•                                                   Il aimait la haine et haïssait le ressentiment.

     

           Le ressentiment est une crasse indécrassable qui colle à toutes les peaux, aux plumes et pelages, et leur esprit… Il se balade en tout lieux, et avec sérénité, dans ce monde de bêtes.
           Chaque fois que l’Albatros croit s’en être lavé, il le voit à nouveau qui gravit ses pattes lascivement… Mignon, presque, ce ressentiment qui se cache derrière la justice ; on l’eût confondu avec d’autres sentiments bien plus agréables. Et chaque fois, l’Albatros se montre faible devant ce petit minois, qui le séduit jusqu’au dégoût. Mais si l’Albatros se montre faible, il ne se montre pas tout à fait passif dans cette histoire.
           De curieuses créatures ont entretenu cette histoire de ressentiment ; récemment, il y a eu un Ours et un Suricate. D’autres bestioles s’en sont mêlées, aussi… Il y a eu le Lapin et ses manières doucereuses… Un drôle de Pigeon… Enfin, tout un écosystème qui lui évoquait du dégoût avec plus ou moins d’animosité.

           L’Albatros, pourtant, est un philanthrope, ce qui ne signifie pas tant qu’il aime les gens, mais plutôt, qu’il aime à les aimer. Or, il était de plus en plus compliqué pour lui de les aimer, ces gens, figures quelconques qui ne veulent rien dire et retournent aussitôt, et de leur propre volition, dans l’oubli.

           Bon, soyons concret : l’autre jour, un Souriceau est venu frapper à la porte. De prime abord, l’Albatros s’était laissé attendrir ; il était si petit ! Les traits de son visage étaient si fins, si enfantins qu’ils dévoilaient une grande fragilité. Il ne le connaissait que de son ancienne amie la Gerbille, et fort vaguement, mais il se sentit assez en confiance pour lui ouvrir la porte de son foyer. Le Souriceau parlait peu, au départ, impressionné par la stature de l’Albatros, et l’Albatros s’était conforté dans son idée : « Eh bien, c’est un Souriceau. Tout ce qui l’entoure doit lui paraître grand. » Et même, il s’était satisfait de la petitesse du rongeur : « Pour mes grandes ailes, une bête qui ne prend pas de place et qui m’obéit, c’est le pied ! ». Hélas, l’Albatros s’était trompé sur toute la ligne ! Qu’il était naïf de croire que la petitesse proscrivît la vicissitude… Il semblait que le Souriceau lui-même ne s’en doutait pas : comment expliquer une telle candeur, autrement ? Par le calcul ? Y avait-il assez de cervelle dans son crâne de Souriceau pour cela ? La question n’intéressa pas l’Albatros longtemps. Il tenta vaguement de compromettre les plans du Souriceau par un mot au Lapin - qu’il n’appréciait franchement pas davantage, au demeurant -, mais il n’en fut rien. Déjà, il avait d’autres soucis, et le Souriceau avait rejoint sa tanière pour le plus grand des biens.

           Des événements de cet acabit - insignifiants - s’enchaînaient. L’Albatros avait revu le Lapin voilà une semaine. Au contact du Lapin, l’Albatros se sentait toujours un peu fébrile, un peu enfant… Il trouva son pelage bien sale, et ne manqua pas de le répéter aussitôt à toute la basse-cour. Le Lapin aussi, semblait fébrile, à gratter son pelage gras ponctuellement… Oh, il avait aussi de l’enfant, dans sa hargne ! Peut-être que l’Albatros l’avait cherché, avec sa curiosité, mais de là à lui répéter le bien-être que lui procurait sa Lapine, et avec cette suspicieuse emphase ! Il lui avait demandé de parler de sa relation, pas de ce qu’elle lui apportait ! La démarche du Lapin ennuya l’Albatros – et pour ennuyer l’Albatros, il fallait le faire. Il répétait « Ma Lapine, ma Lapine… », sans se lasser, avec un plaisir qu’on aurait pu croire authentique, et c’est là qu’il s’était montré enfant. L’Albatros songea alors : « Pauvre Lapine », et il trouva cette pensée réjouissante.
           Celui-là, c’était un Lapin, pas un Souriceau : il avait un peu de cervelle, alors l’Albatros s’était douté qu’il y avait quelque volonté de le blesser dans sa démarche. Il s’était raisonné « Celui qui souhaite blesser est aussi celui qui aime. » Mais sa meilleure raison ne le persuada pas d’abandonner sa tristesse. Il n’y arrivait jamais facilement quand il s’agissait du Lapin. Pourtant, il l’y avait invité en lui faisant maintes démonstrations de sa bassesse. Il ne savait pas s’il était question de vice ou bien plutôt de bêtise, mais en fin de compte, c’était comme le Souriceau : il était retourné dans son terrier, lieu où toutes ces considérations n’ont aucune espèce d’importance. Là-dedans, la tristesse de l’Albatros n’était qu’une considération parmi d’autres. Faute de lui trouver une raison d’être, ce sentiment devenait désagréable, surtout à mesure qu’il persistait. Il ne croyait pas qu’on réglât les problèmes en les ignorant, mais il ne se sentait pas de déranger des bêtes dans leur terrier.
    ---- 

    L’amour

              Ce jour-là, l’Albatros l’avait un peu maussade. Il arriva fort tardivement et en sueur aux festivités, fut tenté de les annuler, et, pour finir, attendit une bonne vingtaine de minutes qu’on lui ouvrît la porte. La Chatte vint le rencontrer en catastrophe, félinement navrée. Avec quelle aisance elle brandit ses yeux ! Elle se savait instantanément pardonnée par l’Albatros : il ne pouvait que lui rendre, en connaissance des faveurs qu’elle lui portait. Bientôt, son estomac vide se mit à gargouiller devant le buffet, quant à lui, vidé. Pendant une dizaine de minutes, il racla pathétiquement le plat d’un suspicieux gâteau au chocolat.
          Chose faite, il s’intéressa enfin aux convives, un verre de gin à la patte. Toutes sortes de bruits d’animaux s’élevaient de la pièce. L’Albatros aperçut le Corbeau, dont le plumage avait retrouvé de sa superbe, revigoré sans être vif, ainsi que le Chien et ses grands sourires canins. Voilà plusieurs années qu’il n’avait pas vu l’Orang-outan, qu’il ne manqua pas de juger, comme à l’accoutumée, très peu digne d’intérêt, quoiqu’à peu près aimable. Il n’avait jamais vu le reste des convives, dont la plupart étaient apathiques et muets. C’était une drôle de réunion, tout de même. L’un d’entre eux attira davantage l’attention de l’Albatros : un Loup gris au pelage dense, qui, malgré ce quelque chose de souffreteux qu’il avait dans le regard, fût du goût de l’Albatros. Il était possible qu’il fabulât dans ce qu’il voyait de souffreteux chez le Loup, mais il en avait l’intuition, et la pensait juste. Etrangement - car d’ordinaire, l’Albatros tenait plutôt ces aspects-là en aversion -, cela participait de son charme, puisqu’il n’aspirait qu’à le couvrir de ses grandes ailes réconfortantes. Ils parlèrent doucement et sans prétentions. Ils aimèrent cela, s’écouter. Le Loup ponctuait presque chacune de ses interventions d’un rire modéré et triste qui lui rappelait celui du Lapin. Ce qui, hélas, lui plut aussi.
          Quelques intrépides entraînèrent l’Albatros dans les rues de la Fosse. Les convives apathiques s’étaient retirés et le Loup, quant à lui, se montrait tout à fait disposé à la conversation. Une fois qu’il avait pris les devants dans la marche, l’Albatros eut tout le loisir de contempler le dos robuste du Loup et de saisir à quel point il souhaitait y glisser ses plumes. Peu à peu et subitement, l’Albatros porta des yeux amoureux sur le Loup ; des yeux interdits qui ne seraient jamais que des yeux. Les autres convives s’étaient éclipsés et il ne voyait plus que le Loup. « La faute au gâteau suspicieux, se dit-il pour se rassurer, Je ne marche même pas droit, comment pourrais-je penser droitement ? » Mais tout de même, cette situation le faisait cogiter. Au moment de se quitter, ils plongèrent dans leurs yeux respectifs. Il s’y passa quelque chose que le verbal et sa platitude ne retranscrivirent aucunement.

     

    Le désamour

          L’Albatros n’eut de cesse d’y penser les jours qui suivirent. Ces pensées furent vite contrariées par d’autres, bien plus raisonnables ; les plus agréables précédaient les plus coupables. Était-ce la conscience de manquer à un devoir, ou bien l’idéalisation qui ne l’affectait plus autant ? Comme son engouement avait tout à envier à l’extase du soir précédent, l’Albatros s’autorisa, un jour qu’il correspondait avec le Loup, à l’inviter à prendre part à ses festivités nocturnes. L’Albatros fut heureux de le voir apparaître - il s’était fait attendre, légèrement en retard -, mais il fut en même temps très déçu de voir ratissé le pelage de son visage, qu’il portait lors de leur première rencontre touffu et soyeux. « Il faut toujours voir un animal sans son pelage pour évaluer sa beauté, mais je me garderai bien de me montrer auprès de lui sans mon plumage ! S’il souhaite me plaire, Je lui dirai de garder son poil. Et ce sera tant pis pour lui s’il ne le souhaite pas. Y a-t-il un quelconque mal à cela ? » Cette position de force lui permit de minauder – quoique maladroitement - auprès du Loup. Le Loup aussi, minauda, ce que son amie le Koala ne manqua pas de remarquer.
           Une poignée d’heures plus tard, ils étaient là, tous les deux près de la fenêtre, à ne toucher leurs lèvres que par l’intermédiaire du houka. La tournure des choses semblait être le fruit d’une pernicieuse combine. Le Loup, la faim au ventre, entendait bien se piffrer de volatile, mais il manquait de clairvoyance. Les intentions de l’Albatros étaient tout ce qu’il y avait de plus bénin, et, l’heure du coucher s’approchant, il le congédia dans le salon d’un regard droit dans les yeux. Pour autant, il ne se sentait pas brave d’avoir agi de la sorte. Sa décision n’était contrariée d’aucune lutte passionnelle. Peut-être aurait-il perdu, dans une telle situation. Il songea que la fidélité était bien au-delà de ces considérations : qu’il s’agissait d’être capable de bannir le plus plaisant des sentiments. Sournois, il se glisse sous la peau. L’en enlever est un véritable sacrifice, une négation du soi, et, je le crois, l’une des plus belles preuves d’amour qui puisse être faite. De cela, il ne pouvait se targuer, car il y avait plongé tout à fait quand il l’avait animé. S’il était capable de congédier le Loup de son lit, il n’avait pas été jusqu’au bout en le soustrayant de ses pensées dès lors qu’il y était entré. Maintenant que la raison avait retrouvé son assise, il n’avait plus aucun mérite à agir de la sorte. La fidélité, faute d’être contrariée, est facile ; de circonstances.
           L’Albatros ne fut guère surpris du manifeste désintérêt du Loup gris les jours qui suivirent. Ils avaient déchanté en cœur. Il se disait toutefois, dans sa tête, silencieusement : « De toutes les attirances ne naissent pas toutes les amours… », et cette pensée l’attristait subtilement. C'est-à-dire qu’elle ne lui arrachait pas une traître émotion, mais qu’étant négative et ponctuelle, il ne pouvait pas prétendre qu’elle fût réjouissante pour autant. Il était déçu, surtout, d’avoir été agité si violemment – physiologiquement, même – pour si peu de choses. Le silence devenait un soulagement tant la parole le mettait dans l’embarras.
           Il avait pris part au jeu de la nature, contingent. Et il avait perdu.


