• Écriture

    Toi qui m'entends, toi qui lis mes lignes - existes-tu ? -
    Laisse ma pseudo-verve régner en ces lieux esseulés,
    mon âme écœurée, écorchée ;
    mon corps effleurer, délicatement, le fond de tes pensées.
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    Textes en prose et poèmes

  •       Quel animal mérites-tu ?
          Je n'aurais pas la médiocrité de t'attribuer le plus laid. Ce serait trop simple. Cet animal sera laid, non par sa physionomie, mais par sa bassesse.
          Au contraire, il te faudrait un animal attendrissant. Un animal qui couine, et qui mord de ses petites dents terribles. Un lapin, peut-être ? Son existence est tout à fait inutile, et, bien qu'il soit doux, il est parfois hargneux de caractère.
          La voici, notre bestiole. Un lapin avec des dents pointues et un air farouche. Des yeux bleus, très touchants, et un pelage châtain, très soyeux. Le regard fuyant, évidemment, ce qui lui donne un certain charme de mouton noir. Cela plaît aux filles sensibles. Ce lapin, il s'appelle Louis ; un prénom mou, qui te sied tout à fait.
          C'est un lapin qui a du chien, puisqu'il revient souvent la queue entre les jambes. Mais quelle ironie que ta queue de lapin soit si petite, de sorte qu'elle ne puisse même pas se glisser entre tes jambes... Car enfin, ta démarche était ridicule lorsque tu revenais me voir après avoir fauté. Court sur pattes et tête baissée. La pitié, tu avais pratiqué. Tu n'étais pas beaucoup plus glorieux lorsque tu partais. Tu avais de cette détermination d'enfant ; la détermination que les bambins tiennent un instant, pour la gloire de la crédibilité, mais dont ils se délestent dès qu'ils doivent faire face à ses conséquences.
          Il y avait une certaine bravoure, je dois le reconnaître, à venir te promener timidement devant mon air furieux. Peut-être dois-je blâmer une faiblesse de ma part. Je n'osais pas, à l'époque, habiller mon visage de colère. La faute aux regards de lapin, ça... Ils ne rendent pas tendre, à terme.
          Vois-tu, je n'ai aucunement envie de faire le récit de tous tes exploits. Je te laisse le faire dans ta petite tête ; mais je te connais, et je n'oublie pas que tu restes un lapin. Et ce qu'il se trouve, dans la tête du lapin Louis, c'est avant tout une volonté de conservation. Autrement dit, surtout du moi, bien peu des autres. Tu penserais que moi aussi, j'ai été terrible, et que par la terreur que je t'inspirais, tu devenais terrible à ton tour. C'est qu'avec des yeux pareils, on ne peut qu'être victime
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          Je pense beaucoup depuis hier, ce qui peut paraître stupide, car il est souvent dit que l'on pense en permanence. Je parle de pensées intimes. De rares pensées, donc. Il m'est arrivé de ne pas en avoir pendant plusieurs semaines, si ce n'est plusieurs mois, avec le manque de solitude. Pourtant, elles m'envahissent depuis quelques temps.
          Comme elles sont rares, elles sont aussi un peu étranges. C'est assez exceptionnel que de découvrir encore des pensées après vingt-et-un ans de vie. Je me réjouis de leur variété, peu importe leur nature.
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          Je ne suis pas habituée à agir avec si peu de rationalité. Hier, je me suis sentie comme un animal. Il y avait cet instinct qui hurlait dès que je voyais la tête de Sijerâ trop proche de l'épaule du garçon, et, ce dont je suis encore moins fière, qui complotait pour qu'elle n'y soit plus. Mais aussi, avec quelle opiniâtreté elle agissait ! J'ai bien essayé de les séparer, sur le canapé, mais elle le menait comme un enfant, un grand enfant, même, d'une docilité telle qu'il attendait son ascendant pour s'asseoir à ses côtés.
          Ce que j'ai dû être insupportable, à m'immiscer à tout venant dans leurs discussions ! À jaillir, déranger leur tête-à-tête sans discontinuer, alors que je n'avais rien à dire ! C'est cela, peut-être, le plus terrible, d'être jaloux et de n'avoir rien à dire pour sa défense, rien à arguer pour nous convaincre qu'on est meilleur, quelque part, d'une quelconque manière ; car ce phénomène même est le responsable de cette jalousie, qu'il l'attise en nous plongeant plus bas. Plus bas n'est pas très bas - j'ai ma prestance -, enfin c'est toujours plus bas relativement à quelqu'un. Je ne voyais plus que les qualités que Sijerâ avait, et comment elle m'en dépouillait cruellement. Sans même se forcer, elle rassemble autour d'elle des groupes comme des fanatiques ; ils viennent chercher sa lumière. Et moi, et mon obscurité, j'avais pué des années la solitude, bonne solitude, surtout, cela dit, mais cette aura, je ne l'avais pas, ou différemment, avec ce respect emphatique qui ne m'apportait aucune grâce. Et puis, moi, je ne mène pas les enfants, je les accueille, je les laisse s'épanouir, y compris dans leur désintérêt ou leur gêne.
    Je dois dire, aussi, que je n'ai plus le courage de parler au garçon depuis qu'il a voulu me faire taire, voilà quelques mois, j'aurais trop peur de voir sur son visage un rictus timide. Qu'il m'agace, lui aussi, à n'être pas assez grand pour se mener lui-même, agir selon sa propre maxime, et montrer explicitement ce qu'il désire ; j'aurais accepté mon sort, je me serais tue, alors. S'il avait été moins beau, je n'aurais pas eu ce souci.
          Mais si elle avait été plus subtile, elle, aussi, à ne le lâcher d'aucune semelle ! Enfin, moi non plus, je ne les lâchais pas d'une semelle, je coupais gaiement leur conversation, ou j'en écoutais le contenu avec impudeur, qu'il n'y ait rien d'intime là-dedans, et je bondissais dès que je les voyais s'éclipser, bien que ce ne fût pas seul à seul, et s'ils devaient se montrer complices, je tâchais de participer à leur complicité. Je ne pouvais me raccrocher qu'à une chose ; s'il avait été docile, c'est parce qu'elle l'avait mené - j'entendais plus la voix de Sijerâ que la sienne - et le garçon, faible de caractère, consentait à cela aisément ; enfin, s'il était plus gêné en ma présence, c'est à cause de quelques antécédents, d'abord, et que je l'intimide, effet que je provoque souvent, ces derniers temps... Ainsi, c'est moins éprouvant, bien que peu acceptable.
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         Si je devais placer ma fin de semaine sous le signe d’un proverbe, ce serait « L’homme est un loup pour l’homme ». Ce que je suis tendre… Et ce qu’il peut être impitoyable ! Il me met en tension ; lui déplais-je ? Le contenté-je ? S’il est capable de sincérité, il ne sait dire la vérité sans être désagréable ; s’il en est incapable, c’est encore pire, car il nous plonge dans une épaisse incertitude.

     


