• Des regrets prosaïques

        Ether serait tenue en martyr, à sa mort. Elle y songeait lorsqu'elle creusait la terre avec ses compagnons. La terre venait s'écraser contre ses lunettes de protection et sa combinaison grise.
         Elle savait qu'elle viendrait ; que ce n'était qu'une question de temps ; bientôt, bien assez tôt. On ne touche pas impunément aux secrets d'État d'une dictature militaire. Elle ne redoutait pas ce jour. Elle avait cru qu'il viendrait plus tôt, avec sa fragile santé. Toutes leurs activités semblaient les y préparer : elle excellait même dans la mort.
         L'ennemi arriverait par le nord-ouest. Ses compagnons et elle étaient le premier groupe sur leur trajectoire. Elle se réjouissait de n'avoir pas d'attachement particulier aux personnes qui le composaient. Aussi horrible pût être leur mort, elle serait plus douce aux yeux d'Ether que celle de quelqu'un qu'elle estimait. Son père lui avait appris à penser cela sans honte.
         Il lui semblait qu'ils creusaient tous leur tombe. Le trou faisait une dizaine de mètres de profondeur : les corps s'y entassaient aisément. Le vacarme de leurs machines tranchantes avait quelque chose de macabre. Aucun bras, aucun doigt, aucune jambe n'avait encore été tranché par les tarières, mais si ce n'était pas ces machines-là qui les démembraient, c'en seraient forcément d'autres.
         Le soir venu, elle veillait très tard sans pour autant montrer de signes de fatigue le lendemain. Elle n'avait rien de surhumain, mais la perspective de vivre ses derniers instants la tenait éveillée. Le sommeil la préparait à la mort, pensait-elle. Elle aurait l'éternité devant elle pour être morte, alors elle se tenait dans l'encadrement de la fenêtre à contempler les steppes désolées.
         Elle avait enveloppé sa jambe droite de ses bras et posé son menton sur son genou, tandis que son autre jambe pendait dans le vide. Chaque fois qu'elle posait les yeux sur ces paysages, elle les redécouvrait, comme si elle était incapable de saisir une image. Les bâtiments effondrés étaient spectaculaires. Ils étaient tant délabrés que c'était à se demander s'ils avaient déjà tenus un jour, ou si les géants existaient. Elle espérait que ses cheveux noirs s'étaleraient avec autant de grâce par terre, et que ses mains se poseraient délicatement, avec drame. Elle comptait sur ses cordes vocales pour pousser le plus saisissant des cris, au moment venu. Il devait être parfait puisqu'il serait le dernier.
         Les montagnes se tenaient derrière ce champ de bataille, grandes et stoïques.
         Quelle monstre faisait-elle, de penser à toutes ces choses sans qu'elles lui arrachèrent une émotion ? Ce serait avec injustice qu'on la pleurerait. Elle n'avait que la feinte pour faire le drame. Elle était belle comme une peinture, c'est-à-dire fausse. Ce qui lui fendait le cœur, c'était d'imaginer toute la peine que causerait aux autres sa mort, alors qu'elle lui était égale. La plupart des hommes qui meurent songent à leurs beaux souvenirs avant de périr. Les plus jeunes d'entre eux s'imaginent qu'ils auraient pu être plus nombreux. Mais Ether... Elle n'avait jamais senti que sa vie lui devait une collection de beaux souvenirs. Elle n'avait pas d'attentes particulières ; il adviendrait que son existence fane, ou qu'elle fleurisse.
          Peut-être serait-il sage qu'elle écrivît quelques mots au préalable, pour apaiser leur chagrin. Elle ferait attention à ce que son indifférence parût condamnable. Il ne fallait surtout pas qu'on pût la confondre avec de la bravoure...
          Enfin, elle connaissait l'âme sensible de son aimé. Il était assez poète pour s'attrister de son indifférence. Ses parents l'avaient vue abattue toute sa vie, et son existence leur paraîtrait, en définitive, tout à fait morose.
          La seule solution qu'il lui restait pour ne pas mourir en martyr, c'était de tout confesser. Elle n'avait rien fait, mais elle avait tout senti. Cette nuit qu'ils regardèrent les étoiles, elle avait eu envie de se blottir contre son ami. Chacun de ses regards était coupable quand elle le contemplait. Elle se détournait souvent, gênée de son vice. Sa gêne n'avait rien de charmant, et elle craignait que son ami ne la détestât.
         Quant à ses parents, elle avait nourri à plusieurs reprises une haine sans pareille à leur égard. Elle se souvenait leur avoir écrit une lettre ignoble il y a quelques années. Bien qu'elle n'eût jamais l'intention de la leur envoyer, ils finiraient bien par la retrouver dans ses affaires.
