• I.                     Avant-propos 

          Si l’idée même d’effectuer observations et analyses d’autrui vous provoque des crises d’urticaire, je vous invite vivement à ne pas poursuivre la lecture de ce document. Mon texte n’est ni une parabole biblique, ni une parabole satanique : il s’agit d’apprentissage. Mon objectif n’est pas de heurter la sainteté de qui que ce soit.
          Sociologues, psychologues ou philosophes se montreront plus scientifiques, prêteront une attention supérieure à la mienne dans leur méthode. Voyez cela comme le journal d’exploration d’une contrée qui m’est presque tout à fait inconnue, sans prétention aucune.

    Part 1 : Les masques du langage

          Je suis passionnée par quelque chose de très simple, dernièrement. A cause de son élémentarité, j’ai même peiné à discerner ce dont il s’agissait. Je l’utilise depuis que je suis née. Même les animaux l’utilisent. Il s’agit du langage.
          Le langage est d’une puissance qui me terrifie. J’ai décidé, lorsque j’avais quatorze ans, de ne l’utiliser que de la manière la plus naturelle qui soit : sans artifices, sans contentions, car ces ajouts ne m’avaient jamais réussie. Jadis, j’imitais les attitudes que je reconnaissais chez les autres, maladroitement. L’air détaché, hautain, même, la parole maîtrisée et sporadique, pour me faire écouter, jusqu’à un ton affecté et doucereux : ces expériences n’eurent pour effet que de m’attirer davantage de foudres, ce que je souhaitais à tout prix éviter. Mon objectif était d’être appréciée, ce qui ne m’était encore jamais arrivé en société.
          La situation m’apparaît bien plus claire, désormais. C’est qu’une fois que des individus décident qu’ils vous sont supérieurs, toutes les attitudes du monde ne pourraient les faire changer d’avis, surtout si elles sont artificielles ; s’ils doivent changer d’avis, ce sera d’eux-mêmes. Et cette règle vaut même pour des collégiens, dont les apparences parfois innocentes dissimulent le caractère impitoyable. Il n’était que naturel, dès lors, que mes entreprises échouassent aussi lamentablement, et il valait mieux encore que je m’en gardasse. Or, je me suis persuadée que l’ensemble des entreprises du langage étaient vaines, quelles que soient les situations. Je ne peux que constater, pourtant, combien le langage a d’atouts, et combien je m’en prive par simple honnêteté.
          En même temps, ma volonté s’accorde aisément avec mon langage. Je prononce des mots simplement parce qu’ils me viennent, et qu’ils me semblent dicibles et intéressants pour mes interlocuteurs. Il serait intéressant de désamorcer des filtres ou d’en ajouter de nouveaux. Désactiver le caractère dicible et l’intérêt susceptible d’être porté par l’interlocuteur pourraient, par exemple, me permettre de m’orienter vers une honnêteté altruiste, tranchante et inconsidérée, comme celle que l’on retrouve souvent chez les individus appartenant au spectre autistique. Je ne peux qu’imaginer le désordre qui en découlerait – je vois bien l’impopularité des autistes en société –, ce pourquoi il faudrait substituer également à la spontanéité, la réflexion, afin de parvenir à une expérience enrichissante. Le désamour n’est jamais l’objectif d’une personne qui modifie son langage.
          Enfin, en ce qui est du langage corporel, c’est là une toute autre histoire, autrement plus complexe, car le corps parle souvent pour nous-mêmes.

    Part 2 : Le langage articulé à la fiction

            Maintenant, il est le lendemain, ou plutôt, une dizaine d’heures plus tard. Depuis, j’ai un peu approfondi ma réflexion. Je pense beaucoup à la littérature que je n’écris pas, ces derniers jours, et elle a grandement à voir avec toute cette problématique du langage. Tout à l’heure, je me plaignais, aujourd'hui, je dis : tant pis pour la littérature. Si j’écris, fusse avec la sensibilité d’un psychopathe, au moins, je n’ai pas de regrets, pas de fantasmes sur ce qui aurait pu être écrit. J’écris ce qui doit nécessairement être écrit, il n’y a aucune contingence dans ce processus. En même temps, j’ai bon espoir que ces réflexions sur le langage puissent apporter un sang neuf à ma littérature.
           J’ai pu remarquer, notamment, que je me refusais à élaborer des personnages secondaires. Or, la vie réelle est principalement peuplée de personnages secondaires, gens de passage plein de mystères. Bien entendu, la littérature ne prétend pas usurper la réalité de la vie, mais elle a au moins à cœur d’être vraisemblable, auquel cas, elle n’aurait aucun intérêt.
            Pour obtenir un personnage vraisemblable, je crois qu’il ne faut pas lui assigner un rôle ou un but qui guiderait son comportement ; personne, dans la vie réelle, n’agit selon un rôle de protagoniste ou d’antagoniste ; personne ne réfléchit, avant d’ouvrir la bouche, à dire quelque chose de terrible ou de sympathique. Les individus sont investis d’eux-mêmes : ils ne sont pas manipulés par une tierce personne dans le théâtre de la vie. Parfois, pire encore, je représente les individus sous forme de vulgus, un esprit collectif qui dicterait : parlez, mais de rien, riez, toujours de rien, faites du bruit, rien d’intelligible, enfin, car vous êtes un tout, vous comblez le vide. Il vaut peut-être mieux assumer les silences que de créer des vulgus inconsistants. 
          Cependant, cette fainéantise est tout à fait justifiée. Imaginer une véritable psyché à des personnages à qui on ne donne la réplique qu’un instant me paraît une entreprise proprement fastidieuse. Il m’est difficile de mentir tout à fait. Je faillis souvent à vêtir mon visage des expressions qui siéraient à mon mensonge, par manque de bonne volonté. En revanche, j’ai pu constater que je savais merveilleusement mentir à moitié ; c'est-à-dire, mélanger des éléments, donner la réplique à un personnage plutôt qu’un autre, ajouter quelques légers artifices. Comme le mensonge est semblable à la réalité, mon visage s’habille naturellement des expressions qui conviennent et l’histoire s’articule avec cohérence. C’est ce pourquoi il me serait pratique d’utiliser pour personnages des individus que je fréquente ou fréquentais, ce qui pourrait au demeurant me procurer un certain plaisir. Perdus dans ma création, je pourrais les mettre à ma merci. Je crois qu’ils seraient bien plus vulgaires que des personnages fictionnels, à la différence que leur vulgarité serait vraisemblable.
           De plus, je me sais rebutée à l’idée de donner certains vices à mes personnages. Ce pourrait être intéressant, pourtant, mais j’écris avec trop de réel, et je craindrais de m’attacher à la pire espèce humaine. Ce serait dégoûtant, même en ayant conscience de la fiction de tels personnages.

          Voilà pour la littérature.


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  •      Le grand bruit du monde leur était parvenu jusqu'en bas de l'immeuble. Blake, le propriétaire des lieux, leur ouvrit avec enthousiasme, bien qu'il ne les connût pas. Drugg leur avait seulement dit qu'il était un ancien camarade de l'université de Babylone et qu'il vivait dans un immense appartement de la métropole, au dernier étage, de sorte que, même sans avoir le vertige, une sensation de malaise teintée de fascination éprenait celui qui osait regarder par les vitres. Le bâtiment était plus haut encore que celui de la caserne. Il fallait admettre que Blake était tout aussi exceptionnel que les lieux : il attirait l'œil de manière tout bonnement malsaine. De profondes cicatrices déformaient son visage, et si l'un des yeux était vif, l'autre était de verre. C'était une chance que ce fut ses yeux et ses arcades sourcilières qui présentèrent de tels dommages, car il était difficile d'en détacher le regard et que ce pût paraître déplacé. Les sœurs n'eurent pas à contenir leur haut-le-cœur longtemps, car il fut appelé ailleurs.

         Brade suivit Onwa dans la foule comme la lumière de Dieu, tandis qu'elle cherchait Drugg du regard. En désespoir de cause, elles restèrent plantées là, au milieu des épaules et des dos. Qu’il est dur d’être perdu au milieu des regards… C’est à se demander pourquoi on a consenti, avec enthousiasme, de surcroît, à s’infliger de l’ignorance. Onwa prospectait toujours, sans se résoudre à adresser la parole à qui que ce soit. C'est alors que Xander parut, figure familière et salvatrice parmi les masses humaines. C'était le Dieu qu'elles cherchaient.

         La large baie vitrée était ouverte. Il s’y trouvait du peuple, du houka et de longs canapés de cuir. Lorsqu'elles arrivèrent, l'ambiance, guillerette, les mit de suite à leur aise. Chacun arborait de grands sourires et en gratifiait qui que ce soit qui passât sous leurs regards. Un jazz langoureux retentissait. Drugg se trouvait à l’autre bout du balcon, adossé à la balustrade comme s'il présidait une assemblée. Cette dernière était essentiellement masculine : Xander prit place auprès d'un homme légèrement plus petit que lui, Chris Brunswick, à la caractéristique chevelure d'un blond si clair qu'il semblait blanc. À ses côtés se trouvait, à en juger ses yeux bridés, un jeune homme pérolien du nom de Vianney Selecomnesia. C'est Bastian Clowth, un espiègle garçon, qui fit les présentations. Il avait un air tout à fait sympathique, et des cheveux bouclés qui en participaient. Blake ne tarda pas à les rejoindre.  

         Tous se connaissaient du service militaire, expliqua Bastian, et tous, à l'exception de Blake en raison de ses blessures, avaient pris la voie des armes. Evidemment, cette évocation raviva la curiosité d’Onwa quant aux mutilations de Blake. Jusque-là, Bastian s’était montré coopératif, ce qui incita Onwa à le questionner ; cependant, à chaque début de phrase, elle semblait revenir sur sa décision. Elle émit conjonctions, adverbes, pronoms, confusément, sans jamais se résoudre à prononcer un quelconque verbe, et donc à former quoi que ce soit d’intelligible. Par miracle, le visage de Bastian s’éclaira de compréhension, pour immédiatement se rassombrir de gêne.

          « Oh, ça ! Une opération militaire qui a mal tourné à Babylone, si je puis dire… », murmura Bastian, une main devant la bouche.

         Au fond de l'assemblée, Drugg fumait son houka comme un dragon. Brade fut la seule à remarquer son regard plein de fiel.

         « Il a même… »

          Après que les volutes s'échappèrent de son nez, Drugg coupa la parole de Bastian :

         « Bastian, s'il te plaît. »

         Un instant, toute l'attention se porta sur Bastian, y compris celle du principal concerné. Il se tut, évidemment. Et puis, quelques secondes après, la pipe à eau changea de mains et la discussion reprit un ton plus enfantin.

         Brade s'en excusa rapidement pour fumer sa pipe de l’autre côté du balcon. La vue qu’il offrait de Thofras aurait charmé les photographes de l’Etat. Une immense statue d'homme – une quarantaine de mètres de hauteur -, le poing levé, était posée sur un clocher blanc et noir. Du point de vue de Brade, la statue était située exactement au centre du panorama, émergeant fièrement d'entre les bâtiments. Le poing de l'homme était large et renfermait des colonnes de doigts géométriques ; son visage, effacé, ne se distinguait que par un nez en bec d'aigle et un renfoncement en guise d'yeux ; son corps, schématique, ne semblait même pas humain. Le tout était éclairé sur des zones stratégiques pour faire ressortir la statue de nuit. L'œuvre était grossière et n'inspirait rien. Jadis, un Temple de l'Équilibre, le Saint-Rhisis, s'était tenu au même emplacement, et avec modestie. Brade devait avoir onze ans lorsque l'OIAC avait financé, sur le papier, un chantier de rénovation du temple pour faire rayonner Thofras. En l'espèce, ce projet consistait en la destruction du temple et en son remplacement par un monument plus imposant, à l'image de l'Etat laïc. Pourtant, les gratte-ciels qui entouraient le temple du Surhumain étaient de bien meilleur goût. L'un d'entre eux était d'un rouge cuivre si vif qu'on l'apercevait d'un bout à l'autre de la ville, de jour comme de nuit. Une aubaine, puisqu’il concentrait toutes les chaînes d’information de l’OIAC.

         Une femme vint se poster à la balustrade, à quelques mètres de Brade. Ses cheveux bruns, très longs, dont certaines mèches étaient tressées, tombaient en cascade sur ses épaules. Elle portait une cape pourpre qui décrivait le même mouvement que sa chevelure. La cape découvrait des mains fines gantées de soie, qu'elle agita à l’attention de Brade. Voilà quelques secondes que Brade reluquait une superbe femme ; trop belle pour lui adresser la parole, avait-t-elle pensé, et pourtant, ce joli petit minois avait jeté son dévolu sur sa personne ! Brade lui en fut reconnaissante et lui proposa immédiatement de fumer la pipe avec elle.

          « Ce ne sont pas des honneurs que je fais à toutes les inconnues, se vanta Brade.

         - J'en suis flattée ! Je dois dire que cette proposition vient à point. »

         Elle saisit la pipe que Brade lui tendait comme elle eût pris une relique, avec un grand soin. Comme elle était impressionnée par la prestance de cette femme, Brade riait beaucoup, et de peu. Le petit corps de l'inconnue s'affaissa contre le bras de Brade après qu'elle fuma quelques minutes. Brade sentait peser contre elle chaque centimètre de sa peau. Elle dut tenir les mains de l'inconnue pour récupérer sa pipe tant, avec l'ivresse et la défonce, sa poigne était faiblarde. Contre toute attente, un tel contact l'électrisa, si bien qu'elle regretta de devoir l'écourter. Après quelques minutes, la voix de l'inconnue se fit de plus en plus basse, ses paroles, de moins en moins cohérentes, et elle posa sa tête sur l'épaule de Brade. Ses cheveux s'enroulèrent autour d'elle comme des tentacules. Ce ne fut pas pour déplaire à Brade que de devoir glisser son bras autour de sa taille pour la mener vers un canapé à l'intérieur de l'appartement. Elle ne connaissait toujours pas le prénom de la demoiselle, mais éprouvait une certaine tendresse à son égard en regardant son visage endormi sur sa poitrine, à moitié voilé par sa chevelure.