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  •      Et dans ma tête, en permanence, des doutes qui me feraient oublier la douceur de son étreinte. De sournois doutes qui veulent tout corroder de craintes ; qui imaginent des culs-de-sac, là où se dessinent des dédales.
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       Emma, je prononce ton nom. Tu es morte ; qu'importe, je te condamne, mon amie à titre posthume. Je t'ai déjà fait toutes les louanges que je pouvais : j'ai parlé de tes sots cheveux bruns, j'ai parlé de ton sourire mélancolique, ah, ai-je seulement parlé de ton rire ? Tant pis pour le rire. Aujourd'hui, je te condamne. Et je ne veux pas dire par là que je suis en colère contre toi. La colère, je m'y suis aussi attardée, au moins dans mon esprit.
       Si je te condamne, c'est avec toute la légèreté d'une amie. Qu'aurais-tu préféré ? Que je reste dans mon respect empathique des morts ? Ou que je te laisse au chaud dans tes trois litres de métal bon marché ? Ah ! Je crois que c'est toujours mieux que je parle de toi, même si ce n'est pas en enfant de cœur. Tu n'aurais pas compris, je crois, mais tu aurais aimé te savoir sous ma plume, comme j'ai aimé savoir que j'étais sous la tienne.
       Il semblerait que je ne puisse pas m'empêcher de retomber dans mon sentimentalisme dégoulinant. Peut-être que, grâce à moi, tu seras à peine plus honorée qu'un petit vieux dont le cadavre aurait été retrouvé deux semaines après la mort, et dont l'enterrement réunirait quelques bienfaiteurs inconnus - ou même pas.
       J'y réfléchissais, l'autre jour ; la première année de ta mort. C'était comme hier, sauf que c'était il y a plus d'une semaine ; hallucinant ! Toi aussi, tu es morte à une vitesse folle. Je m'égare. Je me disais, tiens, que tu étais bien facile à oublier. Vraiment : hautement oubliable. Sincèrement, qui a pensé à toi ce jour-là, Emma ? Je suis mauvaise langue ; peut-être bien une dizaine de personnes ; mais plutôt devrais-je dire, une dizaine de personnes maintenant, combien l'année prochaine ? Et combien l'année d'après ? J'en serais, tu peux en être certaine, mais je ne parierai pas sur les autres. Je crois, de toute façon, que les morts n'ont plus grand-chose à faire de ce qu'on pense d'eux. Je peux bien blasphémer autant que je le désire.
        Je sens qu'étrangement, tu es la mieux placée pour accueillir ma petite pensée méprisante. C'était ton dada, le mépris. Je suis certaine que tu as déjà entendu quelqu'un se répandre dans le sentimentalisme après la mort de quelqu'un qu'il connaissait. Il en est des plus terribles que les miens, dont la niaiserie n'a d'égale que l'hypocrisie. As-tu jamais entendu quelqu'un dire que la véritable mort, c'était l'oubli ? Je viens d'entendre cela, aujourd'hui même ! Et j'ai bon espoir que tu aies trouvé une telle affirmation abominable.
        Vraiment, j'espère que tu n'as jamais écouté ce genre d'inepties. La mort nous plonge directement dans l'oubli ; elle en entame la démarche. À l'heure même où tu as arrêté de respirer, Emma, tu avais déjà les pattes embourbées d'oubli. Ce qui s'opère depuis lors, c'est un rapide déclin. Le choc, l'obsession, et très tôt, l'habitude.
        Aucune pensée, aussi intense soit-elle, ne donne l'illusion de la vie. Figurez-vous, bon sang, à quel point il est présomptueux d'imaginer que, par la simple pensée, l'humain puisse donner à vivre ! Il imagine, il fantasme ; c'est tout. Et enfin, quelle insulte est-ce là à la vie ! Et, à mettre de côté les considérations d'ordre biologiques, sur lesquelles je ne pourrais qu'être médiocre, figurez-vous ce qui fait une vie dans son ensemble : tous les déplacements ; toutes les paroles ; toutes les pensées ; jusqu'au moindre regard dans le vide ; c'est une multitude d'actions au quotidien que d'être en vie ! Et quelque humain vient imaginer que, par la pensée, il peut prétendre à substituer l'absence de toutes ces actions ! Ce n'est pas assez des pensées d'un être, ou même d'une infinité d'entre eux ; ces pensées contribuent à leur complexité propre et ne font qu'accentuer l'inaction des morts.
         Quelle tentative louable, mais quelle douce illusion que de vouloir garder en vie un peu plus longtemps ceux qui sont morts. Si la vie doit s'apitoyer, ce n'est jamais des morts. Dès lors, puisque la vie n'est pas dupe, c'est la mort qu'on essaie de tromper, en réduisant son empire pour en atténuer la peine : ce que l'on ne connaît pas, on peut plus facilement le modeler. Mais la mort, pas plus que la vie, n'a vocation à ce qu'on lui reconnaisse quelque amicalité. Par ce genre de maxime, l'humain se fait créateur et prête à la mort et à la vie, non sans condescendance, son propre caractère cotonneux... Tout ce cheminement tortueux pour s'épargner le vertige de l'inconnu et de l'inévitable ; tu parles de vertu !
        Ah, je me suis égarée, encore, et j'en ai oublié ma condamnation. Je ne suis guère étonnée ; j'avais à te conter avant de te dire le fond de ma pensée.
        J'ignore pourquoi, l'époque où je vivais loin de tout me manque. J'ai vécu de terribles événements, là-bas. Et pourtant... J'aimais penser que tout pouvait arriver.
         À cette époque, tu le sais bien, je vivais avec toi. Mais je ne veux pas que tu te méprennes : tu étais encore en vie que je manifestais déjà une forte nostalgie. Je me disais, songeuse : j'y reviendrai, un jour... Rien ne sera plus pareil, mais je reviendrai, bientôt... Il y aura toujours les rues pavées ; toujours le Cher ; toujours cette boîte de nuit miteuse ; toujours la forêt ; toujours la maison abandonnée... Et je sentais en moi, jour après jour, brûler ce désir de retrouvailles. Et puis, tous ces doux souvenirs, cet amour vif, la littérature que j'y avais étudiée et écrite, la belle contingence de tout ce qui se produisait dans cette ville, la joie d'une après-midi ensoleillée à ma fenêtre, tu me les as arrachés en même temps que tu t'es arrachée la moelle épinière. La maison abandonnée que j'avais visitée avec grand plaisir, juste au-bas du parc qui avait l'allure d'un palais, le Cher et toutes ses grenouilles à tes pieds, la dense forêt dans ton dos, c'est là que tu t'es tuée : au beau milieu de tout ce que je chérissais.
         Comment suis-je censée revenir sur les lieux de ma nostalgie, désormais ? Emma, tu les as transformés en lieux de drame !
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         L'épaisse brume du soir. Le silence. Pas un lampadaire d'allumé. Personne non plus. Les fenêtres et les paliers vides. Les guirlandes lumineuses qui ne célèbrent aucune fête. Juste le lointain écho du moteur des voitures. La forêt en arrière-plan. Le cimetière sur la colline. Un vent de repos qui caresse l'herbe au pied de la tombe. La voûte céleste, impassible. Les rires passés des adolescents dont l'amitié s'est étiolée. Moi, demeurant, et les autres, partis. La vanité de tout ce qui fut, de tout ce qui est et de tout ce qui sera. La vanité de ces mots. La vanité de mon temps, que je juge précieux et que j'occupe sans conviction.
         Le sommeil dont je me réveille. Ma plume, que je croyais vide. Mon esprit, qui s'emplit du malaise qui, jusque-là, se profilait sournoisement. Les livres que je ne lis pas. Les lignes que je n'écris pas. Tous ces moments pendant lesquels je n'ai pas écrit, et que je ne retrouverai jamais.
         L'effervescence d'octobre. Le poids des obligations, ponctué par les rires des adolescents dont l'amitié s'étiolera. Toutes les questions, congédiées. L'innocence retrouvée. Des sanglots ponctuels. De quoi tromper l'ennui. Et fumer, et boire, pour s'échapper encore. L'odeur de septembre et des choses en devenir, et l'avortement de novembre. Le temps, qui était une poule à qui on a coupé la tête, qui était fou, et à qui on a tragiquement redonné la tête et la raison. La raison qui, à son tour, inflige ses maux à mon esprit tranquille.
        Ah, solitude, douce et impossible. Et le monde qui se profile et qui m'attend, sans me trouver quelque utilité. Le corps que j'entretiens, ses humeurs, ses muscles, et son destin. Les sourires goguenards. Les silhouettes qui filent dans la nuit, que l'on voit pour oublier aussitôt. L'église, le parc, les ruelles marchandes que je parcours inlassablement.
        Le parfum de la mort, l'oubli implacable. Tous les paysages qui furent sépia plutôt que gris. Le ciel, étoilé cette fois-ci, et les arbres qui longent le canal ponctuellement. Les grenouilles qui poussent de mystérieux croassements. Une bouteille de rosé agitée dans tous les sens. Au matin, les chaussures de la jeune fille piétinant les gouttes de rosé séchées. Évidemment, la nostalgie. Éphémère, elle aussi.
    Là-dedans rien qui ne puisse être sauvé par les ravages du temps que l'écriture. Personne pourtant pour lire quoi que ce soit de lyrique. Le travail, le sexe, les amours ; le divertissement, bon sang. Pas les lignes interminables.
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        [...] Il me semble que j'ai avancé vers un point de non-retour. Je ne sais pas, au juste, ce qui a marqué ce passage, si ce n'est la mort ; celle d'Emma, mais pas uniquement, car elle n'est que la réactivation d'un traumatisme étrange, dont je ne sais plus, au juste, s'il faut l'appeler traumatisme ou bien plutôt fascination, tant j'y plonge volontiers. [...]


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  • Ode à la haine

    Je déteste
    J'abhorre
    J'ai des aversions
    De toutes sortes, du plus modeste déplaisir
    Jusqu'à, de toutes mes tripes, haïr !

    L'inéluctable avarice de mère, par tous les saints !
    Elle proscrivait mon vice par le sien !
    Et rien pour moi n'est plus crève-cœur
    Que d'apprendre de l'infâme, les mœurs !

    Doux est le vice d'une femme, encor
    Mais diable ! Par combien lui est supérieur
    Celui des hommes qui convoitent les corps
    Sans savoir qu'ils ne sont pas leurs !

    Que dois-je dire, aussi, de l'incivilité
    Qui m'accueillait, chaque année, de toute sa fatalité ;
    Et à ma gentillesse, à mes bonnes manières
    Opposait le dédain, sinon des paroles de travers

    Mais ce n'est pas assez des hommes, des inconnus
    Et du sang ; il faut bien être trahi et déçu
    Par tous ceux qui parlent d'amitié
    Et par leur fausseté inspirent l'inimitié !

