est intéressé à la relation que nous entretenions. En fait, Émilie, la petite sœur d'Emma, est née en janvier. Son prénom, de toute évidence, est une référence à sa grande sœur.
          Je me suis souvenue de plusieurs choses. Papa, pour commencer, avait dépeint Emma de manière inexacte, comme si elle avait été pleine de ressentiment et difficile à apprivoiser. C'est tout à fait faux.
    Emma était très facile à apprivoiser. C'est elle qui s'est donnée son rôle de disciple, et qui m'a octroyé celui de mentor. Je me souviens que nous mangions ensemble tous les midis, et parfois le soir. Nous discutions toujours longuement. Nous allions aussi très souvent à l'école ensemble. La fois où je l'ai invitée à regarder Matrix dans ma chambre, elle avait l'air enjouée à l'idée de regarder le deuxième volet. Je sentais que ce moment lui avait fait plaisir, l'avait émue, même. C'est encore comme si elle vivait dans ma tête, quand je la revois au soleil danser avec son bâton.
          On frappe souvent le suicide d'un caractère inéluctable. Je n'y crois pas, tout comme le meurtre, tout comme l'assassinat, il est évitable. Et j'ai même l'outrecuidance de penser qu'il l'était facilement. Je peux bien dire ce que je souhaite, maintenant que c'est arrivé. En tout cas, je pense que si tous ensemble nous avions continuer à vivre, avec Tom, avec Hugo, avec Mickaëlle, cette joyeuse petite tribu, avec ses hauts, avec ses grands moments d'indifférence, avec ses agacements, parfois... Je pense qu'Emma serait toujours de ce monde.
          Lorsqu'elle est morte, Mickaëlle a fouillé dans ses affaires. Elle y a trouvé notamment les premiers jets d'une histoire dont Emma m'avait montré le synopsis. Dans cette histoire, il n'y avait presque pas de transposition. Tom était Tom, j'étais moi, il y avait Mickaëlle, aussi : tout était là, presque tel quel. Pourtant, elle ne m'avait jamais fait lire ces extraits. Peut-être qu'elle avait honte, ou qu'elle pensait que cela m'était égal. Est-ce qu'on était tous partis depuis longtemps ? Où est-ce là de rares et heureux vestiges de notre vie ensemble ?
          Emma parlait beaucoup. De tout et rien, et avec une grande facilité, ce pouvait être avec n'importe qui, à peu près, n'importe qui qui eût des oreilles. Elle n'hésitait pas à parler de son mal-être. Je la voyais si déterminée à s'en sortir que je n'imaginais pas qu'elle abandonnerait si vite. Mais lorsqu'elle a abandonné, je n'étais plus là. Je ne l'étais plus depuis plusieurs mois déjà, six mois, le temps que tout bascule.
          Si j'étais restée... Elle m'aurait parlé, je l'aurais aidée, et je lui aurais gratté quelques mois de vie de plus. Je ne l'aurais pas aidée de toute ma force. On dit bien : « aide toi toi-même et le ciel t'aidera ». Mais je l'aurais aidée suffisamment pour qu'elle reste en vie, pour qu'elle abandonne son projet funeste, ou plutôt, qu'elle le reporte. Car un jour ou l'autre, je serais à nouveau partie, et je l'aurais laissée face à elle-même et ses pensées morbides.


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