         Tout était encore festif autour d'elles, bien que l'ambiance ne fût pas à son climax. Onwa débarqua dans la pièce en protestant, tandis que Drugg lui fourrait une guitare dans les mains. Sous la pression de son ami et l'approbation des convives, elle se mit à jouer quelques morceaux de jazz. Elle se reprit plusieurs fois à cause du manque de pratique, mais sa technique était assez intéressante pour qu'on l'écoutât avec attention. Outre la musique d’Onwa, on n’entendit plus que la boisson et quelques chuchotements polis.

         La femme assoupie fut doucement réveillée par le chant d'Onwa. Elle se redressa légèrement, considéra Brade comme si elle la découvrait, et lui sourit. Elle saisit au vol la main que Brade ôta timidement de sa hanche pour l'inviter à y rester d'une caresse. Brade comptait bien sur la distraction causée par sa sœur, car elle se sentait bouillir, agitée par un sentiment incontrôlable - chaleur teintée de peur -, et bien incapable de supporter un quelconque regard inquisiteur de l'assistance.

         L'inconnue se pencha - un tel mouvement fit négligemment remonter sa jupe sur ses cuisses - et s'enquit du cou de Brade tout en déposant une petite main sur sa mâchoire. Brade, dépassée par un tel rapprochement, ne pouvait pourtant pas se décider à l'interrompre : l'exaltation supplantait l'inconfort. Son visage était légèrement tourné, de sorte que ses lèvres ne furent pas à proximité directe de celles de la jeune femme, mais elle savait qu’eût-elle tenté de l'embrasser, elle n'aurait su se résoudre à refuser, pas plus qu'elle n'avait su refuser le baiser qu'elle déposait dans son cou. Qu'elle l'embrassât dans ces circonstances, elle ne lui en tint pas rigueur, car ce fut plus enivrant encore que toutes les substances qu'elle avait prises au cours de la soirée et dont l'odeur était restée sur leurs lèvres. L'instant d'après, le regard furieux de Drugg transperça Brade, et, frappée par la culpabilité, elle écarta l'inconnue et s'en fut discrètement. La porte se referma en silence tandis qu'Onwa achevait sa performance dans un tonnerre d'applaudissements.

         Il y eut d'autres événements de cet acabit lors de la soirée, de sorte qu'Onwa, qui, d'ordinaire, surveillait les moindres faits et gestes de sa sœur, ainsi que leur père l'avait exigé d'elle dès son plus jeune âge, la perdit de vue. Au beau milieu d'une discussion légère, qu’il est coutume d’avoir autour d’un houka alors que les lumières de la ville sont éteintes, le blond, Chris Brunswick, avait éclaté en sanglots. Sa mélancolie n’était un secret pour personne tant les cernes qui cerclaient ses yeux étaient violacées, ce qui lui valait davantage de mépris que de compassion. Onwa tâcha de prêter l’oreille à ce qui se disait, mais Drugg l’en empêcha encore. Il disparut avec Chris dans une chambre de l’appartement, la main dans le dos de son ami et l’expression lasse.

          Il régnait dans l’assemblée - toujours la même si ce n’est qu’elle avait été délestée de deux de ses membres -, une sorte de malaise ; de la compassion, ce qu’il est d’usage d’arborer lorsque qu’un ami fond en larmes, mais surtout de l’embarras. Ils se confondirent en excuses, platement, sans qu’Onwa pût en tirer quoi que ce soit d’utile. Il n’y avait qu’un mot, dont elle était déterminée à dégager tout le sens ultérieurement, pour repaître quelque peu sa curiosité : Babylone. Mais en même temps qu’il la satisfaisait, il la déchaînait, car le pronom évoquait chez Onwa une mystérieuse familiarité : la familiarité de ce qui a été connu un temps, puis oublié. Des années de formatage pour forcer l’orphelin – qui est nécessairement un cancre - à servir dans l’armée de l’OIAC ; pour substituer à l’hostilité, la docilité et l’application des protocoles ; à lui fournir, à cet effet, même un semblant de famille ! Toute cette formidable éducation fût ruinée par une infime, et pourtant insidieuse curiosité. Babylone, c’était le coup de pied dans la fourmilière, la graine de chaos qui inspire les histoires dignes d’être racontées.

         Enfin, le naturel finit par revenir au galop. Les fumées du houka se dissipent et Onwa, dans un moment de clairvoyance, se met à chercher Brade. Elle l’a vue avec l’inconnue, qu’elle sait s’appeler Junsee Shibane, voilà une heure ou deux. Or, Junsee est endormie sur le canapé. Seule. Elle fouille toutes les pièces à sa recherche, alors. Chambres, salles de bains, cuisine, sans se soucier de ce qui peut s’y faire, faisant peu de cas, aussi, des airs circonspects des convives devant son empressement. Elle croise même Chris, pleurnicheur, à crier et taper du poing sur le torse de Drugg et sa voix raisonnable. Le balcon, à nouveau. Toujours pas l’ombre de Brade. Elle se précipite hors de l’immeuble sans plus de contentions. L’urgence le lui dicte. La bruine n’a aucune douceur contre son visage. Elle se prépare à voir l’ombre de Brade. Elle l’a imaginée tant de fois. Sa gorge est nouée, sa poitrine douloureuse, son sang glacé. C’est une prouesse athlétique à laquelle elle s’adonne. En un rien de temps, elle regagne la caserne. Elle est essoufflée devant la porte de Brade. Elle craint de s’asphyxier. La porte coulisse. Lentement, pour une fois. Elle regrette qu’il y ait de la lumière lorsqu’elle voit l’ombre de Brade ; celle qu’elle redoutait de voir chaque fois qu’elle a ouvert sa porte. Tout fait sens dans son esprit. La jolie tenue. Les sourires. Les paroles conciliantes. Ce n’était pas de la vanité. C’était un adieu. L’ombre est grande et terrible, elle se projette jusque sur le seuil de la porte, aux pieds d’Onwa. Elle couine ; car quand on manque d’oxygène, on couine plutôt qu’on crie. Le corps de Brade est là, immobile, plaqué contre la fenêtre, immense, parce qu’il est d’ordinaire petit et frêle, suspendu à la tringle par une corde. Sa tête penche sur le côté. Ses cheveux imitent le mouvement de sa tête et recouvrent son visage. Onwa reste figée, un instant, avant de se ruer sur sa sœur. Elle soutient son corps. Elle ne lève pas la tête. Elle refuse de voir son visage blême et ses lèvres bleues, et plus que tout, son regard livide. Tant qu’elle ne regarde pas, il y a de l’espoir. Pourtant, elle sait que l’espoir est mince ; qu’elle ne sent rien battre dans la poitrine qu’elle enlace. Elle tente d’appeler à l’aide ; elle couine, d’abord, puis enfin, elle parvient à hurler. Des pas, des paroles, des mains, le tout saccadé. On décroche Brade. Onwa surprend le regard de l’urne, froide et impassible depuis la bibliothèque, qui lui jette alors des mots comme des rasoirs :

         « Telle père, telle fille. »

          Et elle sourit, aussi bien qu’une urne en métal le peut.


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  •     Il existait un lieu où il n'y avait qu'elles. Elle était petite et fluette ; ses cheveux roux se balançaient au gré du vent. Chacune de ses mèches se distinguait dans la clarté de ce lieu vide. Elle portait un tissu ample qui ne trahissait aucune poitrine ; une longue robe blanche, qui semblait flotter... Elle se soulevait puis retombait doucement à chacun de ses pas.

        Onwa ne s'étonna pas qu'il y eût du vent malgré le vacuum. Toutes choses étaient sans surprise. D'ailleurs, elle n'avait même pas remarqué sa propre présence tant la sienne la submergeait. Sa compagnie lui était si familière qu'elle tenait de l'évidence, pourtant, elle ne connaissait pas son prénom. Onwa sentit la tendresse de la fille à son égard et une soudaine joie la traversa. Aussi aérienne qu'une esquisse, elle peinait à toucher le sol, ce qui freinait sa progression. Il lui semblait, au contraire, que ses pas l'éloignaient de l'enfant ; bientôt, il n'y eut plus une trace d'elle, mais le souvenir de sa présence était presque aussi palpable que sa présence elle-même. D'autres silhouettes se profilèrent silencieusement, spectres courbés et tristes, taches pernicieuses dans la lumière. Elle vit, au travers de leur enveloppe translucide, le vice violine y couler comme le sang dans un corps. Le dégoût prit Onwa à la gorge, mais il lui tenait tant à cœur de résoudre le mystère qu'elle questionna les formes humanoïdes. Elle leur demanda s'ils avaient vu l'enfant et les informa de son ambition de la rencontrer à nouveau ; Onwa ne voyait pas leur visage, mais elle sentit l'horreur que provoquèrent ses questionnements à l'agitation qui parcourut leur corps difforme.

        Elles répondirent en cœur :

        « Quelle indignité ! »

        Naturellement, Onwa ne comprenait pas leur colère. Alors elles répétèrent, plus fort encore :

        « Quelle indignité que de demander aux morts leurs disponibilités ! »

        L'étonnement que cette phrase fit poindre en elle était si vif qu'elle commença à s'éveiller à ce moment-là. Il était palpable, cruel, tapi dans son estomac, et lui rappelait la bêtise impardonnable de son erreur, l'indélicatesse de sa requête au regard de ce que personne n'ignorait, excepté elle. Une seule question subsistait alors : comment avait-elle osé oublier ?

        Cet épisode lui resta en tête pendant une dizaine de minutes avant qu'elle ne se lève. Elle se souvenait parfaitement des mots des spectres, qui lui étaient revenus plusieurs fois dans sa somnolence : quelle indignité que de demander aux morts leurs disponibilités ! Le réveil avait dissipé le sérieux du rêve, et l'incongruité de la phrase la faisait sourire.

       Elle savait son imagination capable d'inventer les plus attachants des personnages, de lui faire vivre des aventures et des aventures à leurs côtés, mais cette fois-ci, elle ne soupçonna pas un instant que la petite fille rousse fut son œuvre. Il y avait cette prégnance du réel qu'elle ne s'expliquait pas autrement que par l'intuition.

        Au vague souvenir que lui évoquait cette enfant déifiée se heurtait l'opacité de son passé. Il ne lui évoquait plus rien qu'un grand vide, un vide de fantômes ou de salle de spectacle après que les portes ont fermé. Maintenant qu'elle voulait penser, elle n'avait pas grand-chose à se mettre sous la dent. Des morts, elle en avait vécues et regrettées jusqu'à ce qu'elles ne lui arrachent plus une traître émotion. L'habitude avait eu raison de la poésie. Pourtant, à mesure qu'elle tentait de se remémorer l'enfant, une douleur étouffée resurgissait. Son cœur se mit à battre d'autant plus fort dans sa cage thoracique qu'il s'était fait à la monotonie. Il n'était pas question d'une mort qu'elle avait déjà consommée ; celle qui s'offrait à elle était neuve et ne demandait qu'à être entretenue. Évidemment, sa mémoire défaillante rendait cette tâche impossible.

         Sa main se porta sur sa cicatrice : elle formait un arc dont le point de départ, situé au niveau de la paupière inférieure, s'étendait jusqu'à la tempe. Près de quinze ans plus tard, elle formait encore un creux qui scindait sa pommette droite en deux. Elle n'avait pas de souvenirs datés d’avant son adoption par l'OIAC ; du moins aucun qu'elle pût reconstituer spontanément, car elle avait naturellement, à force de suppositions, créé le récit de son enfance. Elle savait qu'elle avait apporté avec elle un livre sacré, l'Equilibrium, mais il lui avait été retiré assez rapidement. Si la curiosité envers les dogmes était permise à Thofras, la foi n'était pas cautionnée. Quant à sa guitare, elle lui avait été confisquée plusieurs années, et elle n'y avait pas touché depuis qu'on la lui avait restituée.

         Le soleil filtrait généreusement à travers la fenêtre pour caresser sa peau. Elle poussa un profond soupir et étira longuement ses membres courbaturés. Un quartier libre de deux jours était accordé cette fin de semaine, et la perspective la réjouissait. L'OIAC, à cette occasion, avait même fourni quelques grammes d’herbe aux militaires : ils l'attendaient, l'appelaient, presque, depuis sa commode. Une énergie nouvelle la traversa et elle se mit debout d'un bond. Elle sortit presque aussitôt, la pipe coincée entre les lèvres.

     

    *

     

         La caserne était entourée d’austères murs : bien plus hauts que nécessaire et cerclés de barbelés. Un de ses camarades, Drugg Utzich l’y attendait, adossé. Lui aussi fumait la pipe, plongé dans la lecture d'un livre. Il n'en leva les yeux que lorsqu'Onwa se présenta à lui. Il n'avait jamais su où les mettre, lorsqu'il apercevait quelque ami au loin. Il portait un béret et un costume si vieillot qu'il semblait sorti de l'université, avec ses culottes, ses chaussures cirées et ses bas. Après avoir échangé un regard complice avec son amie, il se pencha vers elle pour allumer le foyer de sa pipe. Un écran de fumée mit fin à cette brève intimité et ils commencèrent à marcher lentement.

          « Dis-moi, commença Drugg comme un professeur tout en fermant son livre d’une main, Tu as déjà lu La Déliquescence, d'Udervolt ? »

         Et comme il vit l'expression interdite d'Onwa, il renchérit aussitôt :

          « C'est absolument exquis ! C'est l'histoire d'un homme qui, trop mou pour mettre fin à ses jours, se laisse pourrir dans son appartement. Il en vient même à manger la charogne de son chat ! Une véritable allégorie de la fulgurante acédie qui nous ronge tous...

         - Cela me dit quelque chose...

         - Tiens ! Lis la première page. Tu m'en diras des nouvelles. »

         Et il lui tendit le livre qu'il avait à la main. La police était si petite qu'elle fit mine d'avoir fini sa lecture au bout de quelques lignes tout à fait inintelligibles. Il en profita pour tirer doucement sur sa pipe. Elle sentit qu'elle avait le devoir de ne pas décevoir l'enthousiasme de son ami :

         « Cela me semble bien.

         - Alors il est à toi ! C'est la troisième fois que je le lis et je m'en régale chaque fois davantage. »

         Elle le rangea avec gratitude dans la poche de sa veste. Et avec plus d'honnêteté, et d’une petite voix :

          « Ça ne te ressemble pas, de me partager tes lectures. Tu sais bien que je n'y connais rien.