     



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  •          Dans les milieux féministes dont je fais partie, la liberté sexuelle est une valeur fondamentale. Il s’agit d’un terme englobant qui correspond au droit de disposer de son corps dans le cadre de relations sexuelles et amoureuses. La liberté sexuelle peut être liée à l’orientation sexuelle – ce peut être le droit d’avoir des relations homosexuelles par exemple - et aux pratiques du sexe en général – le droit d’avoir de multiples partenaires, de pratiquer le BDSM, d’être TDS, etc… La plupart de ces activités ont été les vectrices d’exclusion sociale par le passé, et le présent garde les vestiges de cet opprobre. Cette exclusion était parfois encouragée par la loi et la science, avec la pénalisation de l’adultère ou l’inscription de l’homosexualité et de la transidentité en tant que maladies dans le DSM. A ce titre, si la liberté sexuelle est encore loin d’être acquise, elle constitue une avancée indéniable en termes de droits humains.

              Pour autant, je suis critique de certaines manifestations de la liberté sexuelle en tant qu’elles peuvent aussi nuire au bien-être des individus. Je ne suis pas en faveur d’une liberté sexuelle totale et préconise plutôt une éthique du sexe – car il n’y a aucune raison que la sexualité soit la seule sphère de la vie exempte d’éthique, bien au contraire.

    1. Préférer la quantité à la qualité passe nécessairement par un mépris (quoique souvent consensuel) de ce qu’est l’autre.

           Je vise ici des relations dont l’intérêt est essentiellement sexuel, dont la durée et la fréquence sont variables, mais qui sont généralement sporadiques ou courtes. La perspective de ces relations peut être envisagée de deux manières : soit les deux partenaires, de commun accord, limitent leurs relations à des services sexuels ; soit les partenaires n’ont pas les mêmes optiques, et l’un des partenaires a un attachement émotionnel que l’autre n’a pas.

           La seule chose que l’on peut reprocher à la première posture, c’est qu’elle consiste à traiter l’autre comme un moyen. Que ce regard soit consensuel n’induit pas, selon Kant, que la relation entretenue soit, en tout et pour tout, morale ; au contraire. Une des maximes de Kant dans Les Fondements de la métaphysique des mœurs est la suivante : « Agis de telle sorte que tu traites l'humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de toute autre toujours en même temps comme une fin et jamais simplement comme un moyen. » La maxime ne se limite pas aux relations dont je parle : elle vise toutes les relations d’exploitation qui dénient aux individus leur statut de fins.
            Je comprends la maxime de Kant comme une métonymie. Ce ne sont pas les autres qu’il faut considérer comme des fins, c'est-à-dire prendre pour objectifs : ce serait un contresens ; il s’agit de comprendre chaque individu comme étant en poursuite de ses fins propres. Cette poursuite s’effectue avec une telle vigueur que l’individu s’apparente lui-même à une fin.  
            Les fins ne sont pas les mêmes d’un individu à l’autre, mais Kant pense que nous en partageons tous.tes une : le bonheur. Ainsi, lorsque Kant préconise de traiter les autres en tant que fins plutôt qu’en tant que moyens, il invite le lecteur à considérer tant son bonheur propre que le bonheur des autres. Or, si Kant met en opposition les termes de « fins » et de « moyens », c’est parce qu’ils s’excluent l’un l’autre ; autrement dit, il n’est pas possible de considérer les fins des autres – et leur bien-être - si on les traite comme moyens de plaisir sexuel.

            Avec cet œil kantien, la première posture de relation, dans laquelle les partenaires se voient exclusivement et mutuellement comme des moyens sexuels, n’est éthique qu’en apparence. Les deux partenaires voient en l’autre la possibilité de leur épanouissement sexuel – ils voient leur partenaire comme moyen sexuel –, mais ils méprisent en même temps l’épanouissement sexuel qui n’est pas le leur – puisqu’ils ne les prennent pas pour fins. Tout du moins, si l’épanouissement sexuel de l’autre est pris en compte, c’est parce qu’il est lui-même pris comme moyen de l’épanouissement sexuel propre. Par exemple, procurer du plaisir à mon partenaire peut m’exciter sexuellement et favoriser ainsi mon plaisir sexuel.
            Là encore, on pourrait se demander quel est le problème : tout le monde semble y trouver son compte. J’objecterai que le désintérêt des fins d’autrui peut tout à fait pousser à leur contrevenir : cette posture égocentrée ne prête pas à l’écoute des besoins respectifs. Dès lors, si aucune frustration ne ressort de ces relations, c’est par un heureux hasard ou en vertu de leur caractère éphémère, et non parce que les partenaires auront pris certaines dispositions pour avoir une relation saine.
            J’objecterai également que le désintérêt des fins d’autrui n’est jamais entièrement symétrique ; que certains préconiseront dans ce type de relation une indifférence totale, tandis que d’autres apprécieront un minimum de communication liminaire ; ce désintérêt se manifeste donc à des degrés différents et de manières différentes (chacun ayant un fonctionnement singulier), et un tel contraste peut également favoriser le mal-être des partenaires.
           
            La deuxième posture de relation, dans laquelle un partenaire développe un attachement émotionnel non réciproque, me semble, sans équivoque, garante de mal-être. L’attachement émotionnel rencontre l’indifférence son antipode : l’égo n’est pas satisfait et il en découle une douloureuse frustration.
            J’ajouterai que si le consentement sexuel est souvent perçu comme l’unique condition de possibilité de relations sexuelles, il n’est pas possible de s’y limiter : le consentement sexuel est seulement le garant d’une relation sans abus sexuels, et plus encore qu’une relation sans abus sexuels, je souhaite aux humains d’avoir des relations épanouissantes.
            Le consentement n’est pas uniquement sexuel, c'est-à-dire qu’il ne se cantonne pas à l’autorisation de performer un acte sexuel, même dans le cadre de relations humaines gravitant autour du sexe. Le CNRTL définit le consentement comme « L’acte libre de la pensée par lequel on s'engage entièrement à accepter ou à accomplir quelque chose », et ne précise à aucun moment ce à quoi le consentement se rapporte, corroborant la vision d’un consentement multifacette. Nous sommes traversés par de multiples désirs vis-à-vis des individus qui nous entourent, et leur traduction dans la sphère relationnelle prend la forme d’un consentement mutuel. Cependant, lorsqu’on cantonne le consentement au consentement sexuel, on choisit délibérément d’ignorer toutes les autres formes de consentements et de désirs qui peuvent s’inscrire dans nos relations, aussi utilitaires soient-elles. Si je m’accorde avec mon partenaire quant au consentement sexuel, mais que je désire un minimum de communication avec ce dernier et qu’iel n’y consent pas, j’expose la relation à un certain mal-être : pour mon partenaire, celui de ne pas avoir l’attachement émotionnel nécessaire pour combler mes attentes ; pour moi, celui de ne pas voir mes attentes comblées, ainsi qu’une blessure de l’égo.  


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  •       Un petit post très insignifiant pour vous signaler qu'on a dépassé les 30 000 visiteurs aujourd'hui !!!

          Je pense que nombre de ces visiteurs sont simplement des gens paumés qui ont atterri ici par hasard, mais je suis tout de même heureuse que cet endroit - mon endroit - existe, et que quelques-uns d'entre vous y passent des moments assez chouettes. Et puis « chouette », quel chouette mot !

          Maintenant que j'ai fini mon année d'université, je vais pouvoir me consacrer à quelques projets, parmi lesquels faire une peau neuve à Thérapie du Bonheur, avec de nouvelles rubriques et un nouveau thème. (D'ailleurs, je ne sais pas si Nanomortis, l'artiste à l'origine du header et du fond du blog, est d'accord pour l'utilisation de son art pour un thème, même avec crédits). On a assez baigné dans l'obscurité, alors il nous faut maintenant un thème lumineux comme l'est cet endroit à mes yeux ! 

          Je vais notamment :

    -       Faire une petite place à d'autres projets qu'Intro Spectrum ;
    -       Faire de la rubrique « Dossiers » une rubrique principalement consacrée à des sujets politiques (et sans doute la renommer) ;
    -       Créer une rubrique de lecture, dans laquelle je présenterai quelques passages des ouvrages philosophiques et littéraires que je lis ;

    Edit : maintenant que le thème est à peu près fini, n'hésitez pas à me dire de quelle manières je pourrais améliorer la visibilité !

          A bientôt !


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  •       Je me suis encore réveillée de ma sieste avec cette oppressante sensation dans la poitrine. C'est pour éviter cette sensation-là que je me les suis interdites il y a quatre ans. Deux ans plus tard environ, j’ai pu refermer les yeux, et surtout, les rouvrir paisiblement, mais il s’est passé que la grande fille est devenue la grande poussière, et c’était reparti. J’étais guérie, à ce moment-là, enfin, presque, j’écrivais de temps à autres, mais quand j’y pensais, à l’assassinat… Il ne m’évoquait plus rien, je me sentais en moi-même comme la spectatrice d’un film émouvant qui ne m’agitait pas le moins du monde. Cela, non par un manque de sensibilité intrinsèque, mais plutôt que l’avoir regardé encore et encore lui a ôté sa fulgurance… Le sang, tant celui du corps que de la filiation, les balles, l’enquête, le désespoir que j’ai lus sur les visages, tout était là, et toute cette excitation se plaçait sous le signe terrible de l’habitude. Et alors, quelque esprit qui se trouve dans une œuvre, il en faut une prochaine pour rappeler le génie de la précédente.
          J’écris ces mots après m’être introspectée. J’ai d’abord pensé que j’avais acquis une forme de résilience grâce à la récurrence du drame dans ma vie. Légitimement, car je sais à peu près encaisser les chocs. Mon père me l’avait dit lorsque je m’étais réveillée de mon opération, quand j’étais enfant, une opération assez lourde, qui avait nécessité qu’on me droguât, mais qui n’avait en rien éclipsé ma rationalité. La fierté de mon père m’avait ravie sans me flatter, toute humble que j’étais.
          L’état de stupeur est éprouvant, mais ce n’est que la première étape d’un cheminement tortueux, et évidemment, loin d’être celle dans laquelle on s’égare le plus. Il y a plus de drame dans ma plume aujourd'hui qu’il n’y en a eu le jour où j’ai appris la nouvelle, ce qui est normal, quoiqu’un poil contre-intuitif. D’abord, le besoin de représentation prédominait. Il m’était nécessaire pour saisir toute l’ampleur des événements. Une fois parvenue aux premières réalisations, j’ai compris que j’étais loin d’avoir acquis une forme de résilience face aux drames : qu’au contraire, j’y étais devenue plus sensible. Je les secouais comme un enfant une tire-lire, jusqu’au dernier bibelot qui s’y trouvât ; et quelques temps après les derniers tintements, par précaution, d’abord, puis parce qu’à force de la secouer, un mécanisme s’y était cassé, lequel produisait un intriguant son de roulement. J’ai d’abord appelé ce phénomène un traumatisme, puis je me suis mieux reconnue dans les termes obsession malsaine.
          Tout à l’heure, m’étant réveillée en panique, je me suis dit que je ne guérirais sans doute jamais de mon obsession, ou bien tardivement, et ces pensées faisaient sens, je les sentais vraisemblables et elles n’étaient donc pas ridicules. Le goût du drame est relevé par l’instant. J’employais les grands mots, j’étais persuadée que le drame me hanterait toujours, car je le laisse m’habiter lorsque je crée, et que je ne suis sûre que de vouloir être artiste. Maintenant, il m’apparaît clair que je regarderai un jour ces écrits avec condescendance, comme ce fut le cas pour mes écrits d’amour. Je leur reconnaîtrai un zèle, un mauvais usage des mots, donc un mauvais goût, et j’imagine que mes lecteurs voient déjà toutes ces lettres de cet œil-là. Beaucoup se sont tus devant l’horreur même. Pourtant, je ne peux pas me résoudre au silence.
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          Papa, quand il est heureux, c'est toujours calmement.  Aujourd'hui, je lui ai un peu reparlé d'Emma. C'est lui qui a lancé le sujet, enfin, qui s'est intéressé à la relation que nous entretenions. En fait, Émilie, la petite sœur d'Emma, est née en janvier. Son prénom, de toute évidence, est une référence à sa grande sœur.
          Je me suis souvenue de plusieurs choses. Papa, pour commencer, avait dépeint Emma de manière inexacte, comme si elle avait été pleine de ressentiment et difficile à apprivoiser. C'est tout à fait faux.
    Emma était très facile à apprivoiser. C'est elle qui s'est donnée son rôle de disciple, et qui m'a octroyé celui de mentor. Je me souviens que nous mangions ensemble tous les midis, et parfois le soir. Nous discutions toujours longuement. Nous allions aussi très souvent à l'école ensemble. La fois où je l'ai invitée à regarder Matrix dans ma chambre, elle avait l'air enjoué à l'idée de regarder le deuxième volet. Je sentais que ce moment lui avait fait plaisir, l'avait émue, même. C'est encore comme si elle vivait dans ma tête, quand je la revois au soleil danser avec son bâton.
          On frappe souvent le suicide d'un caractère inéluctable. Je n'y crois pas, tout comme le meurtre, tout comme l'assassinat, il est évitable. Et j'ai même l'outrecuidance de penser qu'il l'était facilement. Je peux bien dire ce que je souhaite, maintenant que c'est arrivé. En tout cas, je pense que si tous ensemble nous avions continuer à vivre, avec Tom, avec Hugo, avec Mickaëlle, cette joyeuse petite tribu, avec ses hauts, avec ses grands moments d'indifférence, avec ses agacements, parfois... Je pense qu'Emma serait toujours de ce monde.
          Lorsqu'elle est morte, Mickaëlle a fouillé dans ses affaires. Elle y a trouvé notamment les premiers jets d'une histoire dont Emma m'avait montré le synopsis. Dans cette histoire, il n'y avait presque pas de transposition. Tom était Tom, j'étais moi, il y avait Mickaëlle, aussi : tout était là, presque tel quel. Pourtant, elle ne m'avait jamais fait lire ces extraits. Peut-être qu'elle avait honte, ou qu'elle pensait que cela m'était égal. Est-ce qu'on était tous partis depuis longtemps ? Où est-ce là de rares et heureux vestiges de notre vie ensemble ?
          Emma parlait beaucoup. De tout et rien, et avec une grande facilité, ce pouvait être n'importe qui, à peu près, n'importe qui qui eût des oreilles. Elle n'hésitait pas à parler de son mal-être. Je la voyais si déterminée à s'en sortir que je n'imaginais pas qu'elle abandonnerait si vite. Mais lorsqu'elle a abandonné, je n'étais plus là. Je ne l'étais plus depuis plusieurs mois déjà, six mois, le temps que tout bascule.
          Si j'étais restée... Elle m'aurait parlé, je je l'aurais aidée, et je lui aurais gratté quelques mois de vie de plus. Je ne l'aurais pas aidée de toute ma force. On dit bien : « aide toi toi-même et le ciel t'aidera ». Mais je l'aurais aidée suffisamment pour qu'elle reste en vie, pour qu'elle abandonne son projet funeste, ou plutôt, qu'elle le reporte. Car un jour ou l'autre, je serais à nouveau partie, et je l'aurais laissée face à elle-même et ses pensées morbides.