    Ceux qui ne parlent que d'être paisibles
    Ne trouvent nulle grâce à mon égard
    Ils sont sans souci ; qu'ils sont veinards
    De ne voir de la haine que le risible !

    Je n'épargne pas les pleurnicheurs, s'entend ;
    Il suffit qu'on leur enlève quelque amusement
    Pour qu'ils brandissent, haut, le drapeau
    De la haine, illégitime, qui veut notre peau !

    Longtemps je me crus sainte
    Que dans mon estomac, je la sentis si peu
    Enfant, n'aie crainte
    L'avenir t'en réserve, si tu en veux
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    Je sens cette langueur dangereuse planer sur moi
    Ce spleen sensuel qui me veut toute entière
    Il est de crimes que l'on commet par la pensée
    Et de drames que les mots les plus simples peuvent provoquer

    Trêve de craintes, le coup est porté
    Il ne me reste qu'à souffrir et je m'y dispose
    Entièrement, dans la douleur je veux me noyer
    Et ne plus jamais laisser reparaître mon odieux visage

    Je veux déchirer et détruire ; c'est là des émotions
    Qui ne déçoivent pas. Et j'y suis bien meilleure
    Que dans mes amours qui apeurent
    Tu ne mérites pas plus que moi d'être aimé

    Tu t'en sens grandi, ce que tu es zélé
    Tu oublies que les autres sentent, eux aussi
    Que le monde n'est pas la somme de vos grands sourires
    J'aimerais que tu voies ma détresse, que tu souffres un peu
    Peut-être qu'ainsi, tu me comprendrais mieux.
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       Je ne suis pas heureuse en ce moment. Je ne veux pas dire que je suis malheureuse pour autant. Il m'en faudrait plus. Beaucoup de changements sont intervenus en peu de temps, bouleversant mon équilibre. J'imagine que j'ai simplement besoin d'un peu de temps pour retomber sur mes pattes. Besoin de m'oublier dans de simples choses, comme le travail ou le sport. Le repas du soir, me dévêtir quand je rentre, et tomber comme une loque sur le canapé. Arrêter de penser, et faire. Ou ne rien faire. Je dois admettre que les tâches non intellectuelles aident particulièrement à cette entreprise.
       Cette année s'annonce meilleure que la précédente. Pourtant, je ne parviens pas à m'en réjouir. C'est peut-être que la plante que je suis a passé l'été à brûler sous le courroux du soleil et qu'elle n'attend que la brise d'automne pour renaître. Ou faner...
       Je suis restée tant de temps entourée que la solitude que j'adorais est devenue un fardeau, et ce n'est pas rien, que d'être un fardeau pour soi-même. Cette perpétuelle compagnie m'aurait fait supporter la plupart des malheurs. Maintenant, ce n'est plus que le silence, à l'exception du bruit de l'aiguille de l'horloge. C'est apaisant. J'aimerais écrire dans ma tête pour profiter davantage du vide du moment. Le monde s'est arrêté et plus rien ne compte que la banalité.
       C'est le premier apaisement depuis longtemps. La fatigue est bonne en cela qu'elle rend l'ordinaire merveilleux, comme le malade qui, après sa guérison, profite d'un corps qu'il avait jadis et dont il avait l'audace de ne pas savourer la santé. Le relâchement de mes muscles m'apporte satisfaction. Je suis quelqu'un de simple, moi aussi, quand je veux. Il ne faut pas abuser des bonnes choses. Lorsque je cherche le repos sans ressentir de réelle fatigue, je m'expose à de terribles démons, je vois de tristes figures...
       Il y a longtemps que je considère la simplicité comme une qualité. Même la superficialité, mot devenu péjoratif, me fait sourire. Je veux jouir de la simplicité d'être je, sans personne pour troubler cette joie. Sans penser : « Oh, qu'il est triste d'être seule, je me trouverais bien un peu de compagnie, car un jour seul est comme un jour vide », d'aucune façon. Et ce n'est pas mince affaire.
       Oh ! Ce que Marie-Charlotte a poussé. C'est le petit nom que nous avons trouvé à une euphorbe que nous avons adoptée, Père et moi. Voilà un bel exemple de simplicité : les plantes. Elles vivent ou elles meurent, sans entre deux. Parfois, elles reviennent à la vie alors qu'on les croit mortes, mais elles ne font jamais les choses à moitié. Et combien d'humains vivent en gémissant constamment ? Vivent comme des plantes mortes, en cherchant le soleil comme la vie, pour y griller, non pas y luire ?
       J'en suis parfois, mais enfin, modérément. Car, comme la plante, je sais profiter du soleil et de l'eau et du bon terreau. Ce qui importe réellement, dans la vie d'un humain, n'est pas bien différent de ce qui importe dans la vie d'une plante. Il s'agit d'être disposé à recevoir toutes ces bonnes choses. Mais voilà qu'en éternels insatisfaits, on se met à chercher des pesticides, des engrais, comme si nous n'avions pas déjà tout ce qu'il nous fallait pour devenir de belles, grandes et heureuses plantes. Le reste n'est que futilités utilisées pour tromper l'ennui du bien-être : les amours, le sexe, les carrières, les idéologies, les arts n'ont pas plus d'importance pour nous que pour les plantes.
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    Tu te plains, tu ne sais
    Que tu as de l'or dans les mains
    Tu les crains, ces regards
    qui n'ont pour toi que d'amitiés
    Tu te refuses à voir la beauté
    Du simple ; voilà qui nous sépare
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        Il y a cette froideur terrifiante et incompréhensible qui entoure les morts. Est-ce que je suis la seule que ces pensées obsèdent ? Chacun vit pendant que les cadavres sont piétinés ou pendus ou dérivent sur les fleuves. Suis-je la seule à m'étonner de ne pas en être ? Car j'ai foulé les mêmes chemins ; car j'ai rencontré les mêmes personnes ; j'ai ri, j'ai pleuré, tout comme eux qui sont morts ; mais moi, je vis encore.
        Et lui et sa compassion, il les méprise ceux-là qui ne croyaient pas, quelques heures plus tôt, qu'ils ne seraient plus ; il la réserve aux vivants, ils en étaient, pourtant, ils furent des enfants, innocents et doux sourires.
        Comment rester impassible face à ce spectacle ? N'est-ce pas crève-cœur que de perdre la plus substantielle des choses, la vie ? Qu'on nous y ait poussés ou contraints ; n'est-ce pas l'idée d'un immense désespoir, quoi qu'il en soit ? Et que serions-nous, à nous habituer au plus grand des désespoirs ? Imagine l'intensité de ses cris, à celle qu'on a tuée, et le saut encore vigoureux, dans le vide et dans la mort, de celle qui s'est tuée.
        Je sais que la question me torturait, mais elle ne me quitte plus désormais que je fréquente les morts, et je m'étonne qu'elle n'ait pas effleuré les esprits de quelques uns. Ils la fuient ; comme si la vie pouvait se montrer digne dans le déni. C'est que l'ignorance est belle, et le dédain, exécrable. Ce sont les faits de ceux qui devant l'horreur, détournent le regard et s'amusent de quelque artifice, munis de leurs « Et alors ? » d'assassins ; ceux qui voient quelque banalité dans le mal du monde, et cessent de s'en révolter ; ceux qui pensent que la vie n'a de valeur que dans sa gaité, et oublient que la gaité elle-même n'est pas sans se confronter au malheur ; ceux pour qui je n'ai aucune pitié, qui n'ont que mon mépris, mais en grande quantité, et à qui je souhaite, en ultime offense, de rire devant ma dépouille comme devant leur absence d'humanité.
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        Les questionnements prennent fin d'eux-mêmes par le constat de leur non-lieu. Il y a eu tant de paroles vaines : j'aurais souhaité les leur faire ravaler. Je les aurais observés déglutir difficilement, entre deux spasmes, avec des yeux ronds ; attentivement, pour avoir un aperçu du goût amer de leur propre sottise et les voir souffrir ce qu'ils m'ont infligé plus tôt...
        Il n'en est rien. Ma tendre haine, je la bride ; je ne la relâche que pour ceux qui n'ont pas mes égards, ce qui ne représente qu'une fraction réduite des personnes qui la provoquent. Mon honnêteté seule en effraie plus d'un, alors ma haine ! Ils trembleraient, et c'est moi qui serais détestée à tort.
        Ils sont prompts à la médire. Qu'ils sont bêtes, ceux qui pensent que la colère n'est qu'un artifice indésirable : ils ne comprennent pas toute la puissance qui s'y cache, et à quel point cette puissance est nécessaire à l'équilibre du monde. Je suis forte lorsque je hais et lorsque, par conséquent, j'exprime ma colère : car je me révolte et affirme la légitimité de la plainte qui découle de mes maux. Par cette légitimité, je proclame le droit de ne plus souffrir l'injustice et je tente d'instaurer un nouvel équilibre. La colère est hautement politique, et elle est détestée au seul motif qu'elle perturbe la quiétude sinon l'endormissement des consciences. Le calme est le luxe de ceux qui ne revendiquent rien d'autre que le silence des révoltés.
        Dans mon fiel, je suis forte. Je ne songe guère à tout ce qui m'atterre d'ordinaire ; je n'ai qu'un objectif pour lequel je me donne corps et âme : punir l'exécrable ; et personne ne viendra me faire croire qu'il n'est rien de noble dans cette tâche.