         - Je sais aussi que tu es plus sensible que tu le prétends. »

         Une vieille musique – un classique dans les rues de Thofras - sortait des haut-parleurs placés sur les lampadaires. Des voix de femmes légèrement modifiées chantaient au rythme des maracas et de clarinettes. Drugg se mit à claquer des doigts tout en suivant Onwa du regard ; il ne tarda pas à danser sur les larges pavés blancs. Il empoigna même un lampadaire pour tournoyer autour, un grand sourire aux lèvres. Deux hommes passèrent qui le dévisagèrent avec amusement. Onwa avait du mal à le reconnaître tant il se montrait sérieux à la caserne. Elle accompagna son ami tant bien que mal en bougeant la tête, mais elle n'avait pas l'habitude de danser et sa retenue était perceptible. Lorsque son ami cessa de gesticuler pour se diriger vers les quais avec plus de calme, Onwa se sentit soulagée.

         Pas un nuage ne venait ternir le bleu du ciel. Le soleil était si étincelant qu'il était dur de regarder le fleuve qui le reflétait. La tôle blanche des ponts ainsi que les planches des quais ne faisaient qu'accentuer sa lumière. Drugg plissait les yeux, clairs comme ils étaient. De nombreux citadins étaient de sortie et les joyeuses discussions allaient dans toutes les directions. C'étaient en partie de jeunes militaires - plusieurs d'entre eux portaient des vestes estampillées « OIAC », dont Onwa - compte tenu de la proximité avec la caserne et du quartier libre.

          « Aussi ringards que puissent paraître les quais, je suis vraiment content de les revoir, déclara Drugg avant de pousser un soupir de contentement, J’ai l’impression qu’il y a une éternité ou deux que je n’ai pas mis le nez dehors…

         - Maintenant que j’y pense, il y a quelques années, les quartiers libres n’étaient pas si rares. C’est comme ça depuis les conflits armés de l’Est. Les programmes d’entraînement sont devenus plus rigides pour qu’on soit plus performants, j’imagine.

         - Ils savent très bien me rendre performant, en ce qui me concerne... » marmonna Drugg.

         Et, non sans fierté, il sortit de sa sacoche en cuir un morceau de pastèque emballé dans du cellophane. Avec la politique protectionniste de l’OIAC, un tel mets était réellement rare. C’est ainsi qu’étaient récompensés les meilleurs éléments de l’école de l’armée. La plupart des élèves n’auraient jamais eu l’opportunité de découvrir ces saveurs, sans le système de récompense, si bien que ce dernier, entre autres privilèges, avait contribué à garnir les rangs de l’armée.

         « Moi, je n’en ai pas eu cette fois : j'ai été privée de pastèque par le commissaire des armées. »

         Drugg éclata de rire tant le châtiment lui paraissait incongru.

         « Le commissaire des armées en personne t’a puni de pastèque ? Tu mérites bien ta part. »

         Les deux amis repérèrent un espace libre sur les berges. Ils firent pendre leurs jambes du côté de l'onde. L’engouement de Drugg était tel qu’il balançait ses jambes avec énergie. C’était une belle onde que celle du Nuur. Bien qu’elle fût loin d’être translucide, il n’y flottait aucun déchet et elle égayait le quartier, qui se composait essentiellement de complexes militaires. Drugg sortit un canif de sa poche pour trancher généreusement dans le morceau de pastèque.

          « Je n'ai que ma reconnaissance à t'offrir, mais sache qu'elle grandira à chaque échange de bons procédés... elle marqua une pause, puis renchérit, À ce propos, ma ration d’herbe a également été réduite... »

         Elle eut pour réponse un léger coup dans les côtes.

          « Je te rappelle que la mendicité est prohibée dans toute la Gorgone ! Cela étant, j'ignore toujours ce qui t'a valu les grâces du commissaire des armées. »

         Drugg affichait un large sourire narquois. Il était toujours aux premières loges pour les ragots, mais était rarement bien servi auprès d'Onwa ; la nouvelle le faisait donc jubiler. La jeune femme croqua dans la pastèque : elle était si juteuse que du jus sortit de sa bouche pour se rependre sur sa chemise et sur les planches. Après s'être laborieusement essuyée, elle expliqua l'altercation qu'elle avait eue avec un membre de sa compagnie en mâchant des morceaux de pastèque :

          « Le type m'a balancée et le commissaire a restreint mon rationnement et m'a mise de corvée toilettes. Voilà, acheva-t-elle en haussant les épaules.

         - Il n'y a plus qu'à espérer qu'il soit de la partie ce soir. On aurait droit à un beau spectacle !

         - C'est toi qui n'en seras plus si tu continues à me prendre pour une bête de foire. »

         Onwa poussa légèrement Drugg du côté du fleuve ; elle n'attendit pas la riposte de Drugg pour se redresser.

          « Bon, je te retrouve tout à l'heure. Je vais chercher Brade. »

         A l’évocation de sa sœur, son intonation fut nettement moins enthousiaste. Drugg acquiesça poliment et Onwa lui fit un signe de la main.  

          Afin de gagner la Rue des Armées, elle dut naviguer entre les groupes d'amis assis de part et d’autre des quais. Un tramway glissait sur les rails incorporés aux pavés dans un harmonieux grincement. Une publicité transparente se dessinait sur le tramway ; sans surprise, il s'agissait d'une campagne de recrutement de l'armée. Des soldats, hommes et femmes, défilaient sur chaque rame, grands sourires et grands mots, comme : « Avec l'OIAC, je m'assure un avenir radieux ! ». Le tramway, de toute sa fière allure, poursuivait sa route au loin, avide d'hommes.


    *


         Les larges fenêtres permettaient aux quelques rayons de soleil épargnés par la hauteur des bâtiments adjacents d'éclairer le couloir ; mollement, donc. La sobriété du lieu rappelait l'ambiance aseptisée d'un hôpital. Même la moquette du couloir avait été conçue pour que les pas du personnel ne troublassent pas la tranquillité des résidents. Il y flottait une caractéristique odeur de plastique et de produits ménagers.

         Cette fois-ci, Onwa frappa à la porte et s'annonça. La voix lasse de Brade l'invita à entrer. On eût dit celle d'une infirme. Elle gisait sur les draps avec un certain tragique, ses bras recouverts de bandages. Elle se redressa, fantomatique dans sa large chemise blanche.

          « Propanolol et sismothérapie. Toutes les semaines, en plus des antidépresseurs et des somnifères.

         - Le même traitement que celui qu'on nous a prescrit à ce moment-là. J'espère qu'il marchera, cette fois-ci.

         - Il n'y a pas de raison. »

         De petites fossettes apparurent sur les joues de Brade : elle souriait. Les sourires de Brade laissaient une étrange impression, il fallait l'admettre, tant ils se faisaient rares. La plupart du temps, elle n'arborait aucune expression. Parfois, elle fronçait légèrement les sourcils, presque sans s'en rendre compte. Onwa fut surprise de la bonne volonté de Brade, qu'elle savait pourtant réfractaire aux traitements. Tout compte fait, elle pensa que sa sœur avait bonne mine. Son cuir chevelu, d'un noir aux reflets bleutés, semblait plus soyeux. Quand elle se retourna, sa chevelure tournoya avec une telle grâce ! Elle était très rigoureusement coupée en carré, et son rapide détour avait, le temps d'un instant, formé une onde envoûtante.

         « Tu t'es coupé les cheveux !

         - Oh, tu as remarqué ? »

         A nouveau, Brade tourna la tête. Quelques mèches voilèrent son regard. Elle les saisit du bout des doigts pour les faire glisser entre son pouce et son index, et, d'une voix mielleuse :

         « Tu trouves que ça me va bien ?

         - Tu es très belle.

         - Attends de me voir ce soir, alors ! » elle marmonna, avant de s'engouffrer dans la salle de bain et de claquer la porte.

         Onwa ne se souvenait plus de la dernière fois qu’elle avait ressenti de la fierté vis-à-vis de sa sœur, aussi infime soit-elle. D’ordinaire, c’était la honte. Elle l’avait invitée plusieurs fois auprès de ses camarades, toujours par obligation et toujours avec appréhension. A chaque fois, Onwa nourrissait l’espoir qu’elle ne laissât pas ses scarifications apparentes et qu’elle parlât un peu, et sans misère. Qu’elle se rendît présentable, voilà le peu d’attentes qu’Onwa avait vis-à-vis de sa sœur et ce qui suffisait à la ravir. N’y a-t-il pas pourtant quelque chose de funeste dans la résignation ?

    *


         En tant que pupille de la nation, Onwa avait droit à une chambre particulièrement agréable, bien qu'elle n'y passât que peu de temps. Avec la chaleur, de la vapeur d'eau emplissait la pièce et embuait les miroirs. Elle s'accouda aux rebords de la baignoire et reprit sa pipe. Cet instrument faisait presque partie de sa physionomie, tant on le trouvait coincé entre ses lèvres. La fumée de sa pipe se mêlait à celle de la vapeur.  

         Les rares parties de son corps hors de l'eau étaient recouvertes de mousse. La chaleur aidant, Onwa se sentit fondre dans son bain. Comme elle entreprit de se détendre encore davantage, sa main s’engouffra dans l’eau chaude.

         Malheureusement, sa pensée même fut punie, puisqu'un bruit étouffé retentit, en provenance du bouchon de la baignoire. D'abord, comme Onwa fermait les yeux, elle ne vit pas les bulles noires remonter à la surface. Un autre bruit, plus fort, et des centaines de petites bulles noires attaquent la surface. Il n'en faut pas plus pour qu'Onwa sorte de son bain en catastrophe. Elle se penche, haletante et perplexe, pour observer ce qui remonte rapidement à la surface. Devant ses yeux ébahis, un halo fuligineux s'échappe de l'eau. Émergeant des brumes noires, un visage émacié, ébène, aux traits indiscernables, lui fait face. Cette brusque apparition la fait sursauter et elle glisse piteusement sur le carrelage mouillé de la salle de bain.

         Onwa observe en contrebas les traits du visage, lesquels, à mesure qu'ils se précisent, deviennent familiers. Un instant, au bout de la masse monstrueuse, se greffe un magnifique visage d’enfant ; l’instant d’après, son crâne éclate en effusions de sang : trois formidables trous sur la tempe déversent un liquide visqueux qui engloutit le visage du chérubin jusqu'à le faire disparaître. Le halo reprit gentiment sa forme initiale et disparut entre les vapeurs.

         La jeune femme s'enveloppa dans son peignoir, perplexe. Elle n'avait jamais vu de spectre dans le centre de Thofras, et encore moins dans le quartier général - la présence des mânes, régulée par les garnisons spirituelles, les repoussait -, et voilà que l'un d'entre eux s'amusait à sortir de sa baignoire pour l'effrayer. En regardant ses mains, elle se rendit compte qu'elles tremblaient.

         Elle essuya la vapeur sur son miroir avec une serviette et ouvrit la porte. À l'aide d'un peigne, elle coiffa ses courts cheveux gris en arrière, à l'exception d'une mèche, qu'elle gardait toujours devant le visage, puis elle les fit rebiquer et les fixa avec de la laque. Son regard était assombri par le fard violet qu'elle avait déposé sur ses paupières. Comme elle ne se  maquillait rarement, ses cils étaient très longs. Elle fit pivoter son visage pour le scruter sous plusieurs angles puis, satisfaite, elle enfila une des rares tenues sur laquelle le sigle OIAC n'était pas brodé. Coiffée et habillée de la sorte, elle n'avait plus l'allure d'une militaire, mais celle d'une travailleuse de la banlieue ou d'une étudiante de Babylone.

         Fin prête, elle alla chercher sa sœur. Brade lui ouvrit la porte avec un grand sourire rouge. Elle portait une robe moulante qui dévoilait ses épaules et dont les manches, transparentes, étaient ornées de dentelles. Cintré sur la taille, l'habit mettait en valeur sa minceur. Les cicatrices qui striaient ses bras n'attiraient plus l'attention. Onwa la voyait déjà s'émanciper de toute sa tristesse et s'attirer davantage de faveurs qu'elle à la soirée.


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  •      Et dans ma tête, en permanence, des doutes qui me feraient oublier la douceur de son étreinte. De sournois doutes qui veulent tout corroder de craintes ; qui imaginent des culs-de-sac, là où se dessinent des dédales.
    ----

       Emma, je prononce ton nom. Tu es morte ; qu'importe, je te condamne, mon amie à titre posthume. Je t'ai déjà fait toutes les louanges que je pouvais : j'ai parlé de tes sots cheveux bruns, j'ai parlé de ton sourire mélancolique, ah, ai-je seulement parlé de ton rire ? Tant pis pour le rire. Aujourd'hui, je te condamne. Et je ne veux pas dire par là que je suis en colère contre toi. La colère, je m'y suis aussi attardée, au moins dans mon esprit.
       Si je te condamne, c'est avec toute la légèreté d'une amie. Qu'aurais-tu préféré ? Que je reste dans mon respect empathique des morts ? Ou que je te laisse au chaud dans tes trois litres de métal bon marché ? Ah ! Je crois que c'est toujours mieux que je parle de toi, même si ce n'est pas en enfant de cœur. Tu n'aurais pas compris, je crois, mais tu aurais aimé te savoir sous ma plume, comme j'ai aimé savoir que j'étais sous la tienne.
       Il semblerait que je ne puisse pas m'empêcher de retomber dans mon sentimentalisme dégoulinant. Peut-être que, grâce à moi, tu seras à peine plus honorée qu'un petit vieux dont le cadavre aurait été retrouvé deux semaines après la mort, et dont l'enterrement réunirait quelques bienfaiteurs inconnus - ou même pas.
       J'y réfléchissais, l'autre jour ; la première année de ta mort. C'était comme hier, sauf que c'était il y a plus d'une semaine ; hallucinant ! Toi aussi, tu es morte à une vitesse folle. Je m'égare. Je me disais, tiens, que tu étais bien facile à oublier. Vraiment : hautement oubliable. Sincèrement, qui a pensé à toi ce jour-là, Emma ? Je suis mauvaise langue ; peut-être bien une dizaine de personnes ; mais plutôt devrais-je dire, une dizaine de personnes maintenant, combien l'année prochaine ? Et combien l'année d'après ? J'en serais, tu peux en être certaine, mais je ne parierai pas sur les autres. Je crois, de toute façon, que les morts n'ont plus grand-chose à faire de ce qu'on pense d'eux. Je peux bien blasphémer autant que je le désire.
        Je sens qu'étrangement, tu es la mieux placée pour accueillir ma petite pensée méprisante. C'était ton dada, le mépris. Je suis certaine que tu as déjà entendu quelqu'un se répandre dans le sentimentalisme après la mort de quelqu'un qu'il connaissait. Il en est des plus terribles que les miens, dont la niaiserie n'a d'égale que l'hypocrisie. As-tu jamais entendu quelqu'un dire que la véritable mort, c'était l'oubli ? Je viens d'entendre cela, aujourd'hui même ! Et j'ai bon espoir que tu aies trouvé une telle affirmation abominable.
        Vraiment, j'espère que tu n'as jamais écouté ce genre d'inepties. La mort nous plonge directement dans l'oubli ; elle en entame la démarche. À l'heure même où tu as arrêté de respirer, Emma, tu avais déjà les pattes embourbées d'oubli. Ce qui s'opère depuis lors, c'est un rapide déclin. Le choc, l'obsession, et très tôt, l'habitude.
        Aucune pensée, aussi intense soit-elle, ne donne l'illusion de la vie. Figurez-vous, bon sang, à quel point il est présomptueux d'imaginer que, par la simple pensée, l'humain puisse donner à vivre ! Il imagine, il fantasme ; c'est tout. Et enfin, quelle insulte est-ce là à la vie ! Et, à mettre de côté les considérations d'ordre biologiques, sur lesquelles je ne pourrais qu'être médiocre, figurez-vous ce qui fait une vie dans son ensemble : tous les déplacements ; toutes les paroles ; toutes les pensées ; jusqu'au moindre regard dans le vide ; c'est une multitude d'actions au quotidien que d'être en vie ! Et quelque humain vient imaginer que, par la pensée, il peut prétendre à substituer l'absence de toutes ces actions ! Ce n'est pas assez des pensées d'un être, ou même d'une infinité d'entre eux ; ces pensées contribuent à leur complexité propre et ne font qu'accentuer l'inaction des morts.
         Quelle tentative louable, mais quelle douce illusion que de vouloir garder en vie un peu plus longtemps ceux qui sont morts. Si la vie doit s'apitoyer, ce n'est jamais des morts. Dès lors, puisque la vie n'est pas dupe, c'est la mort qu'on essaie de tromper, en réduisant son empire pour en atténuer la peine : ce que l'on ne connaît pas, on peut plus facilement le modeler. Mais la mort, pas plus que la vie, n'a vocation à ce qu'on lui reconnaisse quelque amicalité. Par ce genre de maxime, l'humain se fait créateur et prête à la mort et à la vie, non sans condescendance, son propre caractère cotonneux... Tout ce cheminement tortueux pour s'épargner le vertige de l'inconnu et de l'inévitable ; tu parles de vertu !
        Ah, je me suis égarée, encore, et j'en ai oublié ma condamnation. Je ne suis guère étonnée ; j'avais à te conter avant de te dire le fond de ma pensée.
        J'ignore pourquoi, l'époque où je vivais loin de tout me manque. J'ai vécu de terribles événements, là-bas. Et pourtant... J'aimais penser que tout pouvait arriver.
         À cette époque, tu le sais bien, je vivais avec toi. Mais je ne veux pas que tu te méprennes : tu étais encore en vie que je manifestais déjà une forte nostalgie. Je me disais, songeuse : j'y reviendrai, un jour... Rien ne sera plus pareil, mais je reviendrai, bientôt... Il y aura toujours les rues pavées ; toujours le Cher ; toujours cette boîte de nuit miteuse ; toujours la forêt ; toujours la maison abandonnée... Et je sentais en moi, jour après jour, brûler ce désir de retrouvailles. Et puis, tous ces doux souvenirs, cet amour vif, la littérature que j'y avais étudiée et écrite, la belle contingence de tout ce qui se produisait dans cette ville, la joie d'une après-midi ensoleillée à ma fenêtre, tu me les as arrachés en même temps que tu t'es arrachée la moelle épinière. La maison abandonnée que j'avais visitée avec grand plaisir, juste au-bas du parc qui avait l'allure d'un palais, le Cher et toutes ses grenouilles à tes pieds, la dense forêt dans ton dos, c'est là que tu t'es tuée : au beau milieu de tout ce que je chérissais.
         Comment suis-je censée revenir sur les lieux de ma nostalgie, désormais ? Emma, tu les as transformés en lieux de drame !
    ----

         L'épaisse brume du soir. Le silence. Pas un lampadaire d'allumé. Personne non plus. Les fenêtres et les paliers vides. Les guirlandes lumineuses qui ne célèbrent aucune fête. Juste le lointain écho du moteur des voitures. La forêt en arrière-plan. Le cimetière sur la colline. Un vent de repos qui caresse l'herbe au pied de la tombe. La voûte céleste, impassible. Les rires passés des adolescents dont l'amitié s'est étiolée. Moi, demeurant, et les autres, partis. La vanité de tout ce qui fut, de tout ce qui est et de tout ce qui sera. La vanité de ces mots. La vanité de mon temps, que je juge précieux et que j'occupe sans conviction.
         Le sommeil dont je me réveille. Ma plume, que je croyais vide. Mon esprit, qui s'emplit du malaise qui, jusque-là, se profilait sournoisement. Les livres que je ne lis pas. Les lignes que je n'écris pas. Tous ces moments pendant lesquels je n'ai pas écrit, et que je ne retrouverai jamais.
         L'effervescence d'octobre. Le poids des obligations, ponctué par les rires des adolescents dont l'amitié s'étiolera. Toutes les questions, congédiées. L'innocence retrouvée. Des sanglots ponctuels. De quoi tromper l'ennui. Et fumer, et boire, pour s'échapper encore. L'odeur de septembre et des choses en devenir, et l'avortement de novembre. Le temps, qui était une poule à qui on a coupé la tête, qui était fou, et à qui on a tragiquement redonné la tête et la raison. La raison qui, à son tour, inflige ses maux à mon esprit tranquille.
        Ah, solitude, douce et impossible. Et le monde qui se profile et qui m'attend, sans me trouver quelque utilité. Le corps que j'entretiens, ses humeurs, ses muscles, et son destin. Les sourires goguenards. Les silhouettes qui filent dans la nuit, que l'on voit pour oublier aussitôt. L'église, le parc, les ruelles marchandes que je parcours inlassablement.
        Le parfum de la mort, l'oubli implacable. Tous les paysages qui furent sépia plutôt que gris. Le ciel, étoilé cette fois-ci, et les arbres qui longent le canal ponctuellement. Les grenouilles qui poussent de mystérieux croassements. Une bouteille de rosé agitée dans tous les sens. Au matin, les chaussures de la jeune fille piétinant les gouttes de rosé séchées. Évidemment, la nostalgie. Éphémère, elle aussi.
    Là-dedans rien qui ne puisse être sauvé par les ravages du temps que l'écriture. Personne pourtant pour lire quoi que ce soit de lyrique. Le travail, le sexe, les amours ; le divertissement, bon sang. Pas les lignes interminables.
    ----

        [...] Il me semble que j'ai avancé vers un point de non-retour. Je ne sais pas, au juste, ce qui a marqué ce passage, si ce n'est la mort ; celle d'Emma, mais pas uniquement, car elle n'est que la réactivation d'un traumatisme étrange, dont je ne sais plus, au juste, s'il faut l'appeler traumatisme ou bien plutôt fascination, tant j'y plonge volontiers. [...]


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  • Ode à la haine

    Je déteste
    J'abhorre
    J'ai des aversions
    De toutes sortes, du plus modeste déplaisir
    Jusqu'à, de toutes mes tripes, haïr !

    L'inéluctable avarice de mère, par tous les saints !
    Elle proscrivait mon vice par le sien !
    Et rien pour moi n'est plus crève-cœur
    Que d'apprendre de l'infâme, les mœurs !

    Doux est le vice d'une femme, encor
    Mais diable ! Par combien lui est supérieur
    Celui des hommes qui convoitent les corps
    Sans savoir qu'ils ne sont pas leurs !

    Que dois-je dire, aussi, de l'incivilité
    Qui m'accueillait, chaque année, de toute sa fatalité ;
    Et à ma gentillesse, à mes bonnes manières
    Opposait le dédain, sinon des paroles de travers

    Mais ce n'est pas assez des hommes, des inconnus
    Et du sang ; il faut bien être trahi et déçu
    Par tous ceux qui parlent d'amitié
    Et par leur fausseté inspirent l'inimitié !

    Ceux qui ne parlent que d'être paisibles
    Ne trouvent nulle grâce à mon égard
    Ils sont sans souci ; qu'ils sont veinards
    De ne voir de la haine que le risible !

    Je n'épargne pas les pleurnicheurs, s'entend ;
    Il suffit qu'on leur enlève quelque amusement
    Pour qu'ils brandissent, haut, le drapeau
    De la haine, illégitime, qui veut notre peau !

    Longtemps je me crus sainte
    Que dans mon estomac, je la sentis si peu
    Enfant, n'aie crainte
    L'avenir t'en réserve, si tu en veux
    ----

    Je sens cette langueur dangereuse planer sur moi
    Ce spleen sensuel qui me veut toute entière
    Il est de crimes que l'on commet par la pensée
    Et de drames que les mots les plus simples peuvent provoquer

    Trêve de craintes, le coup est porté
    Il ne me reste qu'à souffrir et je m'y dispose
    Entièrement, dans la douleur je veux me noyer
    Et ne plus jamais laisser reparaître mon odieux visage

    Je veux déchirer et détruire ; c'est là des émotions
    Qui ne déçoivent pas. Et j'y suis bien meilleure
    Que dans mes amours qui apeurent
    Tu ne mérites pas plus que moi d'être aimé

    Tu t'en sens grandi, ce que tu es zélé
    Tu oublies que les autres sentent, eux aussi
    Que le monde n'est pas la somme de vos grands sourires
    J'aimerais que tu voies ma détresse, que tu souffres un peu
    Peut-être qu'ainsi, tu me comprendrais mieux.
    ----

       Je ne suis pas heureuse en ce moment. Je ne veux pas dire que je suis malheureuse pour autant. Il m'en faudrait plus. Beaucoup de changements sont intervenus en peu de temps, bouleversant mon équilibre. J'imagine que j'ai simplement besoin d'un peu de temps pour retomber sur mes pattes. Besoin de m'oublier dans de simples choses, comme le travail ou le sport. Le repas du soir, me dévêtir quand je rentre, et tomber comme une loque sur le canapé. Arrêter de penser, et faire. Ou ne rien faire. Je dois admettre que les tâches non intellectuelles aident particulièrement à cette entreprise.
       Cette année s'annonce meilleure que la précédente. Pourtant, je ne parviens pas à m'en réjouir. C'est peut-être que la plante que je suis a passé l'été à brûler sous le courroux du soleil et qu'elle n'attend que la brise d'automne pour renaître. Ou faner...
       Je suis restée tant de temps entourée que la solitude que j'adorais est devenue un fardeau, et ce n'est pas rien, que d'être un fardeau pour soi-même. Cette perpétuelle compagnie m'aurait fait supporter la plupart des malheurs. Maintenant, ce n'est plus que le silence, à l'exception du bruit de l'aiguille de l'horloge. C'est apaisant. J'aimerais écrire dans ma tête pour profiter davantage du vide du moment. Le monde s'est arrêté et plus rien ne compte que la banalité.
       C'est le premier apaisement depuis longtemps. La fatigue est bonne en cela qu'elle rend l'ordinaire merveilleux, comme le malade qui, après sa guérison, profite d'un corps qu'il avait jadis et dont il avait l'audace de ne pas savourer la santé. Le relâchement de mes muscles m'apporte satisfaction. Je suis quelqu'un de simple, moi aussi, quand je veux. Il ne faut pas abuser des bonnes choses. Lorsque je cherche le repos sans ressentir de réelle fatigue, je m'expose à de terribles démons, je vois de tristes figures...
       Il y a longtemps que je considère la simplicité comme une qualité. Même la superficialité, mot devenu péjoratif, me fait sourire. Je veux jouir de la simplicité d'être je, sans personne pour troubler cette joie. Sans penser : « Oh, qu'il est triste d'être seule, je me trouverais bien un peu de compagnie, car un jour seul est comme un jour vide », d'aucune façon. Et ce n'est pas mince affaire.
       Oh ! Ce que Marie-Charlotte a poussé. C'est le petit nom que nous avons trouvé à une euphorbe que nous avons adoptée, Père et moi. Voilà un bel exemple de simplicité : les plantes. Elles vivent ou elles meurent, sans entre deux. Parfois, elles reviennent à la vie alors qu'on les croit mortes, mais elles ne font jamais les choses à moitié. Et combien d'humains vivent en gémissant constamment ? Vivent comme des plantes mortes, en cherchant le soleil comme la vie, pour y griller, non pas y luire ?
       J'en suis parfois, mais enfin, modérément. Car, comme la plante, je sais profiter du soleil et de l'eau et du bon terreau. Ce qui importe réellement, dans la vie d'un humain, n'est pas bien différent de ce qui importe dans la vie d'une plante. Il s'agit d'être disposé à recevoir toutes ces bonnes choses. Mais voilà qu'en éternels insatisfaits, on se met à chercher des pesticides, des engrais, comme si nous n'avions pas déjà tout ce qu'il nous fallait pour devenir de belles, grandes et heureuses plantes. Le reste n'est que futilités utilisées pour tromper l'ennui du bien-être : les amours, le sexe, les carrières, les idéologies, les arts n'ont pas plus d'importance pour nous que pour les plantes.
    ----

    Tu te plains, tu ne sais
    Que tu as de l'or dans les mains
    Tu les crains, ces regards
    qui n'ont pour toi que d'amitiés
    Tu te refuses à voir la beauté
    Du simple ; voilà qui nous sépare
    ---- 