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  •       Quel animal mérites-tu ?
          Je n'aurais pas la médiocrité de t'attribuer le plus laid. Ce serait trop simple. Cet animal sera laid, non par sa physionomie, mais par sa bassesse.
          Au contraire, il te faudrait un animal attendrissant. Un animal qui couine, et qui mord de ses petites dents terribles. Un lapin, peut-être ? Son existence est tout à fait inutile, et, bien qu'il soit doux, il est parfois hargneux de caractère.
          La voici, notre bestiole. Un lapin avec des dents pointues et un air farouche. Des yeux bleus, très touchants, et un pelage châtain, très soyeux. Le regard fuyant, évidemment, ce qui lui donne un certain charme de mouton noir. Cela plaît aux filles sensibles. Ce lapin, il s'appelle Louis ; un prénom mou, qui te sied tout à fait.
          C'est un lapin qui a du chien, puisqu'il revient souvent la queue entre les jambes. Mais quelle ironie que ta queue de lapin soit si petite, de sorte qu'elle ne puisse même pas se glisser entre tes jambes... Car enfin, ta démarche était ridicule lorsque tu revenais me voir après avoir fauté. Court sur pattes et tête baissée. La pitié, tu avais pratiqué. Tu n'étais pas beaucoup plus glorieux lorsque tu partais. Tu avais de cette détermination d'enfant ; la détermination que les bambins tiennent un instant, pour la gloire de la crédibilité, mais dont ils se délestent dès qu'ils doivent faire face à ses conséquences.
          Il y avait une certaine bravoure, je dois le reconnaître, à venir te promener timidement devant mon air furieux. Peut-être dois-je blâmer une faiblesse de ma part. Je n'osais pas, à l'époque, habiller mon visage de colère très longtemps. La faute aux regards de lapin, ça... Ils ne rendent pas tendre, à terme.
          Vois-tu, je n'ai aucunement envie de faire le récit de tous tes exploits. Je te laisse le faire dans ta petite tête ; mais je te connais, et je n'oublie pas que tu restes un lapin. Et ce qu'il se trouve, dans la tête du lapin Louis, c'est avant tout une volonté de conservation. Autrement dit, surtout du moi, bien peu des autres. Tu penserais que moi aussi, j'ai été terrible, et que par la terreur que je t'inspirais, tu devenais terrible à ton tour. C'est qu'avec des yeux pareils, on ne peut qu'être victime.
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          Je pense beaucoup depuis hier, ce qui peut paraître stupide, car il est souvent dit que l'on pense en permanence. Je parle de pensées intimes. De rares pensées, donc. Il m'est arrivé de ne pas en avoir pendant plusieurs semaines, si ce n'est plusieurs mois, avec le manque de solitude. Pourtant, elles m'envahissent depuis quelques temps.
          Comme elles sont rares, elles sont aussi un peu étranges. C'est assez exceptionnel que de découvrir encore des pensées après vingt-et-un ans de vie. Je me réjouis de leur variété, peu importe leur nature.
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          Je ne suis pas habituée à agir avec si peu de rationalité. Hier, je me suis sentie comme un animal. Il y avait cet instinct qui hurlait dès que je voyais la tête de Sijerâ trop proche de l'épaule du garçon, et, ce dont je suis encore moins fière, qui complotait pour qu'elle n'y soit plus. Mais aussi, avec quelle opiniâtreté elle agissait ! J'ai bien essayé de les séparer, sur le canapé, mais elle le menait comme un enfant, un grand enfant, même, d'une docilité telle qu'il attendait son ascendant pour s'asseoir à ses côtés.
          Ce que j'ai dû être insupportable, à m'immiscer à tout venant dans leurs discussions ! À jaillir, déranger leur tête-à-tête sans discontinuer, alors que je n'avais rien à dire ! C'est cela, peut-être, le plus terrible, d'être jaloux et de n'avoir rien à dire pour sa défense, rien à arguer pour nous convaincre qu'on est meilleur, quelque part, d'une quelconque manière ; car ce phénomène même est le responsable de cette jalousie, qu'il l'attise en nous plongeant plus bas. Plus bas n'est pas très bas - j'ai ma prestance -, enfin c'est toujours plus bas relativement à quelqu'un. Je ne voyais plus que les qualités que Sijerâ avait, et comment elle m'en dépouillait cruellement. Sans même se forcer, elle rassemble autour d'elle des groupes comme des fanatiques ; ils viennent chercher sa lumière. Et moi, et mon obscurité, j'avais pué des années la solitude, bonne solitude, surtout, cela dit, mais cette aura, je ne l'avais pas, ou différemment, avec ce respect emphatique qui ne m'apportait aucune grâce. Et puis, moi, je ne mène pas les enfants, je les accueille, je les laisse s'épanouir, y compris dans leur désintérêt ou leur gêne.
    Je dois dire, aussi, que je n'ai plus le courage de parler au garçon depuis qu'il a voulu me faire taire, voilà quelques mois, j'aurais trop peur de voir sur son visage un rictus timide. Qu'il m'agace, lui aussi, à n'être pas assez grand pour se mener lui-même, agir selon sa propre maxime, et montrer explicitement ce qu'il désire ; j'aurais accepté mon sort, je me serais tue, alors. S'il avait été moins beau, je n'aurais pas eu ce souci.
          Mais si elle avait été plus subtile, elle, aussi, à ne le lâcher d'aucune semelle ! Enfin, moi non plus, je ne les lâchais pas d'une semelle, je coupais gaiement leur conversation, ou j'en écoutais le contenu avec impudeur, qu'il n'y ait rien d'intime là-dedans, et je bondissais dès que je les voyais s'éclipser, bien que ce ne fût pas seul à seul, et s'ils devaient se montrer complices, je tâchais de participer à leur complicité. Je ne pouvais me raccrocher qu'à une chose ; s'il avait été docile, c'est parce qu'elle l'avait mené - j'entendais plus la voix de Sijerâ que la sienne - et le garçon, faible de caractère, consentait à cela aisément ; enfin, s'il était plus gêné en ma présence, c'est à cause de quelques antécédents, d'abord, et que je l'intimide, effet que je provoque souvent, ces derniers temps... Ainsi, c'est moins éprouvant, bien que peu acceptable.
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         Si je devais placer ma fin de semaine sous le signe d’un proverbe, ce serait « L’homme est un loup pour l’homme ». Ce que je suis tendre… Et ce qu’il peut être impitoyable ! Il me met en tension ; lui déplais-je ? Le contenté-je ? S’il est capable de sincérité, il ne sait dire la vérité sans être désagréable ; s’il en est incapable, c’est encore pire, car il nous plonge dans une épaisse incertitude.

     


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  • I.                     Avant-propos 

          Si l’idée même d’effectuer observations et analyses d’autrui vous provoque des crises d’urticaire, je vous invite vivement à ne pas poursuivre la lecture de ce document. Mon texte n’est ni une parabole biblique, ni une parabole satanique : il s’agit d’apprentissage. Mon objectif n’est pas de heurter la sainteté de qui que ce soit.
          Sociologues, psychologues ou philosophes se montreront plus scientifiques, prêteront une attention supérieure à la mienne dans leur méthode. Voyez cela comme le journal d’exploration d’une contrée qui m’est presque tout à fait inconnue, sans prétention aucune.