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  •     Il n'était jamais content longtemps et, à force de batailler contre ce constat, j'avais fini par le reconnaître, moi aussi. Ce comportement n'avait rien de glorieux, mais on se sent moins coupable lorsqu'on est plusieurs à l'adopter. Il nous refusait au bonheur comme à l'ennui, et chacun de ses sourires sincères devenait une bénédiction tant je craignais son silence et sa tristesse et tant, à mon grand dam, ils s'emparaient fréquemment de sa physionomie. Je devenais prête à quelque vilaine chose pour obtenir ces bénédictions. Je me suis tue ; j'ai écouté, distraitement ; j'ai détourné le regard, bien sûr ; mais tout cela, avec discrétion, je le voulais préservé des soucis, qu'il puisse s'épanouir pendant que je m'occupais de toutes les fioritures et de toutes les vaines inquiétudes.
       Toutefois, voilà deux jours, il a réduit à néant toute cette entreprise. Je revenais avec joie et je l'ai trouvé larmoyant. Il avait détruit mon silence ! Vraiment, quel besoin est-il de fouiner, si ce n'est d'être un peu malheureux ? La culpabilité m'a d'abord frappée de plein fouet, succinctement, car, prise sur le fait comme un enfant, je me devais d'expliquer mon attitude. Et puis... Ce fut la colère, et depuis lors, un dégoût, un immense dégoût qui me fait suffoquer de ses immenses bras filiformes et mauves. Il me prenait de me réveiller en sursaut et de penser : « Mon silence ! Mon précieux silence ! » La douleur était vive ; je sentais qu'il m'avait ôté quelque chose d'estimable et que je ne pourrais jamais plus gagner.
       Je ne peux plus me regarder sans grimacer, depuis. C'est à ça que quelqu'un à qui on a dérobé le silence ressemble, et ça n'est pas beau. Alors, je sanglotais comme un monstre dans le pelage de mon chat ; c'est-à-dire comme quelqu'un à qui on aurait pu donner le bon dieu sans confession, dans des circonstances différentes. Rien n'avait changé pour moi, et c'eût été hypocrite de prétendre que la disparition de mon silence catalysât quelque culpabilité. Je me connaissais et je ne me blâmais pas de ma patience.
       Le poids de son regard, en revanche, me tuait. Je savais qu'il serait désormais teinté d'un mépris, d'une méfiance que je connaissais, et la perspective d'être couverte de ces sentiments que je n'avais fait que ressentir à l'égard d'autres individus me terrifiait. Là-dedans on retrouvait une certaine désillusion : ah, les jolis mots, ce qu'ils pouvaient faire tâche, désormais, ramassis de mensonges, tout au plus, occultant une vérité à en faire froid dans le dos... Et je me figurais, dans les yeux de la personne que j'aimais, terriblement immorale et vaine, vicieuse, corrompue par la haine et la luxure. Je me figurais ce biais qui lui murmurerait, cette fois-ci définitivement, de ne pas me croire, et qu'il se cacherait chaque fois derrière mes jolies phrases quelque chose de beaucoup plus obscur et effroyable.
       À quoi bon continuer, alors ? Peut-on voir de la beauté dans le profane ?
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       J'arrivai à quai et je le cherchais du regard. Il n'était pas là, alors je me mis à marcher seule. D'habitude, s'il était en retard, je le croisai en chemin, sur ses patins, où simplement en marche rapide. Des fois, il se cachait pour me surprendre quand j'écoutais la musique ; je fis volte-face : personne.
       Je pensais qu'il avait plus d'espoir que moi. Je n'avais plus les faveurs de l'amour, et il m'attendait avec sa fausse insouciance chez lui. Il irait des sourires et peut-être même des rires ; il cacherait ses émotions d'une façon on ne peut plus flagrante, laquelle me faisait froid dans le dos.

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       Le rythme débonnaire d'un swing lugubre retentissait, et, à mesure que je marchais, il semblait que mon pas ralentissait pour se caler sur le tempo de la contrebasse. Je remarquai que je n'étais pas le seul à errer de la sorte dans les rues terreuses de Spreucoal, la zone contaminée ; nous nous fondions dans le décor et nous imitions mutuellement. Un homme noir passa, engoncé dans son costume comme un corbeau dans ses plumes, le regard vide, ou bien absorbé par quelque mysticisme. Le reste se trouvait sous un masque à gaz. Lorsqu'il croisa mon chemin, il me regarda avec le même intérêt qu'il avait eu pour l'horizon, plus tôt. Il s'en fut, son chapeau noir sur le crâne, funeste prophète.
       Sur le porche d'une maison en bois, une enfant sans masque ne pleure pas. Avachie contre la poutre, presque éteinte, elle fait tournoyer son yoyo entre ses mains avec une prodigieuse mollesse. Elle garde la bouche entrouverte, béate. La porte en acier derrière elle, verte mais couverte de rouille, ne laisse pas présumer d'un intérieur en meilleur état. Par la fenêtre de la cuisine, on devinait un homme ventripotent, au crâne dégarni, et dont la démarche était lourde.
       Devant les affichages publicitaires, un homme petit et mince, le visage strié de rides, distribuait le journal du jour en criant les grands titres. Le fils de l'adjoint du maire avait été retrouvé pendu à son domicile au petit matin. Quelles que soient les nouvelles, il était toujours vêtu de ses haillons bruns, de son béret troué et de ses chaussures terreuses, et la tonalité de sa voix nasillarde était la même, que l'on parlât d'un pendu, d'une réforme ou de la pénurie de blé.
       Chacun allait donc dans ce quartier, vivant, puisqu'il était arpenté par moult hommes à longueur de journée, et pourtant en perpétuelle agonie. C'étaient des mendiants, des cul-de-jattes, de vieux souffreteux, et pour le plus gai, de pauvres filles à tous les coins de rue de Spreucoal. Quant à moi, je n'étais que de passage dans toute cette misère. Je ne me l'épargnais pas le moins du monde, car, paradoxalement, j'allais souvent à Spreucoal, et assez lentement pour y rester plusieurs heures. Évidemment, mon grand manteau vert canard contrastait avec la vétusté des lieux, et j'avais manqué plusieurs fois de prendre un coup de couteau pour cette audace.
       Je pris rue de la Tranchée, où m'attendait le panneau voûté qui pointait la côte, en direction du chantier naval. Quelques hommes patrouillaient là, vêtus de combinaisons intégrales, et dont on n'apercevait le visage qu'à travers de sombres visières. Il flottait une odeur marine, salée, plus forte à mesure que je m'approchais de la mer. Deux miliciens hochèrent la tête à mon arrivée. Je détachai immédiatement mes cheveux blonds, noués en un modeste chignon, lesquels furent soulevés par un courant d'air. Les vents s'engouffraient dans mes habits pour les soulever dans tous les sens.
       Si, effectivement, de nombreux bateaux, plus ou moins volumineux et à tous les stades de fabrication occupaient les quais, ma venue concernait une toute autre activité. Les travailleurs sur mon chemin levèrent la tête de la coque d'un chalutier sans dire un mot. Je sentais leurs regards, interrogateurs mais désabusés, me suivre dans les allées. Être au centre de l'attention me plaisait, je devais l'admettre. Cependant, j'avais à faire dans d'obscurs sous-sols. Je saluais intérieurement mes admirateurs et m'y engouffrai comme dans un coupe-gorge. C'est l'impression que j'eus lorsqu'un homme, jusque-là placé devant la porte, la referma derrière moi après m'avoir invité, d'une main dans le dos, à descendre les escaliers. Il verrouilla ladite porte et prit ma suite. Bah ! J'avais déjà consommé toute ma peur de la mort pour mes proches, et je ne craignais pas de les y rejoindre.
       Mon homme attendait gentiment, entouré des demi-douzaines de bombes que je lui avais commandées. Il offrit affablement d'allumer ma pipe pour que je me joigne à lui. J'eus immédiatement une bonne impression de lui ; il n'avait pas la tête à pratiquer une telle activité clandestine, et souriait volontiers. Il avait des traits plutôt grossiers, qui inspiraient la confiance, et je le dépassais d'une dizaine de centimètres.
       « Je ne m'attendais pas à ce qu'un tendre commande des bombes.
       - Ce sont mes boucles qui te font dire que je suis un tendre ? » ripostai-je en jouant avec mes cheveux.
       Mon attitude langoureuse ne sembla pas à son goût. Je lui tendis le reste de son paiement (j'avais déjà fait parvenir la première moitié à l'un de ses hommes). Il ouvrit la mallette et l'inspecta longuement. Le garde s'en empara et mit chaque liasse dans une machine, qui les tria à une vitesse impressionnante tout en vérifiant leur authenticité. On n'entendit que son bruit mécanique pendant plusieurs secondes. Il se garda de demander comment le tendre que j'étais avait pu réunir autant d'argent : il fallait payer le prix fort pour se procurer des explosifs dans le dos de l'OIAC. Je disparus dans le couloir, avec le garde et mes chariots de bombes, sans qu'il eût le temps de m'interroger sur mon formidable projet.


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  •     Ether serait tenue en martyr, à sa mort. Elle y songeait lorsqu'elle creusait la terre avec ses compagnons. La terre venait s'écraser contre ses lunettes de protection et sa combinaison grise.
         Elle savait qu'elle viendrait ; que ce n'était qu'une question de temps ; bientôt, bien assez tôt. On ne touche pas impunément aux secrets d'État d'une dictature militaire. Elle ne redoutait pas ce jour. Elle avait cru qu'il viendrait plus tôt, avec sa fragile santé. Toutes leurs activités semblaient les y préparer : elle excellait même dans la mort.
         L'ennemi arriverait par le nord-ouest. Ses compagnons et elle étaient le premier groupe sur leur trajectoire. Elle se réjouissait de n'avoir pas d'attachement particulier aux personnes qui le composaient. Aussi horrible pût être leur mort, elle serait plus douce aux yeux d'Ether que celle de quelqu'un qu'elle estimait. Son père lui avait appris à penser cela sans honte.
         Il lui semblait qu'ils creusaient tous leur tombe. Le trou faisait une dizaine de mètres de profondeur : les corps s'y entassaient aisément. Le vacarme de leurs machines tranchantes avait quelque chose de macabre. Aucun bras, aucun doigt, aucune jambe n'avait encore été tranché par les tarières, mais si ce n'était pas ces machines-là qui les démembraient, c'en seraient forcément d'autres.
         Le soir venu, elle veillait très tard sans pour autant montrer de signes de fatigue le lendemain. Elle n'avait rien de surhumain, mais la perspective de vivre ses derniers instants la tenait éveillée. Le sommeil la préparait à la mort, pensait-elle. Elle aurait l'éternité devant elle pour être morte, alors elle se tenait dans l'encadrement de la fenêtre à contempler les steppes désolées.
         Elle avait enveloppé sa jambe droite de ses bras et posé son menton sur son genou, tandis que son autre jambe pendait dans le vide. Chaque fois qu'elle posait les yeux sur ces paysages, elle les redécouvrait, comme si elle était incapable de saisir une image. Les bâtiments effondrés étaient spectaculaires. Ils étaient tant délabrés que c'était à se demander s'ils avaient déjà tenus un jour, ou si les géants existaient. Elle espérait que ses cheveux noirs s'étaleraient avec autant de grâce par terre, et que ses mains se poseraient délicatement, avec drame. Elle comptait sur ses cordes vocales pour pousser le plus saisissant des cris, au moment venu. Il devait être parfait puisqu'il serait le dernier.
         Les montagnes se tenaient derrière ce champ de bataille, grandes et stoïques.
         Quelle monstre faisait-elle, de penser à toutes ces choses sans qu'elles lui arrachèrent une émotion ? Ce serait avec injustice qu'on la pleurerait. Elle n'avait que la feinte pour faire le drame. Elle était belle comme une peinture, c'est-à-dire fausse. Ce qui lui fendait le cœur, c'était d'imaginer toute la peine que causerait aux autres sa mort, alors qu'elle lui était égale. La plupart des hommes qui meurent songent à leurs beaux souvenirs avant de périr. Les plus jeunes d'entre eux s'imaginent qu'ils auraient pu être plus nombreux. Mais Ether... Elle n'avait jamais senti que sa vie lui devait une collection de beaux souvenirs. Elle n'avait pas d'attentes particulières ; il adviendrait que son existence fane, ou qu'elle fleurisse.
          Peut-être serait-il sage qu'elle écrivît quelques mots au préalable, pour apaiser leur chagrin. Elle ferait attention à ce que son indifférence parût condamnable. Il ne fallait surtout pas qu'on pût la confondre avec de la bravoure...
          Enfin, elle connaissait l'âme sensible de son aimé. Il était assez poète pour s'attrister de son indifférence. Ses parents l'avaient vue abattue toute sa vie, et son existence leur paraîtrait, en définitive, tout à fait morose.
          La seule solution qu'il lui restait pour ne pas mourir en martyr, c'était de tout confesser. Elle n'avait rien fait, mais elle avait tout senti. Cette nuit qu'ils regardèrent les étoiles, elle avait eu envie de se blottir contre son ami. Chacun de ses regards était coupable quand elle le contemplait. Elle se détournait souvent, gênée de son vice. Sa gêne n'avait rien de charmant, et elle craignait que son ami ne la détestât.
         Quant à ses parents, elle avait nourri à plusieurs reprises une haine sans pareille à leur égard. Elle se souvenait leur avoir écrit une lettre ignoble il y a quelques années. Bien qu'elle n'eût jamais l'intention de la leur envoyer, ils finiraient bien par la retrouver dans ses affaires.
         Ce n'est qu'après avoir sorti un calepin de sa poche qu'elle aperçut de faibles lumières se profiler l'horizon. Comme il était très tard et qu'ils étaient perdus au milieu de nul part, il n'y avait pas d'autres sources lumineuses que la lune. Il arrivait que l'on croisât quelques pauvres gens dans les parages, mais ceux-ci ne cherchaient pas à s'enfoncer dans les ruines de Milo, au contraire. Les lumières se rapprochaient doucement. Voilà quelques centaines de mètres que leur trajectoire était la même. Elle entendit l'éclaireur s'agiter à l'étage du dessous, réveiller tout le monde à la hâte. Ether comprit qu'elle n'aurait pas le temps d'écrire un récit convaincant, et puis, malgré elle, le galop des lumières avait soulevé sa poitrine d'effroi. Son adrénaline était telle qu'elle se sentait prête à détaler à toute vitesse. Hélas, il était déjà trop tard.
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         Brade regarde à ses pieds avec fascination. L'épaisse vitre donne un aperçu de l'étage inférieur, et la vitre qui s'y trouve de l'étage encore plus bas. Elle a toujours vécu en hauteur, et celle-ci la ramène à son malheur. Elle reste ainsi plusieurs minutes. Le vide est bienfaiteur. Malgré son vertige, elle souhaiterait descendre.
         « Brade, viens voir », l'appelle doucement son amie.
         Junsee contemple une toile. La peinture la surplombe de plusieurs mètres tant elle est grande. Son cadre, en or plaqué, est tout aussi massif.
         Les cheveux de Junsee retombent avec perplexité sur ses épaules. Ils ont la couleur du café, onctueuse et reposante. Brade caresse tant le sol lorsqu'elle marche que le claquement de ses bottes contre le parquet est tout juste audible. Le visage de Junsee se tourne légèrement ; il dévoile une pommette et une joue roses. Brade passe lentement sa main dans la soyeuse chevelure, tandis qu'elle enlace son frêle corps de l'autre. C'est là qu'elle lève enfin le nez vers la peinture : l'Ophélie de Millais. Junsee savait qu'elle l'aimait.
         Le corps d'Ophélie flotte avec une grâce funèbre. Sa bouche est si délicate que Brade aimerait y glisser ses doigts.
       « Tu serais aussi belle qu'elle, à l'orée de la mort », murmure-t-elle.
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        Brade croqua dans la glace. Sa saveur était douce, et la couche de chocolat, croquante. Elle eut un frisson lorsque ses dents entrèrent en contact avec la crème froide. Il lui semblait que son monde ne tenait qu'à ce qui se trouvait au bout du bâtonnet ; qu'à ce qui fondait et ce qu'elle engloutissait à mesure des secondes, inéluctablement.
        Elle voyait mal dans l'obscurité. Elle avait beau cligner des yeux pour remettre ses lentilles de contact, les lumières des lampadaires qui se reflétaient sur l'eau du fleuve lui paraissaient toujours plus floues. Elle vit que des gouttes de crème glacée avaient glissé le long de ses doigts pour s'écrouler sur le sol.
        Quelques personnes se prélassaient sur les quais. Elle entendait distraitement leurs discussions et leurs rires, et enviait leur insouciance. Elle lécha la crème sur ses doigts.
        Elle se souvenait de ses longues balades avec Junsee le vendredi soir, sur ces mêmes quais. Junsee n'arrêtait pas de s'extasier que son ombre fût difforme et que ses mains parussent énormes. Elle était tombée sous le charme d'un petit chat roux qui s'était obstiné à les suivre pendant toute leur balade. À la fin de la soirée, elle avait pris un ton plus grave, de confidence, et lui avait conté quelques sombres histoires qui lui étaient arrivées, puis elles avaient fini par s'enlacer. Il était assez tard pour qu'elles soient absolument seules.
         Une bourrasque secoua ses cheveux noirs et elle mit sa main libre sur son épaule nue. Elle ne portait qu'un débardeur en flanelle et un short en jean, et son sentiment de solitude s'accentua. La chaleur de Junsee... Une douleur insidieuse la prit à la poitrine lorsqu'elle songea : cette chaleur que je ne connaîtrai plus... Je me sens à nouveau orpheline. Comme pour chasser ces terribles songes, elle porta le bâtonnet à sa bouche pour manger les dernières traces de crème.
         Brade lança le bâtonnet dans le fleuve et se redressa. Il flottait paisiblement à la surface. Rien ne la rattachait plus à son ancienne vie, à son atroce confort. Elle gravit les marches des quais pour se mettre à déambuler confusément. Plusieurs fois, la pensée qu'elle avait commis l'irréparable la foudroya sur place. Elle se disait : qu'il est simple de courber l'échine... Et ce que ma vie aurait continué à être un long fleuve terrible, si j'avais su m'y tenir. La froideur rassurante des dortoirs l'appelait, mais elle continuait machinalement à marcher dans la direction opposée.
        Elle tâchait de s'occuper l'esprit en furetant, mais le silence de la ville ne l'aidait pas. La ville était si blanche et symétrique qu'elle se sentait rougir en s'y baladant, avec ses cicatrices et son corps abîmé. Le même carrelage se répétait indéfiniment à ses pieds. Le frottement de ses tongs était régulier. En même temps, elle se souvenait de ses cris : perçants, et elle s'étonnait qu'ils lui appartinrent. Elle ne comprenait même plus la rage qui l'animait à ce moment-là. C'était sorti et c'était devenu aussitôt étranger. Elle avait été punie pour les méfaits d'une autre.
        Des bâtiments si hauts qu'elle n'en voyait pas le bout étaient plantés ça et là. Ce qu'elle se sentait petite, alors ! Ils n'avaient qu'à décider de s'écrouler pour en faire de la chair à pâté. Quant aux lumières des foyers, celles-ci le ramenaient à sa décision : Brade avait trahi sa maison.
        Le rouge du sang forme un formidable contraste sur le carrelage blanc. Ce fut soudain : elle avait tendu le bras avec une telle intention de nuire que l'infirmier s'était tordu dans tous les sens. Inutile de dire qu'il lâcha la seringue qu'il s'apprêtait à lui injecter. Elle avait simplement pensé : à quoi bon m'acharner à faire de beaux souvenirs, s'ils me les prennent à chaque fois ? Ils lui avaient pris ceux qu'elle avait avec Papa ; qu'importe les souvenirs malheureux ; mais ceux qu'elle avait avec Junsee, c'était hors de question. Le nez de Brade se mit à saigner abondamment et elle prit la fuite, le visage dans les mains. Il lui semblait encore entendre les gémissements de l'infirmier, lorsqu'il convulsait au sol. Tous ceux qui tentèrent de l'arrêter connurent le même sort ; à chaque fois c'était les mêmes pensées qu'elle leur infligeait.
        Quand Brade mit les pieds dehors, il était une heure trente du matin. L'air frais avait quelque étrangeté qui l'apeurait. Les larmes coulaient sur ses joues ; ajouté au sang de son nez, elle avait l'impression de se liquéfier. Pendant ce temps, la ville dormait, à l'exception de quelques gens trop heureux pour dormir. Sur sa poitrine pendait un pendentif en corail qui lui avait été offert par Junsee. Elle n'osait le tenir de ses mains ensanglantées, mais elle ne le quittait pas des yeux en courant.
        Ses paupières étaient lourdes et gonflées. Il était trois heures trente et la nuit était une longue descente aux enfers. Elle ne rêvait que de voir l'aube à l'horizon. De longues heures d'errance l'attendaient avant les lueurs salvatrices. Brade finit par s'écrouler peu avant l'aube, cachée dans le renfoncement d'une bordure, sur un carré d'herbe. Ses cheveux noirs formaient un rideau qui cachait son visage. Elle tenait le pendentif dans ses mains.
        La liberté m'attriste, se dit-elle en expirant.
    ----

        J'ai peur de ma solitude. Je veux donc dire : j'ai peur de moi-même.
        Naguère, cette chère solitude avait des bienfaits que je n'avais pas soupçonnés. Elle était douce et poétique et poussait mes jambes chaque soir à courir le pavé. Sous son impulsion, ma foulée était puissante et gravissait les dénivelés sans problème. Je me perdais parfois dans la montagne ou dans les champs et j'écrivais sur la montagne et sur les champs. Cette démarche m'apportait une véritable satisfaction. Je n'avais besoin de personne d'autre que de moi-même pour achever mes objectifs. En somme, j'aimais ma compagnie. Je n'étais pas seule, mais j'aimais l'être. Je n'avais pas besoin de tous ces artifices, les fêtes ou l'amour, pourvu qu'on me fournisse un divertissement. Je ne me démenais pas à me fuir comme je le fais aujourd'hui. L'autre c'est la fuite et je m'y accroche comme à la santé.
        Le rocher d'autrui n'est-il pas plus confortable que la déferlante du moi ? Naturellement, qu'il l'était, mais en même temps il m'effrayait, car il engloutissait tous les soucis jusqu'à m'abrutir. En toile de fond je sentais bien que quelque chose hurlait. Par habitude, je cherchais à la faire taire, mais une part de moi, plus effrontée, souhaitait écouter ce grand bruit...


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  •    N'y a-t-il rien que le vide pour traverser mon esprit ? Enfin, pourquoi s'endort-il en même temps que mon corps impuissant ?
       Je serais tentée de justifier cette léthargie comme j'aime toujours à le faire : en observant les vices qui sont les miens à la loupe. L'acédie est le premier de mes vices. En même temps qu'elle alourdit ma plume, elle l'inspire. Elle est grande et puissante, et mérite bien des consécrations tant elle semble naturelle pour les hommes. Je me suis décrite désespérée à de nombreuses reprises, sous sa terrible emprise. J'aime à grossir ses traits et à me rendre plus paresseuse que je ne le suis réellement lorsque je la dépeins.
       Pourtant, consacrer une énième pensée à l'acédie me paraît inapproprié, ce soir. Quelle déception pour l'allégorie ! La vérité est plus basse encore que celle de l'acédie. Je le sens : mon esprit est occupé par un nombre phénoménal de velléités.
       Les beaux sentiments je les sentis jadis, mais il me semble qu'ils sont désormais bien laids. Voilà que les amours vaines refont du leur. Malgré la laideur que je leur reconnais de bon gré, je ne peux m'empêcher de vouloir y plonger tout à fait. En ces temps d’ermitage, c'est là ce que feraient la plupart des hommes placés dans la même situation, pour combattre l'ennui.
       Ces sentiments, je leur veux affecter tous les pires défauts, et ils me charment d'autant plus qu'ils n'ont aucune prétention. Je les blâme pour l'infidélité dans laquelle ils me placent, sans jamais avoir tenté de les réprimer ; je les méprise pour l'artifice duquel ils découlent, animée par la naturelle nécessité d'exciter mon âme ; enfin, pour tous les jolis mots qu'ils feraient passer pour des mensonges. J'observe dans tous les regards réprobateurs moins de sévérité que dans celui que je leur porte, aussi me suis-je punie tout ce temps en dénuant ma plume de toute considération à l'égard de ces questions.
       Je me sais démunie face aux plus simples et aux plus complexes des circonstances que l'homme connaisse. Je suis devant un public dont j'ignore tout, et j'ai à cœur de le charmer. Je m'évertue en petites pirouettes maladroites, tout en guettant, attentivement mais vainement, les expressions de mon merveilleux public. À mesure que j'exécute mon tour, les certitudes et les doutes se succèdent les uns aux autres en une torture perpétuelle. Ce n'est pas faute de l'avoir préparé ; d'avoir répété le tour à maintes et maintes reprises, d'avoir demandé l'aide gracieuse de mes amis, bienveillants mais rieurs ; j'ai pensé à ne plus réfléchir, aussi, et à me produire aussi fidèlement que possible, mais penser à ne plus réfléchir, c'est déjà réfléchir ; enfin, tout naturel me semblait proscrit par les réflexions qui me traversaient de trop l'esprit, et je pensais que ma prestation devait, en conséquence, se montrer tout bonnement médiocre...
       Je me vois, il y a un an, toute paniquée que j'étais, à m'imaginer balbutier des mots que je n'osais même pas dire. J'ai conscience que c'est ce qui gâte encore ma prestation. L'utilisation de cet adjectif porte à la moquerie, tant il a été dénaturé par les plus bas esprits, et c'est ce pourquoi il me sied tout à fait : je suis timide. Une tiédeur familière envahit mon corps à ces phonèmes, puis des frissons d'effroi.
       De nombreuses théories me viennent pour expliquer cet adorable état, mais j'ignore quelle en est la véritable source. Mon orgueil a été malmené par de nombreux événements, mais il me semble si insignifiant à l'heure qu'il est que je ne le reconnais pas coupable.
       Je songe que les mots pourraient me manquer. J'ai plus encore peur de l'intérêt que du désintérêt.
    ----

       J'ai rêvé. Je le regardais, dans la distance.
       Insignifiante. Il était rayonnant, comme toujours, mais il n'était pas destiné à rayonner pour moi.
    « Tant pis », j'avais pensé, comme pour l'invoquer.
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       Je pense à écrire à longueur de journée, mais je ne le fais pas. Mon imagination n'est pas très musclée.

       Je pense que je lis ; pourtant, il me semble que je suis toujours ailleurs. Que les sentiers que j'emprunte sont brumeux, et que ceux des auteurs sont dégagés.
    ----

    Je ne sais de quoi parler tant j'ai à dire

    Cette haine viscérale elle m'inspirerait jusqu'à la mort
    Leurs traits exécrables je pourrais les dépeindre de façons toutes plus immondes.

    Je pourrais parler de mes ailes que j'ai déployées,
    De mon vol gracieux dans les cieux irisés
    De la beauté de ce que j'ai surplombé - avec nostalgie, recroquevillé.

    Je pourrais écrire le sang des infortunés
    Que mes hantises de toujours et leurs sourires tordus
    Se plaisent à exhiber ; ah, la pauvre oscillation...

    L'inspiration me vient souvent à l'heure de mettre en lumière les défauts
    Qui par milliers, trouent et enlaidissent mon visage
    Lui conférant une attachante et vicieuse humanité.

    Les méandres des amours absurdes
    J'aime à m'y perdre vainement, et en toute lucidité
    J'y consacrais des mots à en vomir !

    Hélas, rien de nouveau sous le soleil... Tout me reste à inventer. 
    ----

       Lui écrire des mots d'amour ! Quelle lourde tâche il lui demandait !
       Car si elle n'avait guère écrit sur les sentiments qui l'animaient, c'était pour ne point avoir à mentir. Elle le savait : si jadis, on employait les mots au charme, jamais elle n'avait pu les utiliser à l'instar d'instruments ; ils ne pouvaient rien dire qui ne soit dans son cœur. En même temps, cette tendance la mettait à mal lorsqu'elle devait se mettre à l'œuvre. Elle ne pouvait pas écrire sur n'importe quel sujet. Il eût fallu qu'elle créa, à mesure de son récit, les sentiments dont ils étaient emprunts ; mentir était formellement exclu. Elle ne parvenait pas à se dire si c'était son écriture qui était soumise à son cœur, ou bien l'inverse.
       L'idée lui avait plu, fut un temps, car elle n'était emplie que de bons sentiments. Elle lui plaisait encore, d'ailleurs, car elle aimait flatter ; enfin, elle détestait bien plus encore mentir avec la belle lettre qu'elle n'aimait flatter, aussi sa décision était vite prise.
       Les mots les plus bénins lui paraissaient terribles lorsqu'elle songeait à ce qu'elle avait dans le cœur. Elle n'était pas dans la surenchère que c'en était déjà insoutenable. Elle ne culpabilisait pas tant de ce qu'elle ressentait, d'ailleurs, mais de ne rien pouvoir y laisser transparaître dans ses phrases. Elle n'avait jamais cherché à réprimer quoique ce soit, tant un rien la divertissait ; et ce qui la divertissait, c'était toujours ça de pris pour son inspiration. Elle devait bien admettre que, quoiqu'elle ne doutât pas de son amour à son égard - elle n'en avait pas envie, les choses étaient déjà suffisamment complexes -, elle n'avait pas le cœur à écrire pour lui quelques mots romantiques.
       Figurez-vous, enfin ! Lors qu'elle n'attendait que la réciprocité pour commettre l'adultère, il lui demandait des mots d'amour ! Qu'elle s'y adonne ou non, cela n'était le fruit que de concours de circonstances, et en son for intérieur elle sentait déjà qu'elle avait trompé, bien qu'elle se réjouît de la tournure des événements. L'adultère, c'était déjà bien assez de vice, il ne fallait pas non plus lui demander d'écrire des mensonges ! Tout au plus, elle ne pouvait écrire que des mots d'amour contrastés par son impiété, et elle savait bien que l'impiété, bien loin de flatter, fâchait terriblement. Elle était de bonne foi, malgré tout. Par son omission, elle avait voulu s'épargner toutes les contrariétés, et elle n'avait nulle envie de les subir par caprice de son cher et tendre. Cela ne plairait à personne, même pas à lui. Il se mordrait les doigts d'avoir eu de tels désirs.
       Parfois, comme elle aimait à parler de ses vices à ses amis, elle avait presque envie de les conter à son compagnon. Les vices l'excitaient comme une puce ; ils la portaient à ébullition ; elle aimait toutes ces sensations, et en parler ne faisait que les exalter. Elle se doutait que le sujet ne plaisait pas autant à ses interlocuteurs qu'il ne lui plaisait, mais la plupart acceptaient leur sort avec une gracieuse amitié. Elle en était infiniment reconnaissante.
       Ce n'était qu'un sursaut de la raison qui l'empêchait, chaque fois, de se jeter dans la gorge du loup. C'est dire combien elle aimait ragoter ! À vrai dire, son silence la chagrinait ; elle manquait tant l'occasion d'être sincère que de bavarder. Elle ne pliait pas, toutefois, par amour et par fainéantise.
       Ce jour-là, fatalement, rien ne sortit de sa plume qu'un récit à la troisième personne pour tenter d'expier sa faute.
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       Est-ce un inconnu que je rencontre demain ? Un calme étrange m'emplit à cette perspective. L'excitation n'est qu'une déduction que je mets en scène à l'envi. J'ai tant de souvenirs, mais ils me semblent tous si lointains. Nous ne nous sommes pas vus depuis un peu plus d'un mois et je sais que je suis capable de m'habituer à son absence ; d'aimer mon temps sans lui. Peut-être aurais-je pu continuer longtemps encore.
       Ma tendre solitude s'apprête à me quitter et je lui jette, à regret, un regard empli d'amour. Les romans nous parlent de trésors inestimables, mais il me semble qu'il n'y a rien dont je ne puisse pas me passer. La chaleur manque à mon cœur devenu si froid. J'aimerais qu'il soit plus poète, car c'est ainsi que je m'aime.
       Tous les jours, je sors gaiement au soleil. Il me manque le sourire d'un ami.
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       Les adieux et les retrouvailles, ce sont toujours les moments d'une forte émotion. Ou, du moins, c'est ainsi qu'on aime à les conter. Or, récemment, je peine à mettre en œuvre mes effets - ou alors, je les ménage comme une actrice.
       Le voilà larmoyant, heureux de me retrouver, me couvrant de mille mots doux ; ce trop-plein de beaux sentiments, je me le prends en plein visage, il englue chacune des actions que je pourrais faire spontanément. Et parce que j'aime, justement, je ne dois pas trahir la répulsion que me provoque ce ras de marée. Soudainement, alors, ses yeux larmoyants trouvent écho dans les miens. Je songe à mon père qui dîne seul tous les soirs, et mon bien-aimé n'y voit qu'émotion à son égard. C'est ainsi que l'on ment avec authenticité. 
    ---- 

       J'aurais pu l'écouter des heures durant ; me jeter à ses pieds et lui servir les paroles les plus sages. Sa reconnaissance, qu'il faisait perceptible, était plus estimable que n'importe laquelle de mes attentions. Je pouvais facilement m'y laisser aller, aux soins, mais j'y prêtais attention. J'étais même d'une vigilance extrême, car l'amour, sincère et indiscutable, effraie, et c'était la dernière des choses que je voulais.
       Du reste, je me surprenais dans ma grande tendresse à son égard, et je la gardais, comme à l'accoutumée, tout à fait mienne.
    ----

       Je surprends le dragon Ënos à gémir, tant d'années plus tard. Il jubile à leur malheur et fond en larmes à la perspective de leur bonheur. Il veut la justice dans le sang.
        Le reptile supporte la vue des êtres pathétiques, mais seulement s'ils affectent un air de tristesse. Autrement, il appelle ces créatures des traîtres. L'infortune, il ne veut pas la reconnaître ; il faut constamment châtier pour la bannir.
        Dans la chapelle noire, je l'entends prier la punition.
    « Faites, s'il vous plaît, que d'atroces souffrances leur soient infligées ; et après cette formidable opération, faites, enfin, qu'ils se repentent pour m'apporter la paix, car de brûler je n'en peux plus. »
        Un reflet rouge continuait à se projeter sur les vitraux de la chapelle. 
    ---- 

       Il fallait que je l'écrive. Qu'était-ce ? Leur amour les rendait encore plus ravissants qu'ils ne l'étaient déjà eux-mêmes ! Leurs sourires étaient d'une sincérité que je n'avais jamais sentie dans les miens. Je me sentais si petite devant leur bonheur ; il me semblait que s'il était si éclatant, c'est parce que moi-même je ne dégageais aucune lumière ; la moindre qui parut et c'était à en plisser les yeux. De mes mains noires je ne pouvais que les adorer, car ils savaient faire ce à quoi j'avais toujours échoué.
       J'aurais voulu leur écrire que tout ce qu'ils m'avaient montré était beau, mais j'avais déjà effrayé avec mes esclandres, par le passé. Les élans poétiques, cela ne fait vraiment plaisir qu'à bien peu de gens. Du reste, ils ne visent qu'à faire sentir la petite vertu de leur auteur. Il valait mieux pour moi de cacher ces sentiments indignes... Ceux-là, parmi d'autres... À enterrer, profondément.


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  • J'ai pensé fleurir les tombes avec le sourire
    Animé par les plats souvenirs
    Je me suis vu, misérable volatile
    Pour qui le sommeil, aussi profond soit-il
    Devenait, chaque fois, le lieu d'un drame
    De toute ma candeur, je me suis cru familier
    D'un meurtre dont je n'avais pas vu le visage
    Peu à peu, j'en ai dessiné le contour ;
    Il m'est apparu aussi terrifiant qu'au premier jour

    ----

       L'albatros aimait les beaux jours. Il sortait s'aérer les plumes et se dégourdir les pattes. La vie était douce ; il se perdait au fil des cours d'eau et observait les couchés de soleil avec émotion. Il vit, au hasard de son chemin, un chien se rouler par terre et sa maîtresse se pencher pour lui caresser le ventre avec amour. Les discussions pleines de candeur des enfants réchauffaient son âme gelée.
    Il n'aperçut pas ce rat immonde dont le poil épars laissait apparaître la peau croûteuse ; en revanche, lorsqu'il se rendit compte, furieux, qu'il lui avait arraché son joli pendentif, il le pourchassa avec toute sa hargne et voulut lui balafrer le visage avec ses griffes et son bec. Toutefois, il n'y avait pas une trace de son pendentif sur le rat. Il n'avait sur lui que sa peau grasse. Tandis que le rat protestait vivement, ses chicots, jaunes et cassés, semblaient le narguer. Il en avait le vertige, qu'un être aussi laid lui ait dérobé son précieux. Le rat se faufila furtivement dans une bouche d'égout et l'albatros abandonna l'idée de se faire justice. Il resta sur place, tout penaud qu'il était, diminué ; un instant, il ne se conçut plus que par la négation, et l'absence de son pendentif lui faisait l'effet d'un membre fantôme. Il en sentait encore le poids sur son torse.
       Le monde radieux qui avait étiré son bec si généreusement tantôt était désormais aussi accueillant qu'une maison hantée. Le rat avait laissé une trace de suie sur ses plumes en s'emparant du pendentif ; il n'avait même pas envie de l'essuyer. Il était sali, et il voulait qu'on le vît et qu'on l'accusât, ce monde qui salissait ceux qui le trouvaient radieux. Il fut tenté de penser en socialiste ; que le rat avait ses raisons ; qu'il était sans doute dans une situation de précarité où le vol se justifiait ; il n'y parvint pas. Il ne pouvait penser le rat autrement que comme un être exécrable. Un dégoût viscéral le submergeait. Il posait un regard inquiet et réprobateur sur tous les animaux qui arpentaient les rues et protégeait ses effets de ses ailes, presque frénétiquement.
       Il songea alors que son ami le requin blanc n'aurait fait qu'une bouchée du rat, dût-il attraper la peste des suites de cette ingestion. L'albatros n'avait aucun mal à l'imaginer engloutir le rat trapu de sa gueule énorme. Il est vrai qu'il lui avait mystérieusement poussé des dents l'année passée, mais il n'avait pas l'audace de comparer leur taille à celle de son ami le requin ! Et ce qu'elles étaient tranchantes, de surcroît ! Il prenait à son ami de lui montrer la force de sa mâchoire avec quelque proie lorsqu'il discutait avec lui au bord de l'eau. Il s'évanouissait dans les profondeurs et revenait la gueule en sang, tout sourire, avec quelque parole qui traduisait le dédain qu'il éprouvait pour tout ce qui rodait. Quant à l'albatros, il lui lisait ses poèmes de temps à autres ; il lui parlait des jolies femmes qui le faisaient chavirer et de ses mésaventures ; il lui vantait la qualité de son plumage, et venait se plaindre lorsqu'il perdait de sa superbe ; le requin blanc savait écouter, mais les discours de l'albatros lui provoquaient d'incontrôlables démangeaisons dans la mâchoire, et il devait s'absenter, parfois, pour saigner un animal.
       L'albatros courut rejoindre les rives pour retrouver son ami dont l'aridité, quoiqu'elle l'attristât d'ordinaire, était devenue providentielle en cet instant. Les flots solitaires l'apaisèrent. Le ciel menaçant, comme s'il avait été invoqué par le requin blanc, éloignait tous les animaux de la plage. Après maintes attentions de son ami pour le consoler, il s'en retourna chez lui non sans gronder et taper du pied. Il était agacé qu'autant de choses rampassent.
       En s'affalant sur le canapé, il se dit qu'il avait pris un peu du requin blanc.
    ----

       L'albatros avait une drôle d'allure : depuis quelques temps, il marchait à reculons, ou simplement reculait-il.
    ----

    Encore...

    Son sourire et ses rires sincères
    Sa joie d'être à toute épreuve, ses passions débordantes
    L'énergie qui l'animait, et amenait à chaque jour sa splendeur

    C'était une autre vie.

    Il faisait beau, l'été nous faisait transpirer
    Et nous poussait à baigner nos corps
    Paisiblement, tandis que la musique nous berçait

    Je songeais alors :

    Les premiers pleurs sont d'une sincérité !
    Et ce qu'il est doux, d'être aimé
    Lorsqu'on a jamais connu cette insouciance

    Je n'imaginais pas qu'une simplicité pareille connaisse une fin.

    Je m'y étais abandonnée, et mon âme
    Sans réfléchir, des mois durant
    Ma plume n'avait rien à se mettre sous la dent

    Je me résignais à ne vivre que d'un autre.

    Qu'il était aisé de s'oublier dans ce merveilleux tandem !
    Et tous les malheurs du monde, dans ma béatitude
    Ne m'arrachaient pas une traître émotion

    Et puis, à brûle-pourpoint...

    La magie et l'aventure s'évanouissent
    Personne n'en est plus à ses premières larmes
    On n'a guère plus que des souvenirs

    L'admiration, je la sentais pourtant, là.

    Je ne tarissais pas d'éloges
    C'était un fleuve ; il me semblait que, couvé par mes soins
    Il ne cesserait jamais de couler

    J'ai pensé que l'amour n'avait pas dit son dernier mot.

    J'avais échoué à faire mes adieux
    Et je me suis vue, à traîner une carcasse
    Peut-être, dès lors, que je me suis crue haruspice

    Par affection des jolies choses, j'avais voulu le préserver de la laideur.

    Dans cet ultime mouvement, j'avais mis toute ma hargne
    Avant de me résoudre, devant cette mine renfrognée
    Fatiguée, à nouveau, j'ai capitulé

    Toutes les flatteries n'avaient plus lieu d'être.

    Le lac dans lequel j'ai nagé,
    À l'instar du visage que j'ai tant baisé,
    À chaque mouvement, s'est retrouvé biaisé

    Je me demandais comment moi, j'avais pu embrasser assez pour altérer l'humain et le faire cadavre.

    Je m'étonnais de retrouver dans mes mains
    La faux du bourreaux, et à mes pieds
    Un martyr, le sourire jusqu'aux oreilles

    J’acquiesçais, dans mon désespoir, que c'était cela que l'amour.
    ----

        Se réveiller encore fébrile, après avoir exploré les tréfonds les plus obscurs de l'humanité.
        J'en ai les plumes qui frémissent. Il me semble parfois que je ne serai jamais prêt à saisir la noirceur dans toute son ampleur ; que je ne peux que la regarder au loin avec le visage indifférent de l'habitude, sans me douter, naïf, