• Ce jour-là je me suis endormie - Part 3

         Le grand bruit du monde leur était parvenu jusqu'en bas de l'immeuble. Blake, le propriétaire des lieux, leur ouvrit avec enthousiasme, bien qu'il ne les connût pas. Drugg leur avait seulement dit qu'il était un ancien camarade de l'université de Babylone et qu'il vivait dans un immense appartement de la métropole, au dernier étage, de sorte que, même sans avoir le vertige, une sensation de malaise teintée de fascination éprenait celui qui osait regarder par les vitres. Le bâtiment était plus haut encore que celui de la caserne. Il fallait admettre que Blake était tout aussi exceptionnel que les lieux : il attirait l'œil de manière tout bonnement malsaine. De profondes cicatrices déformaient son visage, et si l'un des yeux était vif, l'autre était de verre. C'était une chance que ce fut ses yeux et ses arcades sourcilières qui présentèrent de tels dommages, car il était difficile d'en détacher le regard et que ce pût paraître déplacé. Les sœurs n'eurent pas à contenir leur haut-le-cœur longtemps, car il fut appelé ailleurs.

         Brade suivit Onwa dans la foule comme la lumière de Dieu, tandis qu'elle cherchait Drugg du regard. En désespoir de cause, elles restèrent plantées là, au milieu des épaules et des dos. Qu’il est dur d’être perdu au milieu des regards… C’est à se demander pourquoi on a consenti, avec enthousiasme, de surcroît, à s’infliger de l’ignorance. Onwa prospectait toujours, sans se résoudre à adresser la parole à qui que ce soit. C'est alors que Xander parut, figure familière et salvatrice parmi les masses humaines. C'était le Dieu qu'elles cherchaient.

         La large baie vitrée était ouverte. Il s’y trouvait du peuple, du houka et de longs canapés de cuir. Lorsqu'elles arrivèrent, l'ambiance, guillerette, les mit de suite à leur aise. Chacun arborait de grands sourires et en gratifiait qui que ce soit qui passât sous leurs regards. Un jazz langoureux retentissait. Drugg se trouvait à l’autre bout du balcon, adossé à la balustrade comme s'il présidait une assemblée. Cette dernière était essentiellement masculine : Xander prit place auprès d'un homme légèrement plus petit que lui, Chris Brunswick, à la caractéristique chevelure d'un blond si clair qu'il semblait blanc. À ses côtés se trouvait, à en juger ses yeux bridés, un jeune homme pérolien du nom de Vianney Selecomnesia. C'est Bastian Clowth, un espiègle garçon, qui fit les présentations. Il avait un air tout à fait sympathique, et des cheveux bouclés qui en participaient. Blake ne tarda pas à les rejoindre.  

         Tous se connaissaient du service militaire, expliqua Bastian, et tous, à l'exception de Blake en raison de ses blessures, avaient pris la voie des armes. Evidemment, cette évocation raviva la curiosité d’Onwa quant aux mutilations de Blake. Jusque-là, Bastian s’était montré coopératif, ce qui incita Onwa à le questionner ; cependant, à chaque début de phrase, elle semblait revenir sur sa décision. Elle émit conjonctions, adverbes, pronoms, confusément, sans jamais se résoudre à prononcer un quelconque verbe, et donc à former quoi que ce soit d’intelligible. Par miracle, le visage de Bastian s’éclaira de compréhension, pour immédiatement se rassombrir de gêne.

          « Oh, ça ! Une opération militaire qui a mal tourné à Babylone, si je puis dire… », murmura Bastian, une main devant la bouche.

         Au fond de l'assemblée, Drugg fumait son houka comme un dragon. Brade fut la seule à remarquer son regard plein de fiel.

         « Il a même… »

          Après que les volutes s'échappèrent de son nez, Drugg coupa la parole de Bastian :

         « Bastian, s'il te plaît. »

         Un instant, toute l'attention se porta sur Bastian, y compris celle du principal concerné. Il se tut, évidemment. Et puis, quelques secondes après, la pipe à eau changea de mains et la discussion reprit un ton plus enfantin.

         Brade s'en excusa rapidement pour fumer sa pipe de l’autre côté du balcon. La vue qu’il offrait de Thofras aurait charmé les photographes de l’Etat. Une immense statue d'homme – une quarantaine de mètres de hauteur -, le poing levé, était posée sur un clocher blanc et noir. Du point de vue de Brade, la statue était située exactement au centre du panorama, émergeant fièrement d'entre les bâtiments. Le poing de l'homme était large et renfermait des colonnes de doigts géométriques ; son visage, effacé, ne se distinguait que par un nez en bec d'aigle et un renfoncement en guise d'yeux ; son corps, schématique, ne semblait même pas humain. Le tout était éclairé sur des zones stratégiques pour faire ressortir la statue de nuit. L'œuvre était grossière et n'inspirait rien. Jadis, un Temple de l'Équilibre, le Saint-Rhisis, s'était tenu au même emplacement, et avec modestie. Brade devait avoir onze ans lorsque l'OIAC avait financé, sur le papier, un chantier de rénovation du temple pour faire rayonner Thofras. En l'espèce, ce projet consistait en la destruction du temple et en son remplacement par un monument plus imposant, à l'image de l'Etat laïc. Pourtant, les gratte-ciels qui entouraient le temple du Surhumain étaient de bien meilleur goût. L'un d'entre eux était d'un rouge cuivre si vif qu'on l'apercevait d'un bout à l'autre de la ville, de jour comme de nuit. Une aubaine, puisqu’il concentrait toutes les chaînes d’information de l’OIAC.