    Part 1 : Les masques du langage

          Je suis passionnée par quelque chose de très simple, dernièrement. A cause de son élémentarité, j’ai même peiné à discerner ce dont il s’agissait. Je l’utilise depuis que je suis née. Même les animaux l’utilisent. Il s’agit du langage.
          Le langage est d’une puissance qui me terrifie. J’ai décidé, lorsque j’avais quatorze ans, de ne l’utiliser que de la manière la plus naturelle qui soit : sans artifices, sans contentions, car ces ajouts ne m’avaient jamais réussie. Jadis, j’imitais les attitudes que je reconnaissais chez les autres, maladroitement. L’air détaché, hautain, même, la parole maîtrisée et sporadique, pour me faire écouter, jusqu’à un ton affecté et doucereux : ces expériences n’eurent pour effet que de m’attirer davantage de foudres, ce que je souhaitais à tout prix éviter. Mon objectif était d’être appréciée, ce qui ne m’était encore jamais arrivé en société.
          La situation m’apparaît bien plus claire, désormais. C’est qu’une fois que des individus décident qu’ils vous sont supérieurs, toutes les attitudes du monde ne pourraient les faire changer d’avis, surtout si elles sont artificielles ; s’ils doivent changer d’avis, ce sera d’eux-mêmes. Et cette règle vaut même pour des collégiens, dont les apparences parfois innocentes dissimulent le caractère impitoyable. Il n’était que naturel, dès lors, que mes entreprises échouassent aussi lamentablement, et il valait mieux encore que je m’en gardasse. Or, je me suis persuadée que l’ensemble des entreprises du langage étaient vaines, quelles que soient les situations. Je ne peux que constater, pourtant, combien le langage a d’atouts, et combien je m’en prive par simple honnêteté.
          En même temps, ma volonté s’accorde aisément avec mon langage. Je prononce des mots simplement parce qu’ils me viennent, et qu’ils me semblent dicibles et intéressants pour mes interlocuteurs. Il serait intéressant de désamorcer des filtres ou d’en ajouter de nouveaux. Désactiver le caractère dicible et l’intérêt susceptible d’être porté par l’interlocuteur pourraient, par exemple, me permettre de m’orienter vers une honnêteté altruiste, tranchante et inconsidérée, comme celle que l’on retrouve souvent chez les individus appartenant au spectre autistique. Je ne peux qu’imaginer le désordre qui en découlerait – je vois bien l’impopularité des autistes en société –, ce pourquoi il faudrait substituer également à la spontanéité, la réflexion, afin de parvenir à une expérience enrichissante. Le désamour n’est jamais l’objectif d’une personne qui modifie son langage.
          Enfin, en ce qui est du langage corporel, c’est là une toute autre histoire, autrement plus complexe, car le corps parle souvent pour nous-mêmes.

    Part 2 : Le langage articulé à la fiction

            Maintenant, il est le lendemain, ou plutôt, une dizaine d’heures plus tard. Depuis, j’ai un peu approfondi ma réflexion. Je pense beaucoup à la littérature que je n’écris pas, ces derniers jours, et elle a grandement à voir avec toute cette problématique du langage. Tout à l’heure, je me plaignais, aujourd'hui, je dis : tant pis pour la littérature. Si j’écris, fusse avec la sensibilité d’un psychopathe, au moins, je n’ai pas de regrets, pas de fantasmes sur ce qui aurait pu être écrit. J’écris ce qui doit nécessairement être écrit, il n’y a aucune contingence dans ce processus. En même temps, j’ai bon espoir que ces réflexions sur le langage puissent apporter un sang neuf à ma littérature.
           J’ai pu remarquer, notamment, que je me refusais à élaborer des personnages secondaires. Or, la vie réelle est principalement peuplée de personnages secondaires, gens de passage plein de mystères. Bien entendu, la littérature ne prétend pas usurper la réalité de la vie, mais elle a au moins à cœur d’être vraisemblable, auquel cas, elle n’aurait aucun intérêt.
            Pour obtenir un personnage vraisemblable, je crois qu’il ne faut pas lui assigner un rôle ou un but qui guiderait son comportement ; personne, dans la vie réelle, n’agit selon un rôle de protagoniste ou d’antagoniste ; personne ne réfléchit, avant d’ouvrir la bouche, à dire quelque chose de terrible ou de sympathique. Les individus sont investis d’eux-mêmes : ils ne sont pas manipulés par une tierce personne dans le théâtre de la vie. Parfois, pire encore, je représente les individus sous forme de vulgus, un esprit collectif qui dicterait : parlez, mais de rien, riez, toujours de rien, faites du bruit, rien d’intelligible, enfin, car vous êtes un tout, vous comblez le vide. Il vaut peut-être mieux assumer les silences que de créer des vulgus inconsistants. 
          Cependant, cette fainéantise est tout à fait justifiée. Imaginer une véritable psyché à des personnages à qui on ne donne la réplique qu’un instant me paraît une entreprise proprement fastidieuse. Il m’est difficile de mentir tout à fait. Je faillis souvent à vêtir mon visage des expressions qui siéraient à mon mensonge, par manque de bonne volonté. En revanche, j’ai pu constater que je savais merveilleusement mentir à moitié ; c'est-à-dire, mélanger des éléments, donner la réplique à un personnage plutôt qu’un autre, ajouter quelques légers artifices. Comme le mensonge est semblable à la réalité, mon visage s’habille naturellement des expressions qui conviennent et l’histoire s’articule avec cohérence. C’est ce pourquoi il me serait pratique d’utiliser pour personnages des individus que je fréquente ou fréquentais, ce qui pourrait au demeurant me procurer un certain plaisir. Perdus dans ma création, je pourrais les mettre à ma merci. Je crois qu’ils seraient bien plus vulgaires que des personnages fictionnels, à la différence que leur vulgarité serait vraisemblable.
           De plus, je me sais rebutée à l’idée de donner certains vices à mes personnages. Ce pourrait être intéressant, pourtant, mais j’écris avec trop de réel, et je craindrais de m’attacher à la pire espèce humaine. Ce serait dégoûtant, même en ayant conscience de la fiction de tels personnages.

          Voilà pour la littérature.


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  •      Le grand bruit du monde leur était parvenu jusqu'en bas de l'immeuble. Blake, le propriétaire des lieux, leur ouvrit avec enthousiasme, bien qu'il ne les connût pas. Drugg leur avait seulement dit qu'il était un ancien camarade de l'université de Babylone et qu'il vivait dans un immense appartement de la métropole, au dernier étage, de sorte que, même sans avoir le vertige, une sensation de malaise teintée de fascination éprenait celui qui osait regarder par les vitres. Le bâtiment était plus haut encore que celui de la caserne. Il fallait admettre que Blake était tout aussi exceptionnel que les lieux : il attirait l'œil de manière tout bonnement malsaine. De profondes cicatrices déformaient son visage, et si l'un des yeux était vif, l'autre était de verre. C'était une chance que ce fut ses yeux et ses arcades sourcilières qui présentèrent de tels dommages, car il était difficile d'en détacher le regard et que ce pût paraître déplacé. Les sœurs n'eurent pas à contenir leur haut-le-cœur longtemps, car il fut appelé ailleurs.

         Brade suivit Onwa dans la foule comme la lumière de Dieu, tandis qu'elle cherchait Drugg du regard. En désespoir de cause, elles restèrent plantées là, au milieu des épaules et des dos. Qu’il est dur d’être perdu au milieu des regards… C’est à se demander pourquoi on a consenti, avec enthousiasme, de surcroît, à s’infliger de l’ignorance. Onwa prospectait toujours, sans se résoudre à adresser la parole à qui que ce soit. C'est alors que Xander parut, figure familière et salvatrice parmi les masses humaines. C'était le Dieu qu'elles cherchaient.

         La large baie vitrée était ouverte. Il s’y trouvait du peuple, du houka et de longs canapés de cuir. Lorsqu'elles arrivèrent, l'ambiance, guillerette, les mit de suite à leur aise. Chacun arborait de grands sourires et en gratifiait qui que ce soit qui passât sous leurs regards. Un jazz langoureux retentissait. Drugg se trouvait à l’autre bout du balcon, adossé à la balustrade comme s'il présidait une assemblée. Cette dernière était essentiellement masculine : Xander prit place auprès d'un homme légèrement plus petit que lui, Chris Brunswick, à la caractéristique chevelure d'un blond si clair qu'il semblait blanc. À ses côtés se trouvait, à en juger ses yeux bridés, un jeune homme pérolien du nom de Vianney Selecomnesia. C'est Bastian Clowth, un espiègle garçon, qui fit les présentations. Il avait un air tout à fait sympathique, et des cheveux bouclés qui en participaient. Blake ne tarda pas à les rejoindre.  

         Tous se connaissaient du service militaire, expliqua Bastian, et tous, à l'exception de Blake en raison de ses blessures, avaient pris la voie des armes. Evidemment, cette évocation raviva la curiosité d’Onwa quant aux mutilations de Blake. Jusque-là, Bastian s’était montré coopératif, ce qui incita Onwa à le questionner ; cependant, à chaque début de phrase, elle semblait revenir sur sa décision. Elle émit conjonctions, adverbes, pronoms, confusément, sans jamais se résoudre à prononcer un quelconque verbe, et donc à former quoi que ce soit d’intelligible. Par miracle, le visage de Bastian s’éclaira de compréhension, pour immédiatement se rassombrir de gêne.

          « Oh, ça ! Une opération militaire qui a mal tourné à Babylone, si je puis dire… », murmura Bastian, une main devant la bouche.

         Au fond de l'assemblée, Drugg fumait son houka comme un dragon. Brade fut la seule à remarquer son regard plein de fiel.

         « Il a même… »

          Après que les volutes s'échappèrent de son nez, Drugg coupa la parole de Bastian :

         « Bastian, s'il te plaît. »

         Un instant, toute l'attention se porta sur Bastian, y compris celle du principal concerné. Il se tut, évidemment. Et puis, quelques secondes après, la pipe à eau changea de mains et la discussion reprit un ton plus enfantin.

         Brade s'en excusa rapidement pour fumer sa pipe de l’autre côté du balcon. La vue qu’il offrait de Thofras aurait charmé les photographes de l’Etat. Une immense statue d'homme – une quarantaine de mètres de hauteur -, le poing levé, était posée sur un clocher blanc et noir. Du point de vue de Brade, la statue était située exactement au centre du panorama, émergeant fièrement d'entre les bâtiments. Le poing de l'homme était large et renfermait des colonnes de doigts géométriques ; son visage, effacé, ne se distinguait que par un nez en bec d'aigle et un renfoncement en guise d'yeux ; son corps, schématique, ne semblait même pas humain. Le tout était éclairé sur des zones stratégiques pour faire ressortir la statue de nuit. L'œuvre était grossière et n'inspirait rien. Jadis, un Temple de l'Équilibre, le Saint-Rhisis, s'était tenu au même emplacement, et avec modestie. Brade devait avoir onze ans lorsque l'OIAC avait financé, sur le papier, un chantier de rénovation du temple pour faire rayonner Thofras. En l'espèce, ce projet consistait en la destruction du temple et en son remplacement par un monument plus imposant, à l'image de l'Etat laïc. Pourtant, les gratte-ciels qui entouraient le temple du Surhumain étaient de bien meilleur goût. L'un d'entre eux était d'un rouge cuivre si vif qu'on l'apercevait d'un bout à l'autre de la ville, de jour comme de nuit. Une aubaine, puisqu’il concentrait toutes les chaînes d’information de l’OIAC.

         Une femme vint se poster à la balustrade, à quelques mètres de Brade. Ses cheveux bruns, très longs, dont certaines mèches étaient tressées, tombaient en cascade sur ses épaules. Elle portait une cape pourpre qui décrivait le même mouvement que sa chevelure. La cape découvrait des mains fines gantées de soie, qu'elle agita à l’attention de Brade. Voilà quelques secondes que Brade reluquait une superbe femme ; trop belle pour lui adresser la parole, avait-t-elle pensé, et pourtant, ce joli petit minois avait jeté son dévolu sur sa personne ! Brade lui en fut reconnaissante et lui proposa immédiatement de fumer la pipe avec elle.

          « Ce ne sont pas des honneurs que je fais à toutes les inconnues, se vanta Brade.

         - J'en suis flattée ! Je dois dire que cette proposition vient à point. »

         Elle saisit la pipe que Brade lui tendait comme elle eût pris une relique, avec un grand soin. Comme elle était impressionnée par la prestance de cette femme, Brade riait beaucoup, et de peu. Le petit corps de l'inconnue s'affaissa contre le bras de Brade après qu'elle fuma quelques minutes. Brade sentait peser contre elle chaque centimètre de sa peau. Elle dut tenir les mains de l'inconnue pour récupérer sa pipe tant, avec l'ivresse et la défonce, sa poigne était faiblarde. Contre toute attente, un tel contact l'électrisa, si bien qu'elle regretta de devoir l'écourter. Après quelques minutes, la voix de l'inconnue se fit de plus en plus basse, ses paroles, de moins en moins cohérentes, et elle posa sa tête sur l'épaule de Brade. Ses cheveux s'enroulèrent autour d'elle comme des tentacules. Ce ne fut pas pour déplaire à Brade que de devoir glisser son bras autour de sa taille pour la mener vers un canapé à l'intérieur de l'appartement. Elle ne connaissait toujours pas le prénom de la demoiselle, mais éprouvait une certaine tendresse à son égard en regardant son visage endormi sur sa poitrine, à moitié voilé par sa chevelure.

         Tout était encore festif autour d'elles, bien que l'ambiance ne fût pas à son climax. Onwa débarqua dans la pièce en protestant, tandis que Drugg lui fourrait une guitare dans les mains. Sous la pression de son ami et l'approbation des convives, elle se mit à jouer quelques morceaux de jazz. Elle se reprit plusieurs fois à cause du manque de pratique, mais sa technique était assez intéressante pour qu'on l'écoutât avec attention. Outre la musique d’Onwa, on n’entendit plus que la boisson et quelques chuchotements polis.

         La femme assoupie fut doucement réveillée par le chant d'Onwa. Elle se redressa légèrement, considéra Brade comme si elle la découvrait, et lui sourit. Elle saisit au vol la main que Brade ôta timidement de sa hanche pour l'inviter à y rester d'une caresse. Brade comptait bien sur la distraction causée par sa sœur, car elle se sentait bouillir, agitée par un sentiment incontrôlable - chaleur teintée de peur -, et bien incapable de supporter un quelconque regard inquisiteur de l'assistance.

         L'inconnue se pencha - un tel mouvement fit négligemment remonter sa jupe sur ses cuisses - et s'enquit du cou de Brade tout en déposant une petite main sur sa mâchoire. Brade, dépassée par un tel rapprochement, ne pouvait pourtant pas se décider à l'interrompre : l'exaltation supplantait l'inconfort. Son visage était légèrement tourné, de sorte que ses lèvres ne furent pas à proximité directe de celles de la jeune femme, mais elle savait qu’eût-elle tenté de l'embrasser, elle n'aurait su se résoudre à refuser, pas plus qu'elle n'avait su refuser le baiser qu'elle déposait dans son cou. Qu'elle l'embrassât dans ces circonstances, elle ne lui en tint pas rigueur, car ce fut plus enivrant encore que toutes les substances qu'elle avait prises au cours de la soirée et dont l'odeur était restée sur leurs lèvres. L'instant d'après, le regard furieux de Drugg transperça Brade, et, frappée par la culpabilité, elle écarta l'inconnue et s'en fut discrètement. La porte se referma en silence tandis qu'Onwa achevait sa performance dans un tonnerre d'applaudissements.

         Il y eut d'autres événements de cet acabit lors de la soirée, de sorte qu'Onwa, qui, d'ordinaire, surveillait les moindres faits et gestes de sa sœur, ainsi que leur père l'avait exigé d'elle dès son plus jeune âge, la perdit de vue. Au beau milieu d'une discussion légère, qu’il est coutume d’avoir autour d’un houka alors que les lumières de la ville sont éteintes, le blond, Chris Brunswick, avait éclaté en sanglots. Sa mélancolie n’était un secret pour personne tant les cernes qui cerclaient ses yeux étaient violacées, ce qui lui valait davantage de mépris que de compassion. Onwa tâcha de prêter l’oreille à ce qui se disait, mais Drugg l’en empêcha encore. Il disparut avec Chris dans une chambre de l’appartement, la main dans le dos de son ami et l’expression lasse.

          Il régnait dans l’assemblée - toujours la même si ce n’est qu’elle avait été délestée de deux de ses membres -, une sorte de malaise ; de la compassion, ce qu’il est d’usage d’arborer lorsque qu’un ami fond en larmes, mais surtout de l’embarras. Ils se confondirent en excuses, platement, sans qu’Onwa pût en tirer quoi que ce soit d’utile. Il n’y avait qu’un mot, dont elle était déterminée à dégager tout le sens ultérieurement, pour repaître quelque peu sa curiosité : Babylone. Mais en même temps qu’il la satisfaisait, il la déchaînait, car le pronom évoquait chez Onwa une mystérieuse familiarité : la familiarité de ce qui a été connu un temps, puis oublié. Des années de formatage pour forcer l’orphelin – qui est nécessairement un cancre - à servir dans l’armée de l’OIAC ; pour substituer à l’hostilité, la docilité et l’application des protocoles ; à lui fournir, à cet effet, même un semblant de famille ! Toute cette formidable éducation fût ruinée par une infime, et pourtant insidieuse curiosité. Babylone, c’était le coup de pied dans la fourmilière, la graine de chaos qui inspire les histoires dignes d’être racontées.

         Enfin, le naturel finit par revenir au galop. Les fumées du houka se dissipent et Onwa, dans un moment de clairvoyance, se met à chercher Brade. Elle l’a vue avec l’inconnue, qu’elle sait s’appeler Junsee Shibane, voilà une heure ou deux. Or, Junsee est endormie sur le canapé. Seule. Elle fouille toutes les pièces à sa recherche, alors. Chambres, salles de bains, cuisine, sans se soucier de ce qui peut s’y faire, faisant peu de cas, aussi, des airs circonspects des convives devant son empressement. Elle croise même Chris, pleurnicheur, à crier et taper du poing sur le torse de Drugg et sa voix raisonnable. Le balcon, à nouveau. Toujours pas l’ombre de Brade. Elle se précipite hors de l’immeuble sans plus de contentions. L’urgence le lui dicte. La bruine n’a aucune douceur contre son visage. Elle se prépare à voir l’ombre de Brade. Elle l’a imaginée tant de fois. Sa gorge est nouée, sa poitrine douloureuse, son sang glacé. C’est une prouesse athlétique à laquelle elle s’adonne. En un rien de temps, elle regagne la caserne. Elle est essoufflée devant la porte de Brade. Elle craint de s’asphyxier. La porte coulisse. Lentement, pour une fois. Elle regrette qu’il y ait de la lumière lorsqu’elle voit l’ombre de Brade ; celle qu’elle redoutait de voir chaque fois qu’elle a ouvert sa porte. Tout fait sens dans son esprit. La jolie tenue. Les sourires. Les paroles conciliantes. Ce n’était pas de la vanité. C’était un adieu. L’ombre est grande et terrible, elle se projette jusque sur le seuil de la porte, aux pieds d’Onwa. Elle couine ; car quand on manque d’oxygène, on couine plutôt qu’on crie. Le corps de Brade est là, immobile, plaqué contre la fenêtre, immense, parce qu’il est d’ordinaire petit et frêle, suspendu à la tringle par une corde. Sa tête penche sur le côté. Ses cheveux imitent le mouvement de sa tête et recouvrent son visage. Onwa reste figée, un instant, avant de se ruer sur sa sœur. Elle soutient son corps. Elle ne lève pas la tête. Elle refuse de voir son visage blême et ses lèvres bleues, et plus que tout, son regard livide. Tant qu’elle ne regarde pas, il y a de l’espoir. Pourtant, elle sait que l’espoir est mince ; qu’elle ne sent rien battre dans la poitrine qu’elle enlace. Elle tente d’appeler à l’aide ; elle couine, d’abord, puis enfin, elle parvient à hurler. Des pas, des paroles, des mains, le tout saccadé. On décroche Brade. Onwa surprend le regard de l’urne, froide et impassible depuis la bibliothèque, qui lui jette alors des mots comme des rasoirs :

         « Telle père, telle fille. »

          Et elle sourit, aussi bien qu’une urne en métal le peut.


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  •     Il existait un lieu où il n'y avait qu'elles. Elle était petite et fluette ; ses cheveux roux se balançaient au gré du vent. Chacune de ses mèches se distinguait dans la clarté de ce lieu vide. Elle portait un tissu ample qui ne trahissait aucune poitrine ; une longue robe blanche, qui semblait flotter... Elle se soulevait puis retombait doucement à chacun de ses pas.

        Onwa ne s'étonna pas qu'il y eût du vent malgré le vacuum. Toutes choses étaient sans surprise. D'ailleurs, elle n'avait même pas remarqué sa propre présence tant la sienne la submergeait. Sa compagnie lui était si familière qu'elle tenait de l'évidence, pourtant, elle ne connaissait pas son prénom. Onwa sentit la tendresse de la fille à son égard et une soudaine joie la traversa. Aussi aérienne qu'une esquisse, elle peinait à toucher le sol, ce qui freinait sa progression. Il lui semblait, au contraire, que ses pas l'éloignaient de l'enfant ; bientôt, il n'y eut plus une trace d'elle, mais le souvenir de sa présence était presque aussi palpable que sa présence elle-même. D'autres silhouettes se profilèrent silencieusement, spectres courbés et tristes, taches pernicieuses dans la lumière. Elle vit, au travers de leur enveloppe translucide, le vice violine y couler comme le sang dans un corps. Le dégoût prit Onwa à la gorge, mais il lui tenait tant à cœur de résoudre le mystère qu'elle questionna les formes humanoïdes. Elle leur demanda s'ils avaient vu l'enfant et les informa de son ambition de la rencontrer à nouveau ; Onwa ne voyait pas leur visage, mais elle sentit l'horreur que provoquèrent ses questionnements à l'agitation qui parcourut leur corps difforme.

        Elles répondirent en cœur :

        « Quelle indignité ! »

        Naturellement, Onwa ne comprenait pas leur colère. Alors elles répétèrent, plus fort encore :

        « Quelle indignité que de demander aux morts leurs disponibilités ! »

        L'étonnement que cette phrase fit poindre en elle était si vif qu'elle commença à s'éveiller à ce moment-là. Il était palpable, cruel, tapi dans son estomac, et lui rappelait la bêtise impardonnable de son erreur, l'indélicatesse de sa requête au regard de ce que personne n'ignorait, excepté elle. Une seule question subsistait alors : comment avait-elle osé oublier ?

        Cet épisode lui resta en tête pendant une dizaine de minutes avant qu'elle ne se lève. Elle se souvenait parfaitement des mots des spectres, qui lui étaient revenus plusieurs fois dans sa somnolence : quelle indignité que de demander aux morts leurs disponibilités ! Le réveil avait dissipé le sérieux du rêve, et l'incongruité de la phrase la faisait sourire.

       Elle savait son imagination capable d'inventer les plus attachants des personnages, de lui faire vivre des aventures et des aventures à leurs côtés, mais cette fois-ci, elle ne soupçonna pas un instant que la petite fille rousse fut son œuvre. Il y avait cette prégnance du réel qu'elle ne s'expliquait pas autrement que par l'intuition.

        Au vague souvenir que lui évoquait cette enfant déifiée se heurtait l'opacité de son passé. Il ne lui évoquait plus rien qu'un grand vide, un vide de fantômes ou de salle de spectacle après que les portes ont fermé. Maintenant qu'elle voulait penser, elle n'avait pas grand-chose à se mettre sous la dent. Des morts, elle en avait vécues et regrettées jusqu'à ce qu'elles ne lui arrachent plus une traître émotion. L'habitude avait eu raison de la poésie. Pourtant, à mesure qu'elle tentait de se remémorer l'enfant, une douleur étouffée resurgissait. Son cœur se mit à battre d'autant plus fort dans sa cage thoracique qu'il s'était fait à la monotonie. Il n'était pas question d'une mort qu'elle avait déjà consommée ; celle qui s'offrait à elle était neuve et ne demandait qu'à être entretenue. Évidemment, sa mémoire défaillante rendait cette tâche impossible.

         Sa main se porta sur sa cicatrice : elle formait un arc dont le point de départ, situé au niveau de la paupière inférieure, s'étendait jusqu'à la tempe. Près de quinze ans plus tard, elle formait encore un creux qui scindait sa pommette droite en deux. Elle n'avait pas de souvenirs datés d’avant son adoption par l'OIAC ; du moins aucun qu'elle pût reconstituer spontanément, car elle avait naturellement, à force de suppositions, créé le récit de son enfance. Elle savait qu'elle avait apporté avec elle un livre sacré, l'Equilibrium, mais il lui avait été retiré assez rapidement. Si la curiosité envers les dogmes était permise à Thofras, la foi n'était pas cautionnée. Quant à sa guitare, elle lui avait été confisquée plusieurs années, et elle n'y avait pas touché depuis qu'on la lui avait restituée.

         Le soleil filtrait généreusement à travers la fenêtre pour caresser sa peau. Elle poussa un profond soupir et étira longuement ses membres courbaturés. Un quartier libre de deux jours était accordé cette fin de semaine, et la perspective la réjouissait. L'OIAC, à cette occasion, avait même fourni quelques grammes d’herbe aux militaires : ils l'attendaient, l'appelaient, presque, depuis sa commode. Une énergie nouvelle la traversa et elle se mit debout d'un bond. Elle sortit presque aussitôt, la pipe coincée entre les lèvres.

     

    *

     

         La caserne était entourée d’austères murs : bien plus hauts que nécessaire et cerclés de barbelés. Un de ses camarades, Drugg Utzich l’y attendait, adossé. Lui aussi fumait la pipe, plongé dans la lecture d'un livre. Il n'en leva les yeux que lorsqu'Onwa se présenta à lui. Il n'avait jamais su où les mettre, lorsqu'il apercevait quelque ami au loin. Il portait un béret et un costume si vieillot qu'il semblait sorti de l'université, avec ses culottes, ses chaussures cirées et ses bas. Après avoir échangé un regard complice avec son amie, il se pencha vers elle pour allumer le foyer de sa pipe. Un écran de fumée mit fin à cette brève intimité et ils commencèrent à marcher lentement.

          « Dis-moi, commença Drugg comme un professeur tout en fermant son livre d’une main, Tu as déjà lu La Déliquescence, d'Udervolt ? »

         Et comme il vit l'expression interdite d'Onwa, il renchérit aussitôt :

          « C'est absolument exquis ! C'est l'histoire d'un homme qui, trop mou pour mettre fin à ses jours, se laisse pourrir dans son appartement. Il en vient même à manger la charogne de son chat ! Une véritable allégorie de la fulgurante acédie qui nous ronge tous...

         - Cela me dit quelque chose...

         - Tiens ! Lis la première page. Tu m'en diras des nouvelles. »

         Et il lui tendit le livre qu'il avait à la main. La police était si petite qu'elle fit mine d'avoir fini sa lecture au bout de quelques lignes tout à fait inintelligibles. Il en profita pour tirer doucement sur sa pipe. Elle sentit qu'elle avait le devoir de ne pas décevoir l'enthousiasme de son ami :

         « Cela me semble bien.

         - Alors il est à toi ! C'est la troisième fois que je le lis et je m'en régale chaque fois davantage. »

         Elle le rangea avec gratitude dans la poche de sa veste. Et avec plus d'honnêteté, et d’une petite voix :

          « Ça ne te ressemble pas, de me partager tes lectures. Tu sais bien que je n'y connais rien.

         - Je sais aussi que tu es plus sensible que tu le prétends. »

         Une vieille musique – un classique dans les rues de Thofras - sortait des haut-parleurs placés sur les lampadaires. Des voix de femmes légèrement modifiées chantaient au rythme des maracas et de clarinettes. Drugg se mit à claquer des doigts tout en suivant Onwa du regard ; il ne tarda pas à danser sur les larges pavés blancs. Il empoigna même un lampadaire pour tournoyer autour, un grand sourire aux lèvres. Deux hommes passèrent qui le dévisagèrent avec amusement. Onwa avait du mal à le reconnaître tant il se montrait sérieux à la caserne. Elle accompagna son ami tant bien que mal en bougeant la tête, mais elle n'avait pas l'habitude de danser et sa retenue était perceptible. Lorsque son ami cessa de gesticuler pour se diriger vers les quais avec plus de calme, Onwa se sentit soulagée.

         Pas un nuage ne venait ternir le bleu du ciel. Le soleil était si étincelant qu'il était dur de regarder le fleuve qui le reflétait. La tôle blanche des ponts ainsi que les planches des quais ne faisaient qu'accentuer sa lumière. Drugg plissait les yeux, clairs comme ils étaient. De nombreux citadins étaient de sortie et les joyeuses discussions allaient dans toutes les directions. C'étaient en partie de jeunes militaires - plusieurs d'entre eux portaient des vestes estampillées « OIAC », dont Onwa - compte tenu de la proximité avec la caserne et du quartier libre.

          « Aussi ringards que puissent paraître les quais, je suis vraiment content de les revoir, déclara Drugg avant de pousser un soupir de contentement, J’ai l’impression qu’il y a une éternité ou deux que je n’ai pas mis le nez dehors…

         - Maintenant que j’y pense, il y a quelques années, les quartiers libres n’étaient pas si rares. C’est comme ça depuis les conflits armés de l’Est. Les programmes d’entraînement sont devenus plus rigides pour qu’on soit plus performants, j’imagine.

         - Ils savent très bien me rendre performant, en ce qui me concerne... » marmonna Drugg.

         Et, non sans fierté, il sortit de sa sacoche en cuir un morceau de pastèque emballé dans du cellophane. Avec la politique protectionniste de l’OIAC, un tel mets était réellement rare. C’est ainsi qu’étaient récompensés les meilleurs éléments de l’école de l’armée. La plupart des élèves n’auraient jamais eu l’opportunité de découvrir ces saveurs, sans le système de récompense, si bien que ce dernier, entre autres privilèges, avait contribué à garnir les rangs de l’armée.

         « Moi, je n’en ai pas eu cette fois : j'ai été privée de pastèque par le commissaire des armées. »

         Drugg éclata de rire tant le châtiment lui paraissait incongru.

         « Le commissaire des armées en personne t’a puni de pastèque ? Tu mérites bien ta part. »

         Les deux amis repérèrent un espace libre sur les berges. Ils firent pendre leurs jambes du côté de l'onde. L’engouement de Drugg était tel qu’il balançait ses jambes avec énergie. C’était une belle onde que celle du Nuur. Bien qu’elle fût loin d’être translucide, il n’y flottait aucun déchet et elle égayait le quartier, qui se composait essentiellement de complexes militaires. Drugg sortit un canif de sa poche pour trancher généreusement dans le morceau de pastèque.

          « Je n'ai que ma reconnaissance à t'offrir, mais sache qu'elle grandira à chaque échange de bons procédés... elle marqua une pause, puis renchérit, À ce propos, ma ration d’herbe a également été réduite... »

         Elle eut pour réponse un léger coup dans les côtes.

          « Je te rappelle que la mendicité est prohibée dans toute la Gorgone ! Cela étant, j'ignore toujours ce qui t'a valu les grâces du commissaire des armées. »

         Drugg affichait un large sourire narquois. Il était toujours aux premières loges pour les ragots, mais était rarement bien servi auprès d'Onwa ; la nouvelle le faisait donc jubiler. La jeune femme croqua dans la pastèque : elle était si juteuse que du jus sortit de sa bouche pour se rependre sur sa chemise et sur les planches. Après s'être laborieusement essuyée, elle expliqua l'altercation qu'elle avait eue avec un membre de sa compagnie en mâchant des morceaux de pastèque :

          « Le type m'a balancée et le commissaire a restreint mon rationnement et m'a mise de corvée toilettes. Voilà, acheva-t-elle en haussant les épaules.

         - Il n'y a plus qu'à espérer qu'il soit de la partie ce soir. On aurait droit à un beau spectacle !

         - C'est toi qui n'en seras plus si tu continues à me prendre pour une bête de foire. »

         Onwa poussa légèrement Drugg du côté du fleuve ; elle n'attendit pas la riposte de Drugg pour se redresser.

          « Bon, je te retrouve tout à l'heure. Je vais chercher Brade. »

         A l’évocation de sa sœur, son intonation fut nettement moins enthousiaste. Drugg acquiesça poliment et Onwa lui fit un signe de la main.  

          Afin de gagner la Rue des Armées, elle dut naviguer entre les groupes d'amis assis de part et d’autre des quais. Un tramway glissait sur les rails incorporés aux pavés dans un harmonieux grincement. Une publicité transparente se dessinait sur le tramway ; sans surprise, il s'agissait d'une campagne de recrutement de l'armée. Des soldats, hommes et femmes, défilaient sur chaque rame, grands sourires et grands mots, comme : « Avec l'OIAC, je m'assure un avenir radieux ! ». Le tramway, de toute sa fière allure, poursuivait sa route au loin, avide d'hommes.


    *


         Les larges fenêtres permettaient aux quelques rayons de soleil épargnés par la hauteur des bâtiments adjacents d'éclairer le couloir ; mollement, donc. La sobriété du lieu rappelait l'ambiance aseptisée d'un hôpital. Même la moquette du couloir avait été conçue pour que les pas du personnel ne troublassent pas la tranquillité des résidents. Il y flottait une caractéristique odeur de plastique et de produits ménagers.

         Cette fois-ci, Onwa frappa à la porte et s'annonça. La voix lasse de Brade l'invita à entrer. On eût dit celle d'une infirme. Elle gisait sur les draps avec un certain tragique, ses bras recouverts de bandages. Elle se redressa, fantomatique dans sa large chemise blanche.

          « Propanolol et sismothérapie. Toutes les semaines, en plus des antidépresseurs et des somnifères.

         - Le même traitement que celui qu'on nous a prescrit à ce moment-là. J'espère qu'il marchera, cette fois-ci.

         - Il n'y a pas de raison. »

         De petites fossettes apparurent sur les joues de Brade : elle souriait. Les sourires de Brade laissaient une étrange impression, il fallait l'admettre, tant ils se faisaient rares. La plupart du temps, elle n'arborait aucune expression. Parfois, elle fronçait légèrement les sourcils, presque sans s'en rendre compte. Onwa fut surprise de la bonne volonté de Brade, qu'elle savait pourtant réfractaire aux traitements. Tout compte fait, elle pensa que sa sœur avait bonne mine. Son cuir chevelu, d'un noir aux reflets bleutés, semblait plus soyeux. Quand elle se retourna, sa chevelure tournoya avec une telle grâce ! Elle était très rigoureusement coupée en carré, et son rapide détour avait, le temps d'un instant, formé une onde envoûtante.

         « Tu t'es coupé les cheveux !

         - Oh, tu as remarqué ? »

         A nouveau, Brade tourna la tête. Quelques mèches voilèrent son regard. Elle les saisit du bout des doigts pour les faire glisser entre son pouce et son index, et, d'une voix mielleuse :

         « Tu trouves que ça me va bien ?

         - Tu es très belle.

         - Attends de me voir ce soir, alors ! » elle marmonna, avant de s'engouffrer dans la salle de bain et de claquer la porte.

         Onwa ne se souvenait plus de la dernière fois qu’elle avait ressenti de la fierté vis-à-vis de sa sœur, aussi infime soit-elle. D’ordinaire, c’était la honte. Elle l’avait invitée plusieurs fois auprès de ses camarades, toujours par obligation et toujours avec appréhension. A chaque fois, Onwa nourrissait l’espoir qu’elle ne laissât pas ses scarifications apparentes et qu’elle parlât un peu, et sans misère. Qu’elle se rendît présentable, voilà le peu d’attentes qu’Onwa avait vis-à-vis de sa sœur et ce qui suffisait à la ravir. N’y a-t-il pas pourtant quelque chose de funeste dans la résignation ?

