• Ce jour-là je me suis endormie - Part 1

          Un tiède vent frappait à la fenêtre, en faisant vibrer le vitrage. Sous les draps s'était terré un corps, pas grand-chose de plus. La vibration l’éveilla un peu ; il y avait donc de la vie là-dedans. Son visage puis sa mince poitrine émergèrent lentement des draps. Elle ne portait qu'une brassière et une culotte, négligemment : une des bretelles lui tombait sur l'épaule et découvrait son téton durci par la fraîcheur. La femme se leva. Elle se vit dans la baie vitrée, musclée et droite qu'elle était, avancer vers la fenêtre pour y prendre un air de sage perplexité en se grattant le crâne. Elle ouvrit la fenêtre ; un courant d'air secoua doucement ses cheveux gris. La pipe à tabac qui reposait sur sa table de chevet lui faisait de l’œil. Une flamme vint chatouiller le foyer de la pipe, alors elle prit une expression tout à fait débonnaire en même temps que sa première latte.

         Elle se souvenait avoir entendu un jour qu'il était impossible de ne rien penser. L'impression qu'eut cette idée sur son esprit fut singulière, aussi alambiquée qu'un point d'interrogation. Ce questionnement, elle l'avait senti jusque dans sa poitrine tant il lui avait paru étrange. Peu de souvenirs, peu d'affects, en somme, elle vivait l'esprit léger, ce qui lui avait jusque-là réussi. Cette réflexion la traversa aussi furtivement qu'un train les gares d'une campagne : elle en oublia aussitôt le bruit et ce fut comme si elle n'avait pas pensé en premier lieu.

         La vue que lui offrait sa chambre était vertigineuse, puisque l'immeuble était parmi les plus hauts de la métropole. Quelquefois elle s'était penchée effrontément pour tenter d'apercevoir le jardin de la caserne. Tout ce vacuum l'avait impressionnée quand elle s'était installée. Elle se perdait plus volontiers à l'horizon depuis lors. De toutes les fenêtres illuminées qui paraissaient devant elle, il y en avait toujours une qu'il lui permît de se divertir. Les panneaux publicitaires accrochés aux gratte-ciels changeaient régulièrement. Elle n'avait pas besoin de plus.

     

    *

     

         La journée commençait à l'aube. Après le petit déjeuner, les compagnies effectuaient leur séance de sport quotidienne.

         Le commissaire des armées, un homme glabre au regard perçant, faisait face aux élèves. Sa taille était moyenne, mais sa posture - les bras dans le dos, le poing d'une main dans la paume de l'autre - et son visage sans affect, voilé par l'ombre de son béret, n'inspirait pas la conversation. Il donna les ordres du jour d'une voix claire et monotone, sans avoir besoin de hausser le ton.

         La piste fourmilla aussitôt d'élèves, tous vêtus de la même tenue de sport, ample et grise. La jeune femme salua quelques-uns de ses camarades, mais se savant peu habile avec les mots, elle n'en dit pas beaucoup plus. Une broche dorée sur sa poitrine portait la gravure « Onwa Olsenn ».

         Un jeune homme de sa compagnie, Xander Rill, vint à elle pour parler, entre deux expirations, du soleil qui se levait de plus en plus tard à cause de l'automne. Il est vrai, l'hermétisme du lieu, couplé au rigorisme militaire et à l'obscurité, n'allaient pas pour motiver les compagnies. Onwa acquiesça de bon cœur. Elle n'en dit guère plus, mais il demeura à ses côtés avec, somme toute, un sourire symptomatique de bonne humeur.

         L'intérêt qu'il manifestait à son égard la laissait perplexe : il avait la droiture du bon père de famille et cette bonté naturelle qui lui attirait les faveurs de tout un chacun, pourtant, il s’embarrassait de sa présence. Enfin, elle ne se donna pas la peine de formuler des hypothèses à ce propos : elle courait, et cette activité éclipsait peu à peu toutes les pensées dont pouvait s'encombrer son esprit. Son expression, les yeux fermés, l'allure de son corps qui suivait machinalement la piste, traduisaient une étrange sérénité. Elle ne semblait pas faire un traître effort dans cette entreprise.

         Cette situation particulière ne manqua pas d'amuser un groupe d’élèves qui trottinait derrière eux. De désagréables bruits troublèrent leur inertie matinale :

         « Xander, mon pote... Je veux pas te décevoir, mais elle est gouine ! »

         Onwa fit volte-face pour attribuer un visage à l'auteur de ces paroles : ce dernier ne lui était même pas familier. Ses hautes pommettes lui conféraient un air altier qui se mariait tout à fait au fin sourire qui étirait ses lèvres, comme si sa physionomie avait façonné son caractère, ou inversement. Onwa entendit les gloussements des deux garçons qui l’accompagnaient, aussi cessa-t-elle sa course, disposée à participer à cette hilarité.

         Xander empoigna immédiatement Onwa pour empêcher la confrontation. Il chargea son regard de la plus sage des raisons pour tenter d'en appeler à celle d'Onwa ; elle n'en vit rien. Mais déjà, la fermeté de sa poigne décrut : le trouble-fête, dont l'attitude était manifestement hostile, s'était écroulé devant Onwa.

         Elle se délecta un court instant de la consternation qu'elle lit sur le visage du garçon ; la bouche entrouverte et les sourcils arqués par la surprise, striant sa peau de rides. Son dur regard rivé sur celui qui se tenait à genoux face à elle, elle dit :

         « Tu es pile à la bonne hauteur. »

         Onwa eut tout le loisir de le gifler. Le visage du téméraire pivota sous la force du coup. Elle ne prit même pas le temps de contempler son effet ; la joue légèrement enflée et rouge, peut-être, les yeux grands ouverts, l'incompréhension, la rage, sûrement ; ce dégueulis humain ne l'intéressait pas plus qu'à l'époque.

         Elle se remit à courir tout en modérant sa vitesse ; elle se savait encore observée et tenait à ce que son départ ne passe pas pour une fuite. Le souvenir des multiples châtiments que lui avaient valu son sens de la justice la heurta après quelques secondes, et comme elle se savait assez loin du groupe, elle détala si vite qu'elle dépassa tous les autres élèves.


    *

     

         Le rat gris somnolait tranquillement. Brade s'était approchée d'un pas aérien à la vue de l'animal endormi ; toutefois, ce dernier commença à remuer son museau rose bien avant qu'elle n'atteigne la cage. Il était tout à fait éveillé lorsque le visage de sa maîtresse, d'une joie apparente, se présenta au-dessus des grilles. À ce moment, un rat blanc et gris - un gris beaucoup plus clair que le premier rat - émergea du tunnel en bois qui traversait une partie de la cage. Elle s'empressa de faire coulisser le loquet de la grille pour les prendre un à un dans ses mains et s'assit en tailleur sur le lit. Le rat gris fit preuve d'une intrépidité telle qu'il réussit à grimper au sommet de son crâne en un rien de temps ; le rat bicolore se plaisait dans la paume de la femme, qui le caressait doucement de son index. Comme elle avait baissé la tête pour coller son nez à celui du rat bicolore, quelques mèches noires lui tombèrent devant le visage ; l'animal commença à les mâchouiller et elle rit brièvement.

         Le rat gris, quant à lui, finit par se glisser paresseusement dans son cou, au creux du col ouvert de son chemisier blanc. Brade sentait le contact doux et chaud de son poil contre sa peau.

         Les volets à moitié fermés de sa chambre n'éclairaient plus la pièce que d'une lueur crépusculaire. Elle se pencha en s'efforçant de garder l'épaule et la main qui tenaient ses compagnons les plus droites possibles, et alluma sa lampe de chevet. Cette lumière, par sa vivacité, révéla les taches brunes – dont l’aspect se rapprochait de celui de brûlures - qui parsemaient son visage : deux de part et d'autre de sa mâchoire et une, plus large, sur le dos du nez. Les manches de son chemisier, qu'elle avait retroussées au niveau du pli du coude, dévoilaient des avant-bras couverts de multiples lacérations, dont certaines, rouges, étaient sans l'ombre d'un doute récentes. Ce pathétique spectacle n'éclipsait pas l'éminence de ses yeux, grands et sévères, mis en exergue par de larges paupières et de longs cils, et dont les iris, cerclés d'orange, étaient en partie d'un vert céladon.

        Elle s'adossa contre un coussin et déposa le rat bicolore sur son ventre. Elle resta assoupie pendant près de vingt minutes, avant que le bruit régulier d'un pas dans le couloir ne lui fît rouvrir les yeux. L'idée qu'on lui dérobât sa douce solitude fit naître en elle de l’agacement.

        La porte s'ouvrit sur Onwa. Cette dernière salua Brade et lui expliqua les raisons de son retard : elle avait dû récurer toutes les toilettes de la caserne. Naturellement, Brade ne lui en tenait pas rigueur, puisqu'elle avait oublié cette entrevue. Onwa ôta ses chaussures et se jeta sur le lit ; il vibra si fortement sous son poids que les deux rats volèrent un instant. Pris de panique, ils allèrent se tapir dans le placard.

       « Bravo ! » maugréa Brade. Elle fit un geste de dépit de la main.

       Et Onwa de s'excuser de plus belle, la voix étouffée dans la couverture.

       « Je les avais pas vus, précisa la militaire en réprimant un rire, En revanche... »

       Elle se redressa et s'empara furtivement du bras de Brade. Une telle familiarité déplut à Brade, qui secoua le bras pour se dégager de la poigne de la femme, mais Onwa la tenait comme elle aurait tenu une frémissante prise à la pêche. La force d'Onwa était nettement supérieure à la sienne et elle se résigna, non sans lâcher un soupir.

       Onwa se pencha pour examiner les plaies. Elle releva la manche et en découvrit d'autres.

        « Tu le fais encore ? » demanda-t-elle en arquant un sourcil ; elle n'eut pas de réponse, mais elle n'en requérait pas.

        « Donne-moi de quoi écrire. »

        Brade s'exécuta. Elle prit un calepin et un stylo plume qui traînaient sur son bureau.

        « Demain (Elle brandissait le stylo plume pour lui donner ses directives avec péremption) ! Tu vas au centre médical à la première heure et tu demandes le Docteur Fawks de ma part. Elle va te prendre en consultation assez rapidement et te diriger vers les services psychiatriques. »

        Brade acquiesça. Elle se souvenait très bien du centre médical de l'armée : cette simple évocation la faisait tressaillir. Mais pour l'heure, elle craignait davantage que s'éternisent les sermons d'Onwa. Brade reprit docilement le calepin et le stylo. Sans réfléchir, elle dit alors :

        « Tu sais à qui appartenait ce stylo ? »

        Elle le promena entre ses doigts avec nostalgie. Il était doré et fin ; son embout, bleu nuit, était estampillé de l'acronyme « OIAC ».

        Onwa répondit par la négative.

        « À Papa. »

        Silence. Et puis, lapidaire :

        « Et alors ? »

        Brade avait écarquillé les yeux. Elle le sentit, son mépris devenu haine, lui brûler la poitrine, la gorge, jusqu'aux yeux, et cette aigreur manqua de lui arracher des larmes. Un instant, elle ne put soutenir l'indolence du visage d'Onwa ; elle s'étonna qu'un mur lui parût providentiel ; qu'il lui offrit, dans un moment si douloureux, la dureté à laquelle son crâne appelait furieusement.

       Son regard s'arrêta brièvement sur l'urne qui reposait au sommet de sa bibliothèque. Ce n'était plus sa sœur qui se tenait devant elle, mais une abomination.


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