         Ce n'est qu'après avoir sorti un calepin de sa poche qu'elle aperçut de faibles lumières se profiler l'horizon. Comme il était très tard et qu'ils étaient perdus au milieu de nul part, il n'y avait pas d'autres sources lumineuses que la lune. Il arrivait que l'on croisât quelques pauvres gens dans les parages, mais ceux-ci ne cherchaient pas à s'enfoncer dans les ruines de Milo, au contraire. Les lumières se rapprochaient doucement. Voilà quelques centaines de mètres que leur trajectoire était la même. Elle entendit l'éclaireur s'agiter à l'étage du dessous, réveiller tout le monde à la hâte. Ether comprit qu'elle n'aurait pas le temps d'écrire un récit convaincant, et puis, malgré elle, le galop des lumières avait soulevé sa poitrine d'effroi. Son adrénaline était telle qu'elle se sentait prête à détaler à toute vitesse. Hélas, il était déjà trop tard.
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         Brade regarde à ses pieds avec fascination. L'épaisse vitre donne un aperçu de l'étage inférieur, et la vitre qui s'y trouve de l'étage encore plus bas. Elle a toujours vécu en hauteur, et celle-ci la ramène à son malheur. Elle reste ainsi plusieurs minutes. Le vide est bienfaiteur. Malgré son vertige, elle souhaiterait descendre.
         « Brade, viens voir », l'appelle doucement son amie.
         Junsee contemple une toile. La peinture la surplombe de plusieurs mètres tant elle est grande. Son cadre, en or plaqué, est tout aussi massif.
         Les cheveux de Junsee retombent avec perplexité sur ses épaules. Ils ont la couleur du café, onctueuse et reposante. Brade caresse tant le sol lorsqu'elle marche que le claquement de ses bottes contre le parquet est tout juste audible. Le visage de Junsee se tourne légèrement ; il dévoile une pommette et une joue roses. Brade passe lentement sa main dans la soyeuse chevelure, tandis qu'elle enlace son frêle corps de l'autre. C'est là qu'elle lève enfin le nez vers la peinture : l'Ophélie de Millais. Junsee savait qu'elle l'aimait.
         Le corps d'Ophélie flotte avec une grâce funèbre. Sa bouche est si délicate que Brade aimerait y glisser ses doigts.
       « Tu serais aussi belle qu'elle, à l'orée de la mort », murmure-t-elle.
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        Brade croqua dans la glace. Sa saveur était douce, et la couche de chocolat, croquante. Elle eut un frisson lorsque ses dents entrèrent en contact avec la crème froide. Il lui semblait que son monde ne tenait qu'à ce qui se trouvait au bout du bâtonnet ; qu'à ce qui fondait et ce qu'elle engloutissait à mesure des secondes, inéluctablement.
        Elle voyait mal dans l'obscurité. Elle avait beau cligner des yeux pour remettre ses lentilles de contact, les lumières des lampadaires qui se reflétaient sur l'eau du fleuve lui paraissaient toujours plus floues. Elle vit que des gouttes de crème glacée avaient glissé le long de ses doigts pour s'écrouler sur le sol.
        Quelques personnes se prélassaient sur les quais. Elle entendait distraitement leurs discussions et leurs rires, et enviait leur insouciance. Elle lécha la crème sur ses doigts.
        Elle se souvenait de ses longues balades avec Junsee le vendredi soir, sur ces mêmes quais. Junsee n'arrêtait pas de s'extasier que son ombre fût difforme et que ses mains parussent énormes. Elle était tombée sous le charme d'un petit chat roux qui s'était obstiné à les suivre pendant toute leur balade. À la fin de la soirée, elle avait pris un ton plus grave, de confidence, et lui avait conté quelques sombres histoires qui lui étaient arrivées, puis elles avaient fini par s'enlacer. Il était assez tard pour qu'elles soient absolument seules.
         Une bourrasque secoua ses cheveux noirs et elle mit sa main libre sur son épaule nue. Elle ne portait qu'un débardeur en flanelle et un short en jean, et son sentiment de solitude s'accentua. La chaleur de Junsee... Une douleur insidieuse la prit à la poitrine lorsqu'elle songea : cette chaleur que je ne connaîtrai plus... Je me sens à nouveau orpheline. Comme pour chasser ces terribles songes, elle porta le bâtonnet à sa bouche pour manger les dernières traces de crème.