    *


         En tant que pupille de la nation, Onwa avait droit à une chambre particulièrement agréable, bien qu'elle n'y passât que peu de temps. Avec la chaleur, de la vapeur d'eau emplissait la pièce et embuait les miroirs. Elle s'accouda aux rebords de la baignoire et reprit sa pipe. Cet instrument faisait presque partie de sa physionomie, tant on le trouvait coincé entre ses lèvres. La fumée de sa pipe se mêlait à celle de la vapeur.  

         Les rares parties de son corps hors de l'eau étaient recouvertes de mousse. La chaleur aidant, Onwa se sentit fondre dans son bain. Comme elle entreprit de se détendre encore davantage, sa main s’engouffra dans l’eau chaude.

         Malheureusement, sa pensée même fut punie, puisqu'un bruit étouffé retentit, en provenance du bouchon de la baignoire. D'abord, comme Onwa fermait les yeux, elle ne vit pas les bulles noires remonter à la surface. Un autre bruit, plus fort, et des centaines de petites bulles noires attaquent la surface. Il n'en faut pas plus pour qu'Onwa sorte de son bain en catastrophe. Elle se penche, haletante et perplexe, pour observer ce qui remonte rapidement à la surface. Devant ses yeux ébahis, un halo fuligineux s'échappe de l'eau. Émergeant des brumes noires, un visage émacié, ébène, aux traits indiscernables, lui fait face. Cette brusque apparition la fait sursauter et elle glisse piteusement sur le carrelage mouillé de la salle de bain.

         Onwa observe en contrebas les traits du visage, lesquels, à mesure qu'ils se précisent, deviennent familiers. Un instant, au bout de la masse monstrueuse, se greffe un magnifique visage d’enfant ; l’instant d’après, son crâne éclate en effusions de sang : trois formidables trous sur la tempe déversent un liquide visqueux qui engloutit le visage du chérubin jusqu'à le faire disparaître. Le halo reprit gentiment sa forme initiale et disparut entre les vapeurs.

         La jeune femme s'enveloppa dans son peignoir, perplexe. Elle n'avait jamais vu de spectre dans le centre de Thofras, et encore moins dans le quartier général - la présence des mânes, régulée par les garnisons spirituelles, les repoussait -, et voilà que l'un d'entre eux s'amusait à sortir de sa baignoire pour l'effrayer. En regardant ses mains, elle se rendit compte qu'elles tremblaient.

         Elle essuya la vapeur sur son miroir avec une serviette et ouvrit la porte. À l'aide d'un peigne, elle coiffa ses courts cheveux gris en arrière, à l'exception d'une mèche, qu'elle gardait toujours devant le visage, puis elle les fit rebiquer et les fixa avec de la laque. Son regard était assombri par le fard violet qu'elle avait déposé sur ses paupières. Comme elle ne se  maquillait rarement, ses cils étaient très longs. Elle fit pivoter son visage pour le scruter sous plusieurs angles puis, satisfaite, elle enfila une des rares tenues sur laquelle le sigle OIAC n'était pas brodé. Coiffée et habillée de la sorte, elle n'avait plus l'allure d'une militaire, mais celle d'une travailleuse de la banlieue ou d'une étudiante de Babylone.

         Fin prête, elle alla chercher sa sœur. Brade lui ouvrit la porte avec un grand sourire rouge. Elle portait une robe moulante qui dévoilait ses épaules et dont les manches, transparentes, étaient ornées de dentelles. Cintré sur la taille, l'habit mettait en valeur sa minceur. Les cicatrices qui striaient ses bras n'attiraient plus l'attention. Onwa la voyait déjà s'émanciper de toute sa tristesse et s'attirer davantage de faveurs qu'elle à la soirée.


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  •      Et dans ma tête, en permanence, des doutes qui me feraient oublier la douceur de son étreinte. De sournois doutes qui veulent tout corroder de craintes ; qui imaginent des culs-de-sac, là où se dessinent des dédales.
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       Emma, je prononce ton nom. Tu es morte ; qu'importe, je te condamne, mon amie à titre posthume. Je t'ai déjà fait toutes les louanges que je pouvais : j'ai parlé de tes sots cheveux bruns, j'ai parlé de ton sourire mélancolique, ah, ai-je seulement parlé de ton rire ? Tant pis pour le rire. Aujourd'hui, je te condamne. Et je ne veux pas dire par là que je suis en colère contre toi. La colère, je m'y suis aussi attardée, au moins dans mon esprit.
       Si je te condamne, c'est avec toute la légèreté d'une amie. Qu'aurais-tu préféré ? Que je reste dans mon respect empathique des morts ? Ou que je te laisse au chaud dans tes trois litres de métal bon marché ? Ah ! Je crois que c'est toujours mieux que je parle de toi, même si ce n'est pas en enfant de cœur. Tu n'aurais pas compris, je crois, mais tu aurais aimé te savoir sous ma plume, comme j'ai aimé savoir que j'étais sous la tienne.
       Il semblerait que je ne puisse pas m'empêcher de retomber dans mon sentimentalisme dégoulinant. Peut-être que, grâce à moi, tu seras à peine plus honorée qu'un petit vieux dont le cadavre aurait été retrouvé deux semaines après la mort, et dont l'enterrement réunirait quelques bienfaiteurs inconnus - ou même pas.
       J'y réfléchissais, l'autre jour ; la première année de ta mort. C'était comme hier, sauf que c'était il y a plus d'une semaine ; hallucinant ! Toi aussi, tu es morte à une vitesse folle. Je m'égare. Je me disais, tiens, que tu étais bien facile à oublier. Vraiment : hautement oubliable. Sincèrement, qui a pensé à toi ce jour-là, Emma ? Je suis mauvaise langue ; peut-être bien une dizaine de personnes ; mais plutôt devrais-je dire, une dizaine de personnes maintenant, combien l'année prochaine ? Et combien l'année d'après ? J'en serais, tu peux en être certaine, mais je ne parierai pas sur les autres. Je crois, de toute façon, que les morts n'ont plus grand-chose à faire de ce qu'on pense d'eux. Je peux bien blasphémer autant que je le désire.
        Je sens qu'étrangement, tu es la mieux placée pour accueillir ma petite pensée méprisante. C'était ton dada, le mépris. Je suis certaine que tu as déjà entendu quelqu'un se répandre dans le sentimentalisme après la mort de quelqu'un qu'il connaissait. Il en est des plus terribles que les miens, dont la niaiserie n'a d'égale que l'hypocrisie. As-tu jamais entendu quelqu'un dire que la véritable mort, c'était l'oubli ? Je viens d'entendre cela, aujourd'hui même ! Et j'ai bon espoir que tu aies trouvé une telle affirmation abominable.
        Vraiment, j'espère que tu n'as jamais écouté ce genre d'inepties. La mort nous plonge directement dans l'oubli ; elle en entame la démarche. À l'heure même où tu as arrêté de respirer, Emma, tu avais déjà les pattes embourbées d'oubli. Ce qui s'opère depuis lors, c'est un rapide déclin. Le choc, l'obsession, et très tôt, l'habitude.
        Aucune pensée, aussi intense soit-elle, ne donne l'illusion de la vie. Figurez-vous, bon sang, à quel point il est présomptueux d'imaginer que, par la simple pensée, l'humain puisse donner à vivre ! Il imagine, il fantasme ; c'est tout. Et enfin, quelle insulte est-ce là à la vie ! Et, à mettre de côté les considérations d'ordre biologiques, sur lesquelles je ne pourrais qu'être médiocre, figurez-vous ce qui fait une vie dans son ensemble : tous les déplacements ; toutes les paroles ; toutes les pensées ; jusqu'au moindre regard dans le vide ; c'est une multitude d'actions au quotidien que d'être en vie ! Et quelque humain vient imaginer que, par la pensée, il peut prétendre à substituer l'absence de toutes ces actions ! Ce n'est pas assez des pensées d'un être, ou même d'une infinité d'entre eux ; ces pensées contribuent à leur complexité propre et ne font qu'accentuer l'inaction des morts.
         Quelle tentative louable, mais quelle douce illusion que de vouloir garder en vie un peu plus longtemps ceux qui sont morts. Si la vie doit s'apitoyer, ce n'est jamais des morts. Dès lors, puisque la vie n'est pas dupe, c'est la mort qu'on essaie de tromper, en réduisant son empire pour en atténuer la peine : ce que l'on ne connaît pas, on peut plus facilement le modeler. Mais la mort, pas plus que la vie, n'a vocation à ce qu'on lui reconnaisse quelque amicalité. Par ce genre de maxime, l'humain se fait créateur et prête à la mort et à la vie, non sans condescendance, son propre caractère cotonneux... Tout ce cheminement tortueux pour s'épargner le vertige de l'inconnu et de l'inévitable ; tu parles de vertu !
        Ah, je me suis égarée, encore, et j'en ai oublié ma condamnation. Je ne suis guère étonnée ; j'avais à te conter avant de te dire le fond de ma pensée.
        J'ignore pourquoi, l'époque où je vivais loin de tout me manque. J'ai vécu de terribles événements, là-bas. Et pourtant... J'aimais penser que tout pouvait arriver.
         À cette époque, tu le sais bien, je vivais avec toi. Mais je ne veux pas que tu te méprennes : tu étais encore en vie que je manifestais déjà une forte nostalgie. Je me disais, songeuse : j'y reviendrai, un jour... Rien ne sera plus pareil, mais je reviendrai, bientôt... Il y aura toujours les rues pavées ; toujours le Cher ; toujours cette boîte de nuit miteuse ; toujours la forêt ; toujours la maison abandonnée... Et je sentais en moi, jour après jour, brûler ce désir de retrouvailles. Et puis, tous ces doux souvenirs, cet amour vif, la littérature que j'y avais étudiée et écrite, la belle contingence de tout ce qui se produisait dans cette ville, la joie d'une après-midi ensoleillée à ma fenêtre, tu me les as arrachés en même temps que tu t'es arrachée la moelle épinière. La maison abandonnée que j'avais visitée avec grand plaisir, juste au-bas du parc qui avait l'allure d'un palais, le Cher et toutes ses grenouilles à tes pieds, la dense forêt dans ton dos, c'est là que tu t'es tuée : au beau milieu de tout ce que je chérissais.
         Comment suis-je censée revenir sur les lieux de ma nostalgie, désormais ? Emma, tu les as transformés en lieux de drame !
    ----

         L'épaisse brume du soir. Le silence. Pas un lampadaire d'allumé. Personne non plus. Les fenêtres et les paliers vides. Les guirlandes lumineuses qui ne célèbrent aucune fête. Juste le lointain écho du moteur des voitures. La forêt en arrière-plan. Le cimetière sur la colline. Un vent de repos qui caresse l'herbe au pied de la tombe. La voûte céleste, impassible. Les rires passés des adolescents dont l'amitié s'est étiolée. Moi, demeurant, et les autres, partis. La vanité de tout ce qui fut, de tout ce qui est et de tout ce qui sera. La vanité de ces mots. La vanité de mon temps, que je juge précieux et que j'occupe sans conviction.
         Le sommeil dont je me réveille. Ma plume, que je croyais vide. Mon esprit, qui s'emplit du malaise qui, jusque-là, se profilait sournoisement. Les livres que je ne lis pas. Les lignes que je n'écris pas. Tous ces moments pendant lesquels je n'ai pas écrit, et que je ne retrouverai jamais.
         L'effervescence d'octobre. Le poids des obligations, ponctué par les rires des adolescents dont l'amitié s'étiolera. Toutes les questions, congédiées. L'innocence retrouvée. Des sanglots ponctuels. De quoi tromper l'ennui. Et fumer, et boire, pour s'échapper encore. L'odeur de septembre et des choses en devenir, et l'avortement de novembre. Le temps, qui était une poule à qui on a coupé la tête, qui était fou, et à qui on a tragiquement redonné la tête et la raison. La raison qui, à son tour, inflige ses maux à mon esprit tranquille.
        Ah, solitude, douce et impossible. Et le monde qui se profile et qui m'attend, sans me trouver quelque utilité. Le corps que j'entretiens, ses humeurs, ses muscles, et son destin. Les sourires goguenards. Les silhouettes qui filent dans la nuit, que l'on voit pour oublier aussitôt. L'église, le parc, les ruelles marchandes que je parcours inlassablement.
        Le parfum de la mort, l'oubli implacable. Tous les paysages qui furent sépia plutôt que gris. Le ciel, étoilé cette fois-ci, et les arbres qui longent le canal ponctuellement. Les grenouilles qui poussent de mystérieux croassements. Une bouteille de rosé agitée dans tous les sens. Au matin, les chaussures de la jeune fille piétinant les gouttes de rosé séchées. Évidemment, la nostalgie. Éphémère, elle aussi.
    Là-dedans rien qui ne puisse être sauvé par les ravages du temps que l'écriture. Personne pourtant pour lire quoi que ce soit de lyrique. Le travail, le sexe, les amours ; le divertissement, bon sang. Pas les lignes interminables.
    ----

        [...] Il me semble que j'ai avancé vers un point de non-retour. Je ne sais pas, au juste, ce qui a marqué ce passage, si ce n'est la mort ; celle d'Emma, mais pas uniquement, car elle n'est que la réactivation d'un traumatisme étrange, dont je ne sais plus, au juste, s'il faut l'appeler traumatisme ou bien plutôt fascination, tant j'y plonge volontiers. [...]


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  • Ode à la haine

    Je déteste
    J'abhorre
    J'ai des aversions
    De toutes sortes, du plus modeste déplaisir
    Jusqu'à, de toutes mes tripes, haïr !

    L'inéluctable avarice de mère, par tous les saints !
    Elle proscrivait mon vice par le sien !
    Et rien pour moi n'est plus crève-cœur
    Que d'apprendre de l'infâme, les mœurs !

    Doux est le vice d'une femme, encor
    Mais diable ! Par combien lui est supérieur
    Celui des hommes qui convoitent les corps
    Sans savoir qu'ils ne sont pas leurs !

    Que dois-je dire, aussi, de l'incivilité
    Qui m'accueillait, chaque année, de toute sa fatalité ;
    Et à ma gentillesse, à mes bonnes manières
    Opposait le dédain, sinon des paroles de travers

    Mais ce n'est pas assez des hommes, des inconnus
    Et du sang ; il faut bien être trahi et déçu
    Par tous ceux qui parlent d'amitié
    Et par leur fausseté inspirent l'inimitié !

    Ceux qui ne parlent que d'être paisibles
    Ne trouvent nulle grâce à mon égard
    Ils sont sans souci ; qu'ils sont veinards
    De ne voir de la haine que le risible !

    Je n'épargne pas les pleurnicheurs, s'entend ;
    Il suffit qu'on leur enlève quelque amusement
    Pour qu'ils brandissent, haut, le drapeau
    De la haine, illégitime, qui veut notre peau !

    Longtemps je me crus sainte
    Que dans mon estomac, je la sentis si peu
    Enfant, n'aie crainte
    L'avenir t'en réserve, si tu en veux
    ----

    Je sens cette langueur dangereuse planer sur moi
    Ce spleen sensuel qui me veut toute entière
    Il est de crimes que l'on commet par la pensée
    Et de drames que les mots les plus simples peuvent provoquer

    Trêve de craintes, le coup est porté
    Il ne me reste qu'à souffrir et je m'y dispose
    Entièrement, dans la douleur je veux me noyer
    Et ne plus jamais laisser reparaître mon odieux visage

    Je veux déchirer et détruire ; c'est là des émotions
    Qui ne déçoivent pas. Et j'y suis bien meilleure
    Que dans mes amours qui apeurent
    Tu ne mérites pas plus que moi d'être aimé

    Tu t'en sens grandi, ce que tu es zélé
    Tu oublies que les autres sentent, eux aussi
    Que le monde n'est pas la somme de vos grands sourires
    J'aimerais que tu voies ma détresse, que tu souffres un peu
    Peut-être qu'ainsi, tu me comprendrais mieux.
    ----

       Je ne suis pas heureuse en ce moment. Je ne veux pas dire que je suis malheureuse pour autant. Il m'en faudrait plus. Beaucoup de changements sont intervenus en peu de temps, bouleversant mon équilibre. J'imagine que j'ai simplement besoin d'un peu de temps pour retomber sur mes pattes. Besoin de m'oublier dans de simples choses, comme le travail ou le sport. Le repas du soir, me dévêtir quand je rentre, et tomber comme une loque sur le canapé. Arrêter de penser, et faire. Ou ne rien faire. Je dois admettre que les tâches non intellectuelles aident particulièrement à cette entreprise.
       Cette année s'annonce meilleure que la précédente. Pourtant, je ne parviens pas à m'en réjouir. C'est peut-être que la plante que je suis a passé l'été à brûler sous le courroux du soleil et qu'elle n'attend que la brise d'automne pour renaître. Ou faner...
       Je suis restée tant de temps entourée que la solitude que j'adorais est devenue un fardeau, et ce n'est pas rien, que d'être un fardeau pour soi-même. Cette perpétuelle compagnie m'aurait fait supporter la plupart des malheurs. Maintenant, ce n'est plus que le silence, à l'exception du bruit de l'aiguille de l'horloge. C'est apaisant. J'aimerais écrire dans ma tête pour profiter davantage du vide du moment. Le monde s'est arrêté et plus rien ne compte que la banalité.
       C'est le premier apaisement depuis longtemps. La fatigue est bonne en cela qu'elle rend l'ordinaire merveilleux, comme le malade qui, après sa guérison, profite d'un corps qu'il avait jadis et dont il avait l'audace de ne pas savourer la santé. Le relâchement de mes muscles m'apporte satisfaction. Je suis quelqu'un de simple, moi aussi, quand je veux. Il ne faut pas abuser des bonnes choses. Lorsque je cherche le repos sans ressentir de réelle fatigue, je m'expose à de terribles démons, je vois de tristes figures...
       Il y a longtemps que je considère la simplicité comme une qualité. Même la superficialité, mot devenu péjoratif, me fait sourire. Je veux jouir de la simplicité d'être je, sans personne pour troubler cette joie. Sans penser : « Oh, qu'il est triste d'être seule, je me trouverais bien un peu de compagnie, car un jour seul est comme un jour vide », d'aucune façon. Et ce n'est pas mince affaire.
       Oh ! Ce que Marie-Charlotte a poussé. C'est le petit nom que nous avons trouvé à une euphorbe que nous avons adoptée, Père et moi. Voilà un bel exemple de simplicité : les plantes. Elles vivent ou elles meurent, sans entre deux. Parfois, elles reviennent à la vie alors qu'on les croit mortes, mais elles ne font jamais les choses à moitié. Et combien d'humains vivent en gémissant constamment ? Vivent comme des plantes mortes, en cherchant le soleil comme la vie, pour y griller, non pas y luire ?
       J'en suis parfois, mais enfin, modérément. Car, comme la plante, je sais profiter du soleil et de l'eau et du bon terreau. Ce qui importe réellement, dans la vie d'un humain, n'est pas bien différent de ce qui importe dans la vie d'une plante. Il s'agit d'être disposé à recevoir toutes ces bonnes choses. Mais voilà qu'en éternels insatisfaits, on se met à chercher des pesticides, des engrais, comme si nous n'avions pas déjà tout ce qu'il nous fallait pour devenir de belles, grandes et heureuses plantes. Le reste n'est que futilités utilisées pour tromper l'ennui du bien-être : les amours, le sexe, les carrières, les idéologies, les arts n'ont pas plus d'importance pour nous que pour les plantes.
    ----

    Tu te plains, tu ne sais
    Que tu as de l'or dans les mains
    Tu les crains, ces regards
    qui n'ont pour toi que d'amitiés
    Tu te refuses à voir la beauté
    Du simple ; voilà qui nous sépare
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        Il y a cette froideur terrifiante et incompréhensible qui entoure les morts. Est-ce que je suis la seule que ces pensées obsèdent ? Chacun vit pendant que les cadavres sont piétinés ou pendus ou dérivent sur les fleuves. Suis-je la seule à m'étonner de ne pas en être ? Car j'ai foulé les mêmes chemins ; car j'ai rencontré les mêmes personnes ; j'ai ri, j'ai pleuré, tout comme eux qui sont morts ; mais moi, je vis encore.
        Et lui et sa compassion, il les méprise ceux-là qui ne croyaient pas, quelques heures plus tôt, qu'ils ne seraient plus ; il la réserve aux vivants, ils en étaient, pourtant, ils furent des enfants, innocents et doux sourires.
        Comment rester impassible face à ce spectacle ? N'est-ce pas crève-cœur que de perdre la plus substantielle des choses, la vie ? Qu'on nous y ait poussés ou contraints ; n'est-ce pas l'idée d'un immense désespoir, quoi qu'il en soit ? Et que serions-nous, à nous habituer au plus grand des désespoirs ? Imagine l'intensité de ses cris, à celle qu'on a tuée, et le saut encore vigoureux, dans le vide et dans la mort, de celle qui s'est tuée.
        Je sais que la question me torturait, mais elle ne me quitte plus désormais que je fréquente les morts, et je m'étonne qu'elle n'ait pas effleuré les esprits de quelques uns. Ils la fuient ; comme si la vie pouvait se montrer digne dans le déni. C'est que l'ignorance est belle, et le dédain, exécrable. Ce sont les faits de ceux qui devant l'horreur, détournent le regard et s'amusent de quelque artifice, munis de leurs « Et alors ? » d'assassins ; ceux qui voient quelque banalité dans le mal du monde, et cessent de s'en révolter ; ceux qui pensent que la vie n'a de valeur que dans sa gaité, et oublient que la gaité elle-même n'est pas sans se confronter au malheur ; ceux pour qui je n'ai aucune pitié, qui n'ont que mon mépris, mais en grande quantité, et à qui je souhaite, en ultime offense, de rire devant ma dépouille comme devant leur absence d'humanité.
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        Les questionnements prennent fin d'eux-mêmes par le constat de leur non-lieu. Il y a eu tant de paroles vaines : j'aurais souhaité les leur faire ravaler. Je les aurais observés déglutir difficilement, entre deux spasmes, avec des yeux ronds ; attentivement, pour avoir un aperçu du goût amer de leur propre sottise et les voir souffrir ce qu'ils m'ont infligé plus tôt...
        Il n'en est rien. Ma tendre haine, je la bride ; je ne la relâche que pour ceux qui n'ont pas mes égards, ce qui ne représente qu'une fraction réduite des personnes qui la provoquent. Mon honnêteté seule en effraie plus d'un, alors ma haine ! Ils trembleraient, et c'est moi qui serais détestée à tort.
        Ils sont prompts à la médire. Qu'ils sont bêtes, ceux qui pensent que la colère n'est qu'un artifice indésirable : ils ne comprennent pas toute la puissance qui s'y cache, et à quel point cette puissance est nécessaire à l'équilibre du monde. Je suis forte lorsque je hais et lorsque, par conséquent, j'exprime ma colère : car je me révolte et affirme la légitimité de la plainte qui découle de mes maux. Par cette légitimité, je proclame le droit de ne plus souffrir l'injustice et je tente d'instaurer un nouvel équilibre. La colère est hautement politique, et elle est détestée au seul motif qu'elle perturbe la quiétude sinon l'endormissement des consciences. Le calme est le luxe de ceux qui ne revendiquent rien d'autre que le silence des révoltés.
        Dans mon fiel, je suis forte. Je ne songe guère à tout ce qui m'atterre d'ordinaire ; je n'ai qu'un objectif pour lequel je me donne corps et âme : punir l'exécrable ; et personne ne viendra me faire croire qu'il n'est rien de noble dans cette tâche.


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