        Il y a cette froideur terrifiante et incompréhensible qui entoure les morts. Est-ce que je suis la seule que ces pensées obsèdent ? Chacun vit pendant que les cadavres sont piétinés ou pendus ou dérivent sur les fleuves. Suis-je la seule à m'étonner de ne pas en être ? Car j'ai foulé les mêmes chemins ; car j'ai rencontré les mêmes personnes ; j'ai ri, j'ai pleuré, tout comme eux qui sont morts ; mais moi, je vis encore.
        Et lui et sa compassion, il les méprise ceux-là qui ne croyaient pas, quelques heures plus tôt, qu'ils ne seraient plus ; il la réserve aux vivants, ils en étaient, pourtant, ils furent des enfants, innocents et doux sourires.
        Comment rester impassible face à ce spectacle ? N'est-ce pas crève-cœur que de perdre la plus substantielle des choses, la vie ? Qu'on nous y ait poussés ou contraints ; n'est-ce pas l'idée d'un immense désespoir, quoi qu'il en soit ? Et que serions-nous, à nous habituer au plus grand des désespoirs ? Imagine l'intensité de ses cris, à celle qu'on a tuée, et le saut encore vigoureux, dans le vide et dans la mort, de celle qui s'est tuée.
        Je sais que la question me torturait, mais elle ne me quitte plus désormais que je fréquente les morts, et je m'étonne qu'elle n'ait pas effleuré les esprits de quelques uns. Ils la fuient ; comme si la vie pouvait se montrer digne dans le déni. C'est que l'ignorance est belle, et le dédain, exécrable. Ce sont les faits de ceux qui devant l'horreur, détournent le regard et s'amusent de quelque artifice, munis de leurs « Et alors ? » d'assassins ; ceux qui voient quelque banalité dans le mal du monde, et cessent de s'en révolter ; ceux qui pensent que la vie n'a de valeur que dans sa gaité, et oublient que la gaité elle-même n'est pas sans se confronter au malheur ; ceux pour qui je n'ai aucune pitié, qui n'ont que mon mépris, mais en grande quantité, et à qui je souhaite, en ultime offense, de rire devant ma dépouille comme devant leur absence d'humanité.
    ---- 

        Les questionnements prennent fin d'eux-mêmes par le constat de leur non-lieu. Il y a eu tant de paroles vaines : j'aurais souhaité les leur faire ravaler. Je les aurais observés déglutir difficilement, entre deux spasmes, avec des yeux ronds ; attentivement, pour avoir un aperçu du goût amer de leur propre sottise et les voir souffrir ce qu'ils m'ont infligé plus tôt...
        Il n'en est rien. Ma tendre haine, je la bride ; je ne la relâche que pour ceux qui n'ont pas mes égards, ce qui ne représente qu'une fraction réduite des personnes qui la provoquent. Mon honnêteté seule en effraie plus d'un, alors ma haine ! Ils trembleraient, et c'est moi qui serais détestée à tort.
        Ils sont prompts à la médire. Qu'ils sont bêtes, ceux qui pensent que la colère n'est qu'un artifice indésirable : ils ne comprennent pas toute la puissance qui s'y cache, et à quel point cette puissance est nécessaire à l'équilibre du monde. Je suis forte lorsque je hais et lorsque, par conséquent, j'exprime ma colère : car je me révolte et affirme la légitimité de la plainte qui découle de mes maux. Par cette légitimité, je proclame le droit de ne plus souffrir l'injustice et je tente d'instaurer un nouvel équilibre. La colère est hautement politique, et elle est détestée au seul motif qu'elle perturbe la quiétude sinon l'endormissement des consciences. Le calme est le luxe de ceux qui ne revendiquent rien d'autre que le silence des révoltés.
        Dans mon fiel, je suis forte. Je ne songe guère à tout ce qui m'atterre d'ordinaire ; je n'ai qu'un objectif pour lequel je me donne corps et âme : punir l'exécrable ; et personne ne viendra me faire croire qu'il n'est rien de noble dans cette tâche.


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  •     Il n'était jamais content longtemps et, à force de batailler contre ce constat, j'avais fini par le reconnaître, moi aussi. Ce comportement n'avait rien de glorieux, mais on se sent moins coupable lorsqu'on est plusieurs à l'adopter. Il nous refusait au bonheur comme à l'ennui, et chacun de ses sourires sincères devenait une bénédiction tant je craignais son silence et sa tristesse et tant, à mon grand dam, ils s'emparaient fréquemment de sa physionomie. Je devenais prête à quelque vilaine chose pour obtenir ces bénédictions. Je me suis tue ; j'ai écouté, distraitement ; j'ai détourné le regard, bien sûr ; mais tout cela, avec discrétion, je le voulais préservé des soucis, qu'il puisse s'épanouir pendant que je m'occupais de toutes les fioritures et de toutes les vaines inquiétudes.
       Toutefois, voilà deux jours, il a réduit à néant toute cette entreprise. Je revenais avec joie et je l'ai trouvé larmoyant. Il avait détruit mon silence ! Vraiment, quel besoin est-il de fouiner, si ce n'est d'être un peu malheureux ? La culpabilité m'a d'abord frappée de plein fouet, succinctement, car, prise sur le fait comme un enfant, je me devais d'expliquer mon attitude. Et puis... Ce fut la colère, et depuis lors, un dégoût, un immense dégoût qui me fait suffoquer de ses immenses bras filiformes et mauves. Il me prenait de me réveiller en sursaut et de penser : « Mon silence ! Mon précieux silence ! » La douleur était vive ; je sentais qu'il m'avait ôté quelque chose d'estimable et que je ne pourrais jamais plus gagner.
       Je ne peux plus me regarder sans grimacer, depuis. C'est à ça que quelqu'un à qui on a dérobé le silence ressemble, et ça n'est pas beau. Alors, je sanglotais comme un monstre dans le pelage de mon chat ; c'est-à-dire comme quelqu'un à qui on aurait pu donner le bon dieu sans confession, dans des circonstances différentes. Rien n'avait changé pour moi, et c'eût été hypocrite de prétendre que la disparition de mon silence catalysât quelque culpabilité. Je me connaissais et je ne me blâmais pas de ma patience.
       Le poids de son regard, en revanche, me tuait. Je savais qu'il serait désormais teinté d'un mépris, d'une méfiance que je connaissais, et la perspective d'être couverte de ces sentiments que je n'avais fait que ressentir à l'égard d'autres individus me terrifiait. Là-dedans on retrouvait une certaine désillusion : ah, les jolis mots, ce qu'ils pouvaient faire tâche, désormais, ramassis de mensonges, tout au plus, occultant une vérité à en faire froid dans le dos... Et je me figurais, dans les yeux de la personne que j'aimais, terriblement immorale et vaine, vicieuse, corrompue par la haine et la luxure. Je me figurais ce biais qui lui murmurerait, cette fois-ci définitivement, de ne pas me croire, et qu'il se cacherait chaque fois derrière mes jolies phrases quelque chose de beaucoup plus obscur et effroyable.
       À quoi bon continuer, alors ? Peut-on voir de la beauté dans le profane ?
    ----

       J'arrivai à quai et je le cherchais du regard. Il n'était pas là, alors je me mis à marcher seule. D'habitude, s'il était en retard, je le croisai en chemin, sur ses patins, où simplement en marche rapide. Des fois, il se cachait pour me surprendre quand j'écoutais la musique ; je fis volte-face : personne.
       Je pensais qu'il avait plus d'espoir que moi. Je n'avais plus les faveurs de l'amour, et il m'attendait avec sa fausse insouciance chez lui. Il irait des sourires et peut-être même des rires ; il cacherait ses émotions d'une façon on ne peut plus flagrante, laquelle me faisait froid dans le dos.

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       Le rythme débonnaire d'un swing lugubre retentissait, et, à mesure que je marchais, il semblait que mon pas ralentissait pour se caler sur le tempo de la contrebasse. Je remarquai que je n'étais pas le seul à errer de la sorte dans les rues terreuses de Spreucoal, la zone contaminée ; nous nous fondions dans le décor et nous imitions mutuellement. Un homme noir passa, engoncé dans son costume comme un corbeau dans ses plumes, le regard vide, ou bien absorbé par quelque mysticisme. Le reste se trouvait sous un masque à gaz. Lorsqu'il croisa mon chemin, il me regarda avec le même intérêt qu'il avait eu pour l'horizon, plus tôt. Il s'en fut, son chapeau noir sur le crâne, funeste prophète.
       Sur le porche d'une maison en bois, une enfant sans masque ne pleure pas. Avachie contre la poutre, presque éteinte, elle fait tournoyer son yoyo entre ses mains avec une prodigieuse mollesse. Elle garde la bouche entrouverte, béate. La porte en acier derrière elle, verte mais couverte de rouille, ne laisse pas présumer d'un intérieur en meilleur état. Par la fenêtre de la cuisine, on devinait un homme ventripotent, au crâne dégarni, et dont la démarche était lourde.
       Devant les affichages publicitaires, un homme petit et mince, le visage strié de rides, distribuait le journal du jour en criant les grands titres. Le fils de l'adjoint du maire avait été retrouvé pendu à son domicile au petit matin. Quelles que soient les nouvelles, il était toujours vêtu de ses haillons bruns, de son béret troué et de ses chaussures terreuses, et la tonalité de sa voix nasillarde était la même, que l'on parlât d'un pendu, d'une réforme ou de la pénurie de blé.
       Chacun allait donc dans ce quartier, vivant, puisqu'il était arpenté par moult hommes à longueur de journée, et pourtant en perpétuelle agonie. C'étaient des mendiants, des cul-de-jattes, de vieux souffreteux, et pour le plus gai, de pauvres filles à tous les coins de rue de Spreucoal. Quant à moi, je n'étais que de passage dans toute cette misère. Je ne me l'épargnais pas le moins du monde, car, paradoxalement, j'allais souvent à Spreucoal, et assez lentement pour y rester plusieurs heures. Évidemment, mon grand manteau vert canard contrastait avec la vétusté des lieux, et j'avais manqué plusieurs fois de prendre un coup de couteau pour cette audace.
       Je pris rue de la Tranchée, où m'attendait le panneau voûté qui pointait la côte, en direction du chantier naval. Quelques hommes patrouillaient là, vêtus de combinaisons intégrales, et dont on n'apercevait le visage qu'à travers de sombres visières. Il flottait une odeur marine, salée, plus forte à mesure que je m'approchais de la mer. Deux miliciens hochèrent la tête à mon arrivée. Je détachai immédiatement mes cheveux blonds, noués en un modeste chignon, lesquels furent soulevés par un courant d'air. Les vents s'engouffraient dans mes habits pour les soulever dans tous les sens.
       Si, effectivement, de nombreux bateaux, plus ou moins volumineux et à tous les stades de fabrication occupaient les quais, ma venue concernait une toute autre activité. Les travailleurs sur mon chemin levèrent la tête de la coque d'un chalutier sans dire un mot. Je sentais leurs regards, interrogateurs mais désabusés, me suivre dans les allées. Être au centre de l'attention me plaisait, je devais l'admettre. Cependant, j'avais à faire dans d'obscurs sous-sols. Je saluais intérieurement mes admirateurs et m'y engouffrai comme dans un coupe-gorge. C'est l'impression que j'eus lorsqu'un homme, jusque-là placé devant la porte, la referma derrière moi après m'avoir invité, d'une main dans le dos, à descendre les escaliers. Il verrouilla ladite porte et prit ma suite. Bah ! J'avais déjà consommé toute ma peur de la mort pour mes proches, et je ne craignais pas de les y rejoindre.
       Mon homme attendait gentiment, entouré des demi-douzaines de bombes que je lui avais commandées. Il offrit affablement d'allumer ma pipe pour que je me joigne à lui. J'eus immédiatement une bonne impression de lui ; il n'avait pas la tête à pratiquer une telle activité clandestine, et souriait volontiers. Il avait des traits plutôt grossiers, qui inspiraient la confiance, et je le dépassais d'une dizaine de centimètres.
       « Je ne m'attendais pas à ce qu'un tendre commande des bombes.
       - Ce sont mes boucles qui te font dire que je suis un tendre ? » ripostai-je en jouant avec mes cheveux.
       Mon attitude langoureuse ne sembla pas à son goût. Je lui tendis le reste de son paiement (j'avais déjà fait parvenir la première moitié à l'un de ses hommes). Il ouvrit la mallette et l'inspecta longuement. Le garde s'en empara et mit chaque liasse dans une machine, qui les tria à une vitesse impressionnante tout en vérifiant leur authenticité. On n'entendit que son bruit mécanique pendant plusieurs secondes. Il se garda de demander comment le tendre que j'étais avait pu réunir autant d'argent : il fallait payer le prix fort pour se procurer des explosifs dans le dos de l'OIAC. Je disparus dans le couloir, avec le garde et mes chariots de bombes, sans qu'il eût le temps de m'interroger sur mon formidable projet.


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  •       Un tiède vent frappait à la fenêtre, en faisant vibrer le vitrage. Sous les draps s'était terré un corps, pas grand-chose de plus. La vibration l’éveilla un peu ; il y avait donc de la vie là-dedans. Son visage puis sa mince poitrine émergèrent lentement des draps. Elle ne portait qu'une brassière et une culotte, négligemment : une des bretelles lui tombait sur l'épaule et découvrait son téton durci par la fraîcheur. La femme se leva. Elle se vit dans la baie vitrée, musclée et droite qu'elle était, avancer vers la fenêtre pour y prendre un air de sage perplexité en se grattant le crâne. Elle ouvrit la fenêtre ; un courant d'air secoua doucement ses cheveux gris. La pipe à tabac qui reposait sur sa table de chevet lui faisait de l’œil. Une flamme vint chatouiller le foyer de la pipe, alors elle prit une expression tout à fait débonnaire en même temps que sa première latte.

         Elle se souvenait avoir entendu un jour qu'il était impossible de ne rien penser. L'impression qu'eut cette idée sur son esprit fut singulière, aussi alambiquée qu'un point d'interrogation. Ce questionnement, elle l'avait senti jusque dans sa poitrine tant il lui avait paru étrange. Peu de souvenirs, peu d'affects, en somme, elle vivait l'esprit léger, ce qui lui avait jusque-là réussi. Cette réflexion la traversa aussi furtivement qu'un train les gares d'une campagne : elle en oublia aussitôt le bruit et ce fut comme si elle n'avait pas pensé en premier lieu.

         La vue que lui offrait sa chambre était vertigineuse, puisque l'immeuble était parmi les plus hauts de la métropole. Quelquefois elle s'était penchée effrontément pour tenter d'apercevoir le jardin de la caserne. Tout ce vacuum l'avait impressionnée quand elle s'était installée. Elle se perdait plus volontiers à l'horizon depuis lors. De toutes les fenêtres illuminées qui paraissaient devant elle, il y en avait toujours une qu'il lui permît de se divertir. Les panneaux publicitaires accrochés aux gratte-ciels changeaient régulièrement. Elle n'avait pas besoin de plus.

     

    *

     

         La journée commençait à l'aube. Après le petit déjeuner, les compagnies effectuaient leur séance de sport quotidienne.

         Le commissaire des armées, un homme glabre au regard perçant, faisait face aux élèves. Sa taille était moyenne, mais sa posture - les bras dans le dos, le poing d'une main dans la paume de l'autre - et son visage sans affect, voilé par l'ombre de son béret, n'inspirait pas la conversation. Il donna les ordres du jour d'une voix claire et monotone, sans avoir besoin de hausser le ton.

         La piste fourmilla aussitôt d'élèves, tous vêtus de la même tenue de sport, ample et grise. La jeune femme salua quelques-uns de ses camarades, mais se savant peu habile avec les mots, elle n'en dit pas beaucoup plus. Une broche dorée sur sa poitrine portait la gravure « Onwa Olsenn ».

         Un jeune homme de sa compagnie, Xander Rill, vint à elle pour parler, entre deux expirations, du soleil qui se levait de plus en plus tard à cause de l'automne. Il est vrai, l'hermétisme du lieu, couplé au rigorisme militaire et à l'obscurité, n'allaient pas pour motiver les compagnies. Onwa acquiesça de bon cœur. Elle n'en dit guère plus, mais il demeura à ses côtés avec, somme toute, un sourire symptomatique de bonne humeur.

         L'intérêt qu'il manifestait à son égard la laissait perplexe : il avait la droiture du bon père de famille et cette bonté naturelle qui lui attirait les faveurs de tout un chacun, pourtant, il s’embarrassait de sa présence. Enfin, elle ne se donna pas la peine de formuler des hypothèses à ce propos : elle courait, et cette activité éclipsait peu à peu toutes les pensées dont pouvait s'encombrer son esprit. Son expression, les yeux fermés, l'allure de son corps qui suivait machinalement la piste, traduisaient une étrange sérénité. Elle ne semblait pas faire un traître effort dans cette entreprise.

         Cette situation particulière ne manqua pas d'amuser un groupe d’élèves qui trottinait derrière eux. De désagréables bruits troublèrent leur inertie matinale :

         « Xander, mon pote... Je veux pas te décevoir, mais elle est gouine ! »

         Onwa fit volte-face pour attribuer un visage à l'auteur de ces paroles : ce dernier ne lui était même pas familier. Ses hautes pommettes lui conféraient un air altier qui se mariait tout à fait au fin sourire qui étirait ses lèvres, comme si sa physionomie avait façonné son caractère, ou inversement. Onwa entendit les gloussements des deux garçons qui l’accompagnaient, aussi cessa-t-elle sa course, disposée à participer à cette hilarité.

         Xander empoigna immédiatement Onwa pour empêcher la confrontation. Il chargea son regard de la plus sage des raisons pour tenter d'en appeler à celle d'Onwa ; elle n'en vit rien. Mais déjà, la fermeté de sa poigne décrut : le trouble-fête, dont l'attitude était manifestement hostile, s'était écroulé devant Onwa.

         Elle se délecta un court instant de la consternation qu'elle lit sur le visage du garçon ; la bouche entrouverte et les sourcils arqués par la surprise, striant sa peau de rides. Son dur regard rivé sur celui qui se tenait à genoux face à elle, elle dit :

         « Tu es pile à la bonne hauteur. »

         Onwa eut tout le loisir de le gifler. Le visage du téméraire pivota sous la force du coup. Elle ne prit même pas le temps de contempler son effet ; la joue légèrement enflée et rouge, peut-être, les yeux grands ouverts, l'incompréhension, la rage, sûrement ; ce dégueulis humain ne l'intéressait pas plus qu'à l'époque.

         Elle se remit à courir tout en modérant sa vitesse ; elle se savait encore observée et tenait à ce que son départ ne passe pas pour une fuite. Le souvenir des multiples châtiments que lui avaient valu son sens de la justice la heurta après quelques secondes, et comme elle se savait assez loin du groupe, elle détala si vite qu'elle dépassa tous les autres élèves.


    *

     

         Le rat gris somnolait tranquillement. Brade s'était approchée d'un pas aérien à la vue de l'animal endormi ; toutefois, ce dernier commença à remuer son museau rose bien avant qu'elle n'atteigne la cage. Il était tout à fait éveillé lorsque le visage de sa maîtresse, d'une joie apparente, se présenta au-dessus des grilles. À ce moment, un rat blanc et gris - un gris beaucoup plus clair que le premier rat - émergea du tunnel en bois qui traversait une partie de la cage. Elle s'empressa de faire coulisser le loquet de la grille pour les prendre un à un dans ses mains et s'assit en tailleur sur le lit. Le rat gris fit preuve d'une intrépidité telle qu'il réussit à grimper au sommet de son crâne en un rien de temps ; le rat bicolore se plaisait dans la paume de la femme, qui le caressait doucement de son index. Comme elle avait baissé la tête pour coller son nez à celui du rat bicolore, quelques mèches noires lui tombèrent devant le visage ; l'animal commença à les mâchouiller et elle rit brièvement.

         Le rat gris, quant à lui, finit par se glisser paresseusement dans son cou, au creux du col ouvert de son chemisier blanc. Brade sentait le contact doux et chaud de son poil contre sa peau.

         Les volets à moitié fermés de sa chambre n'éclairaient plus la pièce que d'une lueur crépusculaire. Elle se pencha en s'efforçant de garder l'épaule et la main qui tenaient ses compagnons les plus droites possibles, et alluma sa lampe de chevet. Cette lumière, par sa vivacité, révéla les taches brunes – dont l’aspect se rapprochait de celui de brûlures - qui parsemaient son visage : deux de part et d'autre de sa mâchoire et une, plus large, sur le dos du nez. Les manches de son chemisier, qu'elle avait retroussées au niveau du pli du coude, dévoilaient des avant-bras couverts de multiples lacérations, dont certaines, rouges, étaient sans l'ombre d'un doute récentes. Ce pathétique spectacle n'éclipsait pas l'éminence de ses yeux, grands et sévères, mis en exergue par de larges paupières et de longs cils, et dont les iris, cerclés d'orange, étaient en partie d'un vert céladon.

        Elle s'adossa contre un coussin et déposa le rat bicolore sur son ventre. Elle resta assoupie pendant près de vingt minutes, avant que le bruit régulier d'un pas dans le couloir ne lui fît rouvrir les yeux. L'idée qu'on lui dérobât sa douce solitude fit naître en elle de l’agacement.

        La porte s'ouvrit sur Onwa. Cette dernière salua Brade et lui expliqua les raisons de son retard : elle avait dû récurer toutes les toilettes de la caserne. Naturellement, Brade ne lui en tenait pas rigueur, puisqu'elle avait oublié cette entrevue. Onwa ôta ses chaussures et se jeta sur le lit ; il vibra si fortement sous son poids que les deux rats volèrent un instant. Pris de panique, ils allèrent se tapir dans le placard.

       « Bravo ! » maugréa Brade. Elle fit un geste de dépit de la main.

       Et Onwa de s'excuser de plus belle, la voix étouffée dans la couverture.

       « Je les avais pas vus, précisa la militaire en réprimant un rire, En revanche... »

       Elle se redressa et s'empara furtivement du bras de Brade. Une telle familiarité déplut à Brade, qui secoua le bras pour se dégager de la poigne de la femme, mais Onwa la tenait comme elle aurait tenu une frémissante prise à la pêche. La force d'Onwa était nettement supérieure à la sienne et elle se résigna, non sans lâcher un soupir.

       Onwa se pencha pour examiner les plaies. Elle releva la manche et en découvrit d'autres.

        « Tu le fais encore ? » demanda-t-elle en arquant un sourcil ; elle n'eut pas de réponse, mais elle n'en requérait pas.

        « Donne-moi de quoi écrire. »

        Brade s'exécuta. Elle prit un calepin et un stylo plume qui traînaient sur son bureau.

        « Demain (Elle brandissait le stylo plume pour lui donner ses directives avec péremption) ! Tu vas au centre médical à la première heure et tu demandes le Docteur Fawks de ma part. Elle va te prendre en consultation assez rapidement et te diriger vers les services psychiatriques. »

        Brade acquiesça. Elle se souvenait très bien du centre médical de l'armée : cette simple évocation la faisait tressaillir. Mais pour l'heure, elle craignait davantage que s'éternisent les sermons d'Onwa. Brade reprit docilement le calepin et le stylo. Sans réfléchir, elle dit alors :

        « Tu sais à qui appartenait ce stylo ? »

        Elle le promena entre ses doigts avec nostalgie. Il était doré et fin ; son embout, bleu nuit, était estampillé de l'acronyme « OIAC ».

        Onwa répondit par la négative.

        « À Papa. »

        Silence. Et puis, lapidaire :

        « Et alors ? »

        Brade avait écarquillé les yeux. Elle le sentit, son mépris devenu haine, lui brûler la poitrine, la gorge, jusqu'aux yeux, et cette aigreur manqua de lui arracher des larmes. Un instant, elle ne put soutenir l'indolence du visage d'Onwa ; elle s'étonna qu'un mur lui parût providentiel ; qu'il lui offrit, dans un moment si douloureux, la dureté à laquelle son crâne appelait furieusement.

       Son regard s'arrêta brièvement sur l'urne qui reposait au sommet de sa bibliothèque. Ce n'était plus sa sœur qui se tenait devant elle, mais une abomination.


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  •     Ether serait tenue en martyr, à sa mort. Elle y songeait lorsqu'elle creusait la terre avec ses compagnons. La terre venait s'écraser contre ses lunettes de protection et sa combinaison grise.
         Elle savait qu'elle viendrait ; que ce n'était qu'une question de temps ; bientôt, bien assez tôt. On ne touche pas impunément aux secrets d'État d'une dictature militaire. Elle ne redoutait pas ce jour. Elle avait cru qu'il viendrait plus tôt, avec sa fragile santé. Toutes leurs activités semblaient les y préparer : elle excellait même dans la mort.
         L'ennemi arriverait par le nord-ouest. Ses compagnons et elle étaient le premier groupe sur leur trajectoire. Elle se réjouissait de n'avoir pas d'attachement particulier aux personnes qui le composaient. Aussi horrible pût être leur mort, elle serait plus douce aux yeux d'Ether que celle de quelqu'un qu'elle estimait. Son père lui avait appris à penser cela sans honte.
         Il lui semblait qu'ils creusaient tous leur tombe. Le trou faisait une dizaine de mètres de profondeur : les corps s'y entassaient aisément. Le vacarme de leurs machines tranchantes avait quelque chose de macabre. Aucun bras, aucun doigt, aucune jambe n'avait encore été tranché par les tarières, mais si ce n'était pas ces machines-là qui les démembraient, c'en seraient forcément d'autres.
         Le soir venu, elle veillait très tard sans pour autant montrer de signes de fatigue le lendemain. Elle n'avait rien de surhumain, mais la perspective de vivre ses derniers instants la tenait éveillée. Le sommeil la préparait à la mort, pensait-elle. Elle aurait l'éternité devant elle pour être morte, alors elle se tenait dans l'encadrement de la fenêtre à contempler les steppes désolées.
         Elle avait enveloppé sa jambe droite de ses bras et posé son menton sur son genou, tandis que son autre jambe pendait dans le vide. Chaque fois qu'elle posait les yeux sur ces paysages, elle les redécouvrait, comme si elle était incapable de saisir une image. Les bâtiments effondrés étaient spectaculaires. Ils étaient tant délabrés que c'était à se demander s'ils avaient déjà tenus un jour, ou si les géants existaient. Elle espérait que ses cheveux noirs s'étaleraient avec autant de grâce par terre, et que ses mains se poseraient délicatement, avec drame. Elle comptait sur ses cordes vocales pour pousser le plus saisissant des cris, au moment venu. Il devait être parfait puisqu'il serait le dernier.
         Les montagnes se tenaient derrière ce champ de bataille, grandes et stoïques.
         Quelle monstre faisait-elle, de penser à toutes ces choses sans qu'elles lui arrachèrent une émotion ? Ce serait avec injustice qu'on la pleurerait. Elle n'avait que la feinte pour faire le drame. Elle était belle comme une peinture, c'est-à-dire fausse. Ce qui lui fendait le cœur, c'était d'imaginer toute la peine que causerait aux autres sa mort, alors qu'elle lui était égale. La plupart des hommes qui meurent songent à leurs beaux souvenirs avant de périr. Les plus jeunes d'entre eux s'imaginent qu'ils auraient pu être plus nombreux. Mais Ether... Elle n'avait jamais senti que sa vie lui devait une collection de beaux souvenirs. Elle n'avait pas d'attentes particulières ; il adviendrait que son existence fane, ou qu'elle fleurisse.
          Peut-être serait-il sage qu'elle écrivît quelques mots au préalable, pour apaiser leur chagrin. Elle ferait attention à ce que son indifférence parût condamnable. Il ne fallait surtout pas qu'on pût la confondre avec de la bravoure...
          Enfin, elle connaissait l'âme sensible de son aimé. Il était assez poète pour s'attrister de son indifférence. Ses parents l'avaient vue abattue toute sa vie, et son existence leur paraîtrait, en définitive, tout à fait morose.
          La seule solution qu'il lui restait pour ne pas mourir en martyr, c'était de tout confesser. Elle n'avait rien fait, mais elle avait tout senti. Cette nuit qu'ils regardèrent les étoiles, elle avait eu envie de se blottir contre son ami. Chacun de ses regards était coupable quand elle le contemplait. Elle se détournait souvent, gênée de son vice. Sa gêne n'avait rien de charmant, et elle craignait que son ami ne la détestât.
         Quant à ses parents, elle avait nourri à plusieurs reprises une haine sans pareille à leur égard. Elle se souvenait leur avoir écrit une lettre ignoble il y a quelques années. Bien qu'elle n'eût jamais l'intention de la leur envoyer, ils finiraient bien par la retrouver dans ses affaires.
         Ce n'est qu'après avoir sorti un calepin de sa poche qu'elle aperçut de faibles lumières se profiler l'horizon. Comme il était très tard et qu'ils étaient perdus au milieu de nul part, il n'y avait pas d'autres sources lumineuses que la lune. Il arrivait que l'on croisât quelques pauvres gens dans les parages, mais ceux-ci ne cherchaient pas à s'enfoncer dans les ruines de Milo, au contraire. Les lumières se rapprochaient doucement. Voilà quelques centaines de mètres que leur trajectoire était la même. Elle entendit l'éclaireur s'agiter à l'étage du dessous, réveiller tout le monde à la hâte. Ether comprit qu'elle n'aurait pas le temps d'écrire un récit convaincant, et puis, malgré elle, le galop des lumières avait soulevé sa poitrine d'effroi. Son adrénaline était telle qu'elle se sentait prête à détaler à toute vitesse. Hélas, il était déjà trop tard.
    ---- 

         Brade regarde à ses pieds avec fascination. L'épaisse vitre donne un aperçu de l'étage inférieur, et la vitre qui s'y trouve de l'étage encore plus bas. Elle a toujours vécu en hauteur, et celle-ci la ramène à son malheur. Elle reste ainsi plusieurs minutes. Le vide est bienfaiteur. Malgré son vertige, elle souhaiterait descendre.
         « Brade, viens voir », l'appelle doucement son amie.
         Junsee contemple une toile. La peinture la surplombe de plusieurs mètres tant elle est grande. Son cadre, en or plaqué, est tout aussi massif.
         Les cheveux de Junsee retombent avec perplexité sur ses épaules. Ils ont la couleur du café, onctueuse et reposante. Brade caresse tant le sol lorsqu'elle marche que le claquement de ses bottes contre le parquet est tout juste audible. Le visage de Junsee se tourne légèrement ; il dévoile une pommette et une joue roses. Brade passe lentement sa main dans la soyeuse chevelure, tandis qu'elle enlace son frêle corps de l'autre. C'est là qu'elle lève enfin le nez vers la peinture : l'Ophélie de Millais. Junsee savait qu'elle l'aimait.
         Le corps d'Ophélie flotte avec une grâce funèbre. Sa bouche est si délicate que Brade aimerait y glisser ses doigts.
       « Tu serais aussi belle qu'elle, à l'orée de la mort », murmure-t-elle.
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        Brade croqua dans la glace. Sa saveur était douce, et la couche de chocolat, croquante. Elle eut un frisson lorsque ses dents entrèrent en contact avec la crème froide. Il lui semblait que son monde ne tenait qu'à ce qui se trouvait au bout du bâtonnet ; qu'à ce qui fondait et ce qu'elle engloutissait à mesure des secondes, inéluctablement.
        Elle voyait mal dans l'obscurité. Elle avait beau cligner des yeux pour remettre ses lentilles de contact, les lumières des lampadaires qui se reflétaient sur l'eau du fleuve lui paraissaient toujours plus floues. Elle vit que des gouttes de crème glacée avaient glissé le long de ses doigts pour s'écrouler sur le sol.
        Quelques personnes se prélassaient sur les quais. Elle entendait distraitement leurs discussions et leurs rires, et enviait leur insouciance. Elle lécha la crème sur ses doigts.
        Elle se souvenait de ses longues balades avec Junsee le vendredi soir, sur ces mêmes quais. Junsee n'arrêtait pas de s'extasier que son ombre fût difforme et que ses mains parussent énormes. Elle était tombée sous le charme d'un petit chat roux qui s'était obstiné à les suivre pendant toute leur balade. À la fin de la soirée, elle avait pris un ton plus grave, de confidence, et lui avait conté quelques sombres histoires qui lui étaient arrivées, puis elles avaient fini par s'enlacer. Il était assez tard pour qu'elles soient absolument seules.
         Une bourrasque secoua ses cheveux noirs et elle mit sa main libre sur son épaule nue. Elle ne portait qu'un débardeur en flanelle et un short en jean, et son sentiment de solitude s'accentua. La chaleur de Junsee... Une douleur insidieuse la prit à la poitrine lorsqu'elle songea : cette chaleur que je ne connaîtrai plus... Je me sens à nouveau orpheline. Comme pour chasser ces terribles songes, elle porta le bâtonnet à sa bouche pour manger les dernières traces de crème.
         Brade lança le bâtonnet dans le fleuve et se redressa. Il flottait paisiblement à la surface. Rien ne la rattachait plus à son ancienne vie, à son atroce confort. Elle gravit les marches des quais pour se mettre à déambuler confusément. Plusieurs fois, la pensée qu'elle avait commis l'irréparable la foudroya sur place. Elle se disait : qu'il est simple de courber l'échine... Et ce que ma vie aurait continué à être un long fleuve terrible, si j'avais su m'y tenir. La froideur rassurante des dortoirs l'appelait, mais elle continuait machinalement à marcher dans la direction opposée.
        Elle tâchait de s'occuper l'esprit en furetant, mais le silence de la ville ne l'aidait pas. La ville était si blanche et symétrique qu'elle se sentait rougir en s'y baladant, avec ses cicatrices et son corps abîmé. Le même carrelage se répétait indéfiniment à ses pieds. Le frottement de ses tongs était régulier. En même temps, elle se souvenait de ses cris : perçants, et elle s'étonnait qu'ils lui appartinrent. Elle ne comprenait même plus la rage qui l'animait à ce moment-là. C'était sorti et c'était devenu aussitôt étranger. Elle avait été punie pour les méfaits d'une autre.
        Des bâtiments si hauts qu'elle n'en voyait pas le bout étaient plantés ça et là. Ce qu'elle se sentait petite, alors ! Ils n'avaient qu'à décider de s'écrouler pour en faire de la chair à pâté. Quant aux lumières des foyers, celles-ci le ramenaient à sa décision : Brade avait trahi sa maison.
        Le rouge du sang forme un formidable contraste sur le carrelage blanc. Ce fut soudain : elle avait tendu le bras avec une telle intention de nuire que l'infirmier s'était tordu dans tous les sens. Inutile de dire qu'il lâcha la seringue qu'il s'apprêtait à lui injecter. Elle avait simplement pensé : à quoi bon m'acharner à faire de beaux souvenirs, s'ils me les prennent à chaque fois ? Ils lui avaient pris ceux qu'elle avait avec Papa ; qu'importe les souvenirs malheureux ; mais ceux qu'elle avait avec Junsee, c'était hors de question. Le nez de Brade se mit à saigner abondamment et elle prit la fuite, le visage dans les mains. Il lui semblait encore entendre les gémissements de l'infirmier, lorsqu'il convulsait au sol. Tous ceux qui tentèrent de l'arrêter connurent le même sort ; à chaque fois c'était les mêmes pensées qu'elle leur infligeait.
        Quand Brade mit les pieds dehors, il était une heure trente du matin. L'air frais avait quelque étrangeté qui l'apeurait. Les larmes coulaient sur ses joues ; ajouté au sang de son nez, elle avait l'impression de se liquéfier. Pendant ce temps, la ville dormait, à l'exception de quelques gens trop heureux pour dormir. Sur sa poitrine pendait un pendentif en corail qui lui avait été offert par Junsee. Elle n'osait le tenir de ses mains ensanglantées, mais elle ne le quittait pas des yeux en courant.
        Ses paupières étaient lourdes et gonflées. Il était trois heures trente et la nuit était une longue descente aux enfers. Elle ne rêvait que de voir l'aube à l'horizon. De longues heures d'errance l'attendaient avant les lueurs salvatrices. Brade finit par s'écrouler peu avant l'aube, cachée dans le renfoncement d'une bordure, sur un carré d'herbe. Ses cheveux noirs formaient un rideau qui cachait son visage. Elle tenait le pendentif dans ses mains.
        La liberté m'attriste, se dit-elle en expirant.
    ----

        J'ai peur de ma solitude. Je veux donc dire : j'ai peur de moi-même.
        Naguère, cette chère solitude avait des bienfaits que je n'avais pas soupçonnés. Elle était douce et poétique et poussait mes jambes chaque soir à courir le pavé. Sous son impulsion, ma foulée était puissante et gravissait les dénivelés sans problème. Je me perdais parfois dans la montagne ou dans les champs et j'écrivais sur la montagne et sur les champs. Cette démarche m'apportait une véritable satisfaction. Je n'avais besoin de personne d'autre que de moi-même pour achever mes objectifs. En somme, j'aimais ma compagnie. Je n'étais pas seule, mais j'aimais l'être. Je n'avais pas besoin de tous ces artifices, les fêtes ou l'amour, pourvu qu'on me fournisse un divertissement. Je ne me démenais pas à me fuir comme je le fais aujourd'hui. L'autre c'est la fuite et je m'y accroche comme à la santé.
        Le rocher d'autrui n'est-il pas plus confortable que la déferlante du moi ? Naturellement, qu'il l'était, mais en même temps il m'effrayait, car il engloutissait tous les soucis jusqu'à m'abrutir. En toile de fond je sentais bien que quelque chose hurlait. Par habitude, je cherchais à la faire taire, mais une part de moi, plus effrontée, souhaitait écouter ce grand bruit...


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  •      Au crépuscule, il régnait sur la Baie une atmosphère de fin du monde. Onwa regardait autour d’elle avec attention pour tenter de mémoriser ce lieu qu’elle quitterait, d’une manière ou d’une autre, très bientôt – elle en avait l’intime conviction. Des visages orange se hâtaient autour du grand feu de la place, duquel s’échappait, jusque très haut dans le ciel, une fumée blanche. Onwa courba la tête pour en observer le chemin. Son visage s’illumina lorsqu’elle vit par hasard, sur le toit de la chaumière des Secum, la silhouette recroquevillée d’Aria. Elle n’était que faiblement éclairée par le feu. Tapie dans cette pénombre, elle ne lui devinait pas son engouement habituel, ce qui la fit hésiter à la rejoindre. Elle alla tout de même, puisqu'il n’y aurait plus grand-chose à oser d'ici peu. Elle buta sur plusieurs objets, non sans émettre quelques cris de surprise, avant de se servir de la coque de la vieille voiture des Secum pour grimper sur le toit du garage de leur bâtisse, puis sur celui de la chaumière. Elle gâchait à chaque fois un peu plus son effet par sa maladresse. Elle ne savait pas faire dans le théâtral. Tant pis ; et perdu pour perdu, quand elle s’installa à ses côtés, elle eut pour premiers mots :
          « Aria, tu ferais mieux de regarder le ciel, c’est sans doute plus joli que tes semelles ! »
         Elle eut un geste avec ses bras, comme pour signifier la grande beauté du monde. Dans le ciel, toujours cette épaisse obscurité funeste. Par crédulité machinale, Aria leva le nez de ses chaussures. Elle ne put retenir un rire devant le large sourire satisfait d’Onwa.
          « Ben c’est noir, quoi. »
         Et elle n’abandonna pas, de surcroît :
          « Mais non ! On voit une étoile, là, riposta-t-elle en pointant du doigt une entité lumineuse à l’Est, Et c’est joli.
         - Ça, c’est un satellite de l’OIAC. Il est assez lumineux pour qu’on le voie tout le temps, la nuit. »
         Et devant la mine déconfite d’Onwa, Aria rit de nouveau.
         « Tu es plus forte pour divertir que pour consoler.
         - Je sais pas si je dois m’excuser ou te remercier, du coup. »
         Aria haussa les épaules. Leurs regards se portèrent sur la place. Les chohliens commençaient à s’agiter près du feu. Ils psalmodiaient et exécutaient une étrange danse païenne, tournoyant, s’arrêtant, s’abaissant pour prier le feu tout en claquant des mains.
          « Je suis contente de pas être restée, déglutit Onwa.
         - Je crois que les cheveux de la maîtresse prennent feu parce qu’elle prie trop près.»
         Elles virent Klaus accourir avec une carafe d’eau pour la jeter sur la tête de la femme. Elles rirent ensemble.
          « Heureusement que Papa se contente pas d’implorer le feu pour nous sortir de là.
         - On va s’en sortir ? » demanda Onwa, les yeux ronds.
         Aria fureta les environs et baissa d'un ton.
          « Je suis pas censée en parler maintenant parce que c’est pas encore sûr. »
         Elle haussa les sourcils, tandis qu’un rictus se dessinait sur son visage. Le rituel païen avait repris de plus belle.
         « Vu leur attitude, il vaut mieux pas les tenir au courant, on sait jamais comment ils pourraient réagir. »
         La jeune fille continua ses explications avec le ton de la confidence.
          « L’OIAC est d’accord pour nous ramener en Gorgone, mais on sait pas encore quand. Ils ont construit une nouvelle ville, et il y a de la place pour nous... »
         Comme elle savait qu’elle avait capté l’attention de son auditoire, elle fit une pause pour ménager un suspens. Et tout en ne quittant pas Onwa des yeux pour guetter son effet, elle étira chacune des syllabes de son mot pour le mettre en emphase ; son chuchotement prit une dimension solennelle :
         « Babylone !… »
         Elle mima l’expression de surprise d’Onwa.
          « Rien que ce nom me fait rêver. »
         Onwa acquiesça docilement d’un hochement de tête.
          « Tu pourrais venir vivre avec nous.
         - Vivre avec vous ? répéta Onwa, circonspecte.
         - Tu n’as plus de famille…
         - Ça me va comme ça. »
         Aria parut vexée de son ton si péremptoire.
         « Quand je vois tout le monde triste et désespéré comme ça (Elle désigna le joyeux rite d'un mouvement de tête), je suis bien contente de ne plus avoir de famille, précisa-t-elle.
         - Où est-ce que tu vas aller, alors ? »
         Onwa gonfla les joues puis les vida de leur air
          « Là où le vent me portera. Je ne ferai pas la difficile. »
          Les phosphènes polychromes réapparaissaient. 

    *

         Onwa ne fut pas surprise de voir un ciel troué de nuées fuyantes, quelques jours plus tard : ce phénomène était de plus en plus fréquent. Elle avait le privilège d’être la première prévenue des tempêtes par ces étranges manifestations lumineuses, mais bientôt, les chohliens commencèrent à interpréter le comportement de la nature, et à s’en inquiéter. Ainsi, la Baie des Chohl était déjà tout à fait déserte lorsqu’une nouvelle tempête frappa, le 14 ventôse 2209 : ses habitants ne mettaient plus un pied dehors, si ce n’est Onwa et Clochette. Elle composait distraitement un morceau de guitare, assise dans l’encadrement de la fenêtre du bar, lorsque les premiers symptômes se firent ressentir. Ce fut d’abord le timide clapotis de la pluie contre la fenêtre. Onwa leva les yeux de ses partitions et s’aperçut subitement de l’immense murmure des feux-follets. Elle ne trouva pas le corps recroquevillé de la chatte sur le piano, qui l’avait pourtant suivie, en se retournant.
         Tout s'enchaîna rapidement dès lors. Onwa n'avait pas mis un pied dehors que la tempête battait déjà son plein. Elle ne pouvait pourtant pas se résoudre à rester dans le bar : ses charpentes de bois étaient déjà en parties brisées. La tempête était d'autant plus violente qu'il ne s'agissait pas de pluie cette fois-ci, mais de grêlons, qui mettaient la jeune fille en peine en se couplant au vent. Comme elle tentait de protéger ses yeux et son visage des grêlons, elle n'aperçut pas le tronc, d'abord, puis elle ne vit plus que cela pendant un dixième de seconde, un tronc de frêne ou de chêne, qu'importe, elle fut aisément balayée, traversa la vitre d'une maison et prit le mur de béton de plein fouet. Elle n'eut pas le temps de souffrir, puisqu'elle perdit immédiatement connaissance ; et il le valait mieux, ses plaies et ses os cassés ne lui auraient pas permis de soulever le tronc qui l'écrasaient, ou ne serait-ce que de tenir debout.

    *

         La tempête ne prenait plus les chohliens par surprise ; ils l'avaient anticipée et s'étaient tous terrés dans le sous-sol de l'orphelinat. Ainsi, les enfants étaient toujours les plus en sécurité. Tout ce beau monde était là qui se guettait avec les yeux écarquillés pour se communiquer quelque panique. Ils sentaient les étages de la maison vaciller sous le tranchant du vent. Les vibrations de la bâtisse se propagaient par secousses jusqu'au sous-sol. La brave Aria cheminait dans la froide pièce tandis que son père tenait un discours rassurant depuis une pile de cartons. Il n'y avait que des tuyaux, des bonbonnes, des babioles, des murs bruns et des humains bouleversés.
         Aria ratissa la pièce pendant un quart d'heure avec sa lampe torche. Elle aveuglait régulièrement certains enfants pour les envisager, ce qui agaça quelques parents qui la sommèrent de cesser sa ronde ; rien ne la dissuadait de s'arrêter toutefois. Elle entendit un tintement dans une pièce à l'écart, s'y présenta - la chaufferie -, et l'éclaira pour y trouver Clochette, laquelle s'affolait davantage de tant de présences que de la tempête. Aria fronça les sourcils sans plus considérer la chatte pour se hâter auprès de son père, dont elle ne put qu'agripper le pantalon de sa petite taille ; et devant l'absence de réaction de Klaus, qui abreuvait le peuple de jolies paroles, elle cria et secoua le tissu. Aria n'implorait pas le feu : elle ne venait jamais causer qu'avec pragmatisme.
          « Onwa est pas là ! elle s'époumona pour se faire entendre malgré le grabuge.
          - Elle ne vient pas toujours se mettre à l'abri avec nous, Aria.
          - Oui, elle va se cacher avec Clochette d'habitude. Elle a de bonnes cachettes quand Clochette va avec elle. Mais Clochette, elle est là. »
          Elle pointa en direction de la chaufferie.
          Klaus descendit de son piédestal et s'accroupit  auprès de sa fille. Il lui parlait avec bienveillance, mais Aria, si elle avait connu ce mot, aurait plutôt dit condescendance ; les mains sur les épaules et les baisers et les grands gestes pédagogiques et les câlins et les phrases qui s'achevaient par son prénom comme si elle ne faisait que débiter des absurdités, elle avait l'orgueil de détester ces usages. La jeune fille croisa les bras et planta ses fiers yeux dans ceux de son père.
          « Papa, tu vas chercher Onwa. »
         Ce n'était pas une phrase interrogative ni même un ordre ; c'était de l'assertive. Klaus rit, naturellement, mais Aria n'en démordait pas. Elle sentait bien les secousses au dehors, mais elle répétait encore :
          « Papa, tu vas chercher Onwa. »
         Il pouvait mourir en sortant, mais Aria sentait qu'il n'y avait pas de manière plus flagrante de perdre son père qu'en essuyant le refus de sa requête. Il en allait de son honneur, et Aria ne plaisantait pas avec l'honneur.
         Klaus n’était plus amusé. Il devait convenir : laisser seule une enfant qui n'avait pas dix ans par une tempête d'une telle violence ne présumait pas de sa survie ; il sentit même poindre le remord alors qu'il donnait les directives à ses collègues pour s'absenter. Si ce n'était pas pour sa fille, orpheline de mère, il n'y serait pas allé, lui aurait-on fait remarquer son absence. Il imaginait qu'il aurait baissé les yeux, tout au plus. Il n'était pas parcouru d'une émotion particulière en songeant à la mort d'Onwa. Il se débarrassa des barricades qui bloquaient la porte et plaça un masque sur ses yeux en cherchant une motivation dans la noblesse qu'on lui connaissait, et qui grandirait par son geste. La porte vibrait avec une intensité telle qu'elle semblait sur le point de rompre à tout instant. Il se donna dix minutes.
         Il est prêt. Il est emmitouflé dans sa parka. Il soupire.
         Et alors qu'il se jette au cœur de la tempête, il continue à songer, à la vanité de sauver une enfant qui mourrait jeune quoi qu'il en soit, n'ayant plus d'attaches nulle part ; ll est vrai, lâchée seule dans cette nature hostile, Onwa avait tout au plus cinq ans devant elle. Il songe encore, peut-être qu'il périrait là, qu'il condamnerait la Baie entière pour ses yeux, ou même pas, à la môme, parce qu'il était le seul dont l'éloquence pouvait faire considérer un sauvetage à l'OIAC. Il ne sent pas cette extatique conviction d'agir pour le bien. Pur remplissage. Il ne pense qu'à sa peau quand il doit sauver celle d'Onwa. Il n'a pas l'héroïsme de sa fille. Il avance péniblement à travers les gerbes de neige dont toute la Baie est déjà recouverte. Le Temple de l'Équilibre tient encore ; inutile d'en vérifier l'intérieur. Après quelques pas, il distingue une bâtisse. Les vitres sont brisées. Rien d'étonnant par un temps pareil. Il s'en rapproche toutefois.
         Il faut au moins essayer de la trouver, la môme.
         Un tronc s'est encastré dans la maison. Il s'apprête à poursuivre sa route, mais il reporte son attention sur la pièce. Un étui de guitare gît sur le carrelage. Klaus donne ses meilleures enjambées pour pénétrer la maison. Il enjambe quelques débris et trouve Onwa derrière le tronc. Elle a la bouche grande ouverte et la jambe dans un angle improbable. Il ne prend même pas le temps de vérifier si elle vit : il fait rouler le tronc et la soulève. Ses mains rencontrent une substance humide derrière le crâne d’Onwa et il remarque son sang sur le carrelage.
         Un instant, il se voit là, au milieu de la tempête, tenant Onwa, inconsciente, peut-être morte, le visage et les habits ensanglantés, une large balafre sur la pommette droite, et la culpabilité le frappe à nouveau. Il n'a pas tant l'impression de tenir une enfant dans ses bras, mais son héroïsme. Il y a tout : la catastrophe, l'enfant blessé, miséreux, esseulé, secouru par le courageux, l'unique homme, le dévoué, l'altruiste ! Ce n'est pas bien lourd l'héroïsme : il pourrait le laisser là. Pourtant, il le porte comme un fardeau. Il disparaît en grimaçant dans la neige. L'épique ne lui sied pas.


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  •      Un rayon de soleil vint chatouiller l’œil d’Onwa. Les vitraux projetaient leur scène religieuse sur les dalles de pierre du temple. La jeune fille n’avait encore jamais vu les vitraux se projeter aussi vivement sur le sol. Clochette s’était déjà échappée pour profiter du beau temps.
         Onwa ramassa sa sacoche et son instrument, et la normalité d’une telle action la frappa au regard de la tempête de la veille. Elle lui semblait d’autant plus surréaliste que le ciel arborait désormais un bleu limpide et innocent. Il se questionnait souvent sur la réalité de ce qu'elle voyait, mais elle tenait là pour preuve les écorchures et les plaies sur ses jambes.
         Un pan entier de la porte s’était écroulé, et elle put emprunter la sortie principale du temple. Elle ne fut pas surprise de voir les maisons détruites, encastrées les unes dans les autres, mais elle s’étonna que les vieux chênes, qui formaient une allée vers le temple, étaient amputés de plusieurs de leurs membres voire déracinés alors qu’ils avaient résisté à toutes les précédentes tempêtes. Le visage de pierre d’Erasia avait cette fois-ci perdu son nez. Onwa fit quelques pas sur le sentier : elle jeta un regard à sa droite, vers les berges, vides, et le flot de l’océan, tranquille, puis à sa gauche, vers les habitations desquelles s’élevaient quelques voix. Un groupe d’habitants se précipitait dans sa direction ; elle n’avait pas hâte de s’entretenir avec eux. Ils lui posèrent quelques questions, mais elle perdit toute disposition à parler en constatant que chacune de ses réponses étaient suivies de sceptiques froncements de sourcil. Elle finit simplement par dire qu’elle ne savait rien. Sans plus la considérer, ils se dirigèrent vers les berges en hurlant des prénoms.
         Tintements de grelots. Sur la place, Aria, assise sur un banc, jouait sans conviction avec Clochette. Elle faisait virevolter un bout de bois de part et d’autre de la chatte, qui bondissait pour tenter de s’en emparer. La fillette releva ses grands yeux ambre sur Onwa en entendant le bruit de ses tongs sur la terre. Si tôt qu’elle reconnut Onwa, elle lâcha un couinement de joie et le bâton. Clochette en profita pour attraper le bout de bois entre ses pattes et le mordre hargneusement. Elle courut prendre Onwa dans ses bras ; elle la serra d’une force qu’Onwa ne lui connaissait pas. Cependant, après quelques secondes, Aria sortit la tête du cou de son amie.
          « T’as vu Maman ? »
         Elle détourna le regard. Les rayons du soleil donnaient à Aria des yeux dorés si profond qu’Onwa craignit qu’elle ne découvrît toute la vérité d’un seul coup d’œil. Elle ne pouvait pas mentir sciemment - un pincement à la poitrine l’en empêchait -, et elle n’était pas non plus douée avec les mots.
          « Alors tu fais comme les adultes ? Tu me dis rien ? » s’indigna Aria.
         Onwa ne put s’empêcher de ressentir de la culpabilité en croisant son air réprobateur, auréolé de candides taches de rousseurs. Ses cheveux châtains, comme électrisés par le soleil, semblaient prêts à lui lancer des décharges dans tout le corps. Malgré son jeune âge, elle dégageait une aura singulière dont émanait une autorité naturelle. On ne voulait pas être source de déception pour Aria, c’était disgrâce, terrible courroux ! Alors, Onwa, d’habitude si insensible à l’autorité, se hâta de lui faire face. Elle allait dire, et sans tact, mais au moins, elle ne serait pas condamnée à l’électrocution.
          « Pardon ! Toute cette agitation m’a secouée… murmura Onwa, contrite, J’ai vu ta mère ! s’empressa-t-elle de rajouter, Hier. Mais je l’ai pas revue depuis. »
         Silence.
          « Je crois… »
         Elle hésita un instant, avant de reprendre, plus fermement : 
        « Je crois qu’elle est morte. »
         Silence. Aria quitte la place. Il ne s'y trouve plus qu’Onwa, pour être brûlée par le zénith ; le reste se profile dans l’ombre.
         Onwa avait dit la vérité, Onwa n’allait pas subir le terrible courroux, mais pour autant, sa gorge ne s’était pas dénouée. Elle avait été profondément soulagée de voir Aria rentrer chez elle : les rares fois où elle avait tenté de consoler quelqu’un, ses paroles avaient été si crues qu’elles n’avaient eu pour effet que de redoubler ses sanglots. Pourtant, c’était ce soulagement même qui s’était fait prolongement de sa culpabilité première.

    *

         Onwa s’était allongée dans l’herbe près du phare, sur la colline au plus haut point de la Baie. Là, elle retrouvait la tranquillité des flots et des vents fougueux si propice à la méditation. Le soleil s’était à nouveau éclipsé derrière d’opaques nuages blancs ; le firmament était d’une blancheur presque absolue. Les arbres bruissaient et laissaient tomber leurs feuilles, qui se projetaient au loin. Elle sentait le vent. Elle sentait l'herbe. Elle sentait les arbres. Elle sentait les flots. La nature frémir, et faire frémir.
         Depuis la tempête, les chohliens s’organisaient pour tenter de retrouver des survivants sous les décombres, ou, bien souvent, leur cadavre. Klaus organisait des funérailles à la pelletée. Les stèles n’étaient que des cailloux, exceptée celle d’Argante, que Klaus avait gravée lui-même. Onwa se tenait loin de cette atmosphère morbide, saturée de pleurs et de tourments ; elle la connaissait déjà, c’étaient de ces périodes pendant lesquelles n’importe qui pouvait suspendre brusquement sa phrase pour éclater en sanglots, et elle en venait à se demander s’ils ne faisaient pas dans la surenchère. La simple idée de ces humains pleins de bons sentiments qui s’enlaçaient pour pleurer ensemble à longueur de journée lui provoquait des frissons de dégoût dans tout le corps. La prochaine tempête viendrait bientôt et balaierait toute cette mièvrerie, son cynisme avec.
         Onwa ne pouvait pas imiter le firmament et les vagues indéfiniment. Elle se redressa et dévala la colline. Elle courait en grandes enjambées pour traverser le petit bois et ses hautes fougères. Comme de petits insectes se collaient à son visage, elle secouait la tête avec vigueur. Le flot des vagues, sournois, s’abattait sur la côte avec une étrange douceur. Chaque visage qu’elle croisait était une déception parce qu’il n’était pas celui d’Aria. Elle chercha sur les quais, au temple et sur la place. Elle s’invita même dans la demeure des Secum. Elle ne chercha pas au cimetière, il y grouillait bien trop de choses. Elle ne la trouva pas, alors elle passa le restant de sa journée à vagabonder, par dépit.


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