         Brade lança le bâtonnet dans le fleuve et se redressa. Il flottait paisiblement à la surface. Rien ne la rattachait plus à son ancienne vie, à son atroce confort. Elle gravit les marches des quais pour se mettre à déambuler confusément. Plusieurs fois, la pensée qu'elle avait commis l'irréparable la foudroya sur place. Elle se disait : qu'il est simple de courber l'échine... Et ce que ma vie aurait continué à être un long fleuve terrible, si j'avais su m'y tenir. La froideur rassurante des dortoirs l'appelait, mais elle continuait machinalement à marcher dans la direction opposée.
        Elle tâchait de s'occuper l'esprit en furetant, mais le silence de la ville ne l'aidait pas. La ville était si blanche et symétrique qu'elle se sentait rougir en s'y baladant, avec ses cicatrices et son corps abîmé. Le même carrelage se répétait indéfiniment à ses pieds. Le frottement de ses tongs était régulier. En même temps, elle se souvenait de ses cris : perçants, et elle s'étonnait qu'ils lui appartinrent. Elle ne comprenait même plus la rage qui l'animait à ce moment-là. C'était sorti et c'était devenu aussitôt étranger. Elle avait été punie pour les méfaits d'une autre.
        Des bâtiments si hauts qu'elle n'en voyait pas le bout étaient plantés ça et là. Ce qu'elle se sentait petite, alors ! Ils n'avaient qu'à décider de s'écrouler pour en faire de la chair à pâté. Quant aux lumières des foyers, celles-ci le ramenaient à sa décision : Brade avait trahi sa maison.
        Le rouge du sang forme un formidable contraste sur le carrelage blanc. Ce fut soudain : elle avait tendu le bras avec une telle intention de nuire que l'infirmier s'était tordu dans tous les sens. Inutile de dire qu'il lâcha la seringue qu'il s'apprêtait à lui injecter. Elle avait simplement pensé : à quoi bon m'acharner à faire de beaux souvenirs, s'ils me les prennent à chaque fois ? Ils lui avaient pris ceux qu'elle avait avec Papa ; qu'importe les souvenirs malheureux ; mais ceux qu'elle avait avec Junsee, c'était hors de question. Le nez de Brade se mit à saigner abondamment et elle prit la fuite, le visage dans les mains. Il lui semblait encore entendre les gémissements de l'infirmier, lorsqu'il convulsait au sol. Tous ceux qui tentèrent de l'arrêter connurent le même sort ; à chaque fois c'était les mêmes pensées qu'elle leur infligeait.
        Quand Brade mit les pieds dehors, il était une heure trente du matin. L'air frais avait quelque étrangeté qui l'apeurait. Les larmes coulaient sur ses joues ; ajouté au sang de son nez, elle avait l'impression de se liquéfier. Pendant ce temps, la ville dormait, à l'exception de quelques gens trop heureux pour dormir. Sur sa poitrine pendait un pendentif en corail qui lui avait été offert par Junsee. Elle n'osait le tenir de ses mains ensanglantées, mais elle ne le quittait pas des yeux en courant.
        Ses paupières étaient lourdes et gonflées. Il était trois heures trente et la nuit était une longue descente aux enfers. Elle ne rêvait que de voir l'aube à l'horizon. De longues heures d'errance l'attendaient avant les lueurs salvatrices. Brade finit par s'écrouler peu avant l'aube, cachée dans le renfoncement d'une bordure, sur un carré d'herbe. Ses cheveux noirs formaient un rideau qui cachait son visage. Elle tenait le pendentif dans ses mains.
        La liberté m'attriste, se dit-elle en expirant.
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        J'ai peur de ma solitude. Je veux donc dire : j'ai peur de moi-même.
        Naguère, cette chère solitude avait des bienfaits que je n'avais pas soupçonnés. Elle était douce et poétique et poussait mes jambes chaque soir à courir le pavé. Sous son impulsion, ma foulée était puissante et gravissait les dénivelés sans problème. Je me perdais parfois dans la montagne ou dans les champs et j'écrivais sur la montagne et sur les champs. Cette démarche m'apportait une véritable satisfaction. Je n'avais besoin de personne d'autre que de moi-même pour achever mes objectifs. En somme, j'aimais ma compagnie. Je n'étais pas seule, mais j'aimais l'être. Je n'avais pas besoin de tous ces artifices, les fêtes ou l'amour, pourvu qu'on me fournisse un divertissement. Je ne me démenais pas à me fuir comme je le fais aujourd'hui. L'autre c'est la fuite et je m'y accroche comme à la santé.
        Le rocher d'autrui n'est-il pas plus confortable que la déferlante du moi ? Naturellement, qu'il l'était, mais en même temps il m'effrayait, car il engloutissait tous les soucis jusqu'à m'abrutir. En toile de fond je sentais bien que quelque chose hurlait. Par habitude, je cherchais à la faire taire, mais une part de moi, plus effrontée, souhaitait écouter ce grand bruit...


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