         Une femme vint se poster à la balustrade, à quelques mètres de Brade. Ses cheveux bruns, très longs, dont certaines mèches étaient tressées, tombaient en cascade sur ses épaules. Elle portait une cape pourpre qui décrivait le même mouvement que sa chevelure. La cape découvrait des mains fines gantées de soie, qu'elle agita à l’attention de Brade. Voilà quelques secondes que Brade reluquait une superbe femme ; trop belle pour lui adresser la parole, avait-t-elle pensé, et pourtant, ce joli petit minois avait jeté son dévolu sur sa personne ! Brade lui en fut reconnaissante et lui proposa immédiatement de fumer la pipe avec elle.

          « Ce ne sont pas des honneurs que je fais à toutes les inconnues, se vanta Brade.

         - J'en suis flattée ! Je dois dire que cette proposition vient à point. »

         Elle saisit la pipe que Brade lui tendait comme elle eût pris une relique, avec un grand soin. Comme elle était impressionnée par la prestance de cette femme, Brade riait beaucoup, et de peu. Le petit corps de l'inconnue s'affaissa contre le bras de Brade après qu'elle fuma quelques minutes. Brade sentait peser contre elle chaque centimètre de sa peau. Elle dut tenir les mains de l'inconnue pour récupérer sa pipe tant, avec l'ivresse et la défonce, sa poigne était faiblarde. Contre toute attente, un tel contact l'électrisa, si bien qu'elle regretta de devoir l'écourter. Après quelques minutes, la voix de l'inconnue se fit de plus en plus basse, ses paroles, de moins en moins cohérentes, et elle posa sa tête sur l'épaule de Brade. Ses cheveux s'enroulèrent autour d'elle comme des tentacules. Ce ne fut pas pour déplaire à Brade que de devoir glisser son bras autour de sa taille pour la mener vers un canapé à l'intérieur de l'appartement. Elle ne connaissait toujours pas le prénom de la demoiselle, mais éprouvait une certaine tendresse à son égard en regardant son visage endormi sur sa poitrine, à moitié voilé par sa chevelure.

         Tout était encore festif autour d'elles, bien que l'ambiance ne fût pas à son climax. Onwa débarqua dans la pièce en protestant, tandis que Drugg lui fourrait une guitare dans les mains. Sous la pression de son ami et l'approbation des convives, elle se mit à jouer quelques morceaux de jazz. Elle se reprit plusieurs fois à cause du manque de pratique, mais sa technique était assez intéressante pour qu'on l'écoutât avec attention. Outre la musique d’Onwa, on n’entendit plus que la boisson et quelques chuchotements polis.

         La femme assoupie fut doucement réveillée par le chant d'Onwa. Elle se redressa légèrement, considéra Brade comme si elle la découvrait, et lui sourit. Elle saisit au vol la main que Brade ôta timidement de sa hanche pour l'inviter à y rester d'une caresse. Brade comptait bien sur la distraction causée par sa sœur, car elle se sentait bouillir, agitée par un sentiment incontrôlable - chaleur teintée de peur -, et bien incapable de supporter un quelconque regard inquisiteur de l'assistance.

         L'inconnue se pencha - un tel mouvement fit négligemment remonter sa jupe sur ses cuisses - et s'enquit du cou de Brade tout en déposant une petite main sur sa mâchoire. Brade, dépassée par un tel rapprochement, ne pouvait pourtant pas se décider à l'interrompre : l'exaltation supplantait l'inconfort. Son visage était légèrement tourné, de sorte que ses lèvres ne furent pas à proximité directe de celles de la jeune femme, mais elle savait qu’eût-elle tenté de l'embrasser, elle n'aurait su se résoudre à refuser, pas plus qu'elle n'avait su refuser le baiser qu'elle déposait dans son cou. Qu'elle l'embrassât dans ces circonstances, elle ne lui en tint pas rigueur, car ce fut plus enivrant encore que toutes les substances qu'elle avait prises au cours de la soirée et dont l'odeur était restée sur leurs lèvres. L'instant d'après, le regard furieux de Drugg transperça Brade, et, frappée par la culpabilité, elle écarta l'inconnue et s'en fut discrètement. La porte se referma en silence tandis qu'Onwa achevait sa performance dans un tonnerre d'applaudissements.

         Il y eut d'autres événements de cet acabit lors de la soirée, de sorte qu'Onwa, qui, d'ordinaire, surveillait les moindres faits et gestes de sa sœur, ainsi que leur père l'avait exigé d'elle dès son plus jeune âge, la perdit de vue. Au beau milieu d'une discussion légère, qu’il est coutume d’avoir autour d’un houka alors que les lumières de la ville sont éteintes, le blond, Chris Brunswick, avait éclaté en sanglots. Sa mélancolie n’était un secret pour personne tant les cernes qui cerclaient ses yeux étaient violacées, ce qui lui valait davantage de mépris que de compassion. Onwa tâcha de prêter l’oreille à ce qui se disait, mais Drugg l’en empêcha encore. Il disparut avec Chris dans une chambre de l’appartement, la main dans le dos de son ami et l’expression lasse.

          Il régnait dans l’assemblée - toujours la même si ce n’est qu’elle avait été délestée de deux de ses membres -, une sorte de malaise ; de la compassion, ce qu’il est d’usage d’arborer lorsque qu’un ami fond en larmes, mais surtout de l’embarras. Ils se confondirent en excuses, platement, sans qu’Onwa pût en tirer quoi que ce soit d’utile. Il n’y avait qu’un mot, dont elle était déterminée à dégager tout le sens ultérieurement, pour repaître quelque peu sa curiosité : Babylone. Mais en même temps qu’il la satisfaisait, il la déchaînait, car le pronom évoquait chez Onwa une mystérieuse familiarité : la familiarité de ce qui a été connu un temps, puis oublié. Des années de formatage pour forcer l’orphelin – qui est nécessairement un cancre - à servir dans l’armée de l’OIAC ; pour substituer à l’hostilité, la docilité et l’application des protocoles ; à lui fournir, à cet effet, même un semblant de famille ! Toute cette formidable éducation fût ruinée par une infime, et pourtant insidieuse curiosité. Babylone, c’était le coup de pied dans la fourmilière, la graine de chaos qui inspire les histoires dignes d’être racontées.

         Enfin, le naturel finit par revenir au galop. Les fumées du houka se dissipent et Onwa, dans un moment de clairvoyance, se met à chercher Brade. Elle l’a vue avec l’inconnue, qu’elle sait s’appeler Junsee Shibane, voilà une heure ou deux. Or, Junsee est endormie sur le canapé. Seule. Elle fouille toutes les pièces à sa recherche, alors. Chambres, salles de bains, cuisine, sans se soucier de ce qui peut s’y faire, faisant peu de cas, aussi, des airs circonspects des convives devant son empressement. Elle croise même Chris, pleurnicheur, à crier et taper du poing sur le torse de Drugg et sa voix raisonnable. Le balcon, à nouveau. Toujours pas l’ombre de Brade. Elle se précipite hors de l’immeuble sans plus de contentions. L’urgence le lui dicte. La bruine n’a aucune douceur contre son visage. Elle se prépare à voir l’ombre de Brade. Elle l’a imaginée tant de fois. Sa gorge est nouée, sa poitrine douloureuse, son sang glacé. C’est une prouesse athlétique à laquelle elle s’adonne. En un rien de temps, elle regagne la caserne. Elle est essoufflée devant la porte de Brade. Elle craint de s’asphyxier. La porte coulisse. Lentement, pour une fois. Elle regrette qu’il y ait de la lumière lorsqu’elle voit l’ombre de Brade ; celle qu’elle redoutait de voir chaque fois qu’elle a ouvert sa porte. Tout fait sens dans son esprit. La jolie tenue. Les sourires. Les paroles conciliantes. Ce n’était pas de la vanité. C’était un adieu. L’ombre est grande et terrible, elle se projette jusque sur le seuil de la porte, aux pieds d’Onwa. Elle couine ; car quand on manque d’oxygène, on couine plutôt qu’on crie. Le corps de Brade est là, immobile, plaqué contre la fenêtre, immense, parce qu’il est d’ordinaire petit et frêle, suspendu à la tringle par une corde. Sa tête penche sur le côté. Ses cheveux imitent le mouvement de sa tête et recouvrent son visage. Onwa reste figée, un instant, avant de se ruer sur sa sœur. Elle soutient son corps. Elle ne lève pas la tête. Elle refuse de voir son visage blême et ses lèvres bleues, et plus que tout, son regard livide. Tant qu’elle ne regarde pas, il y a de l’espoir. Pourtant, elle sait que l’espoir est mince ; qu’elle ne sent rien battre dans la poitrine qu’elle enlace. Elle tente d’appeler à l’aide ; elle couine, d’abord, puis enfin, elle parvient à hurler. Des pas, des paroles, des mains, le tout saccadé. On décroche Brade. Onwa surprend le regard de l’urne, froide et impassible depuis la bibliothèque, qui lui jette alors des mots comme des rasoirs :

         « Telle père, telle fille. »

          Et elle sourit, aussi bien qu’une urne en métal le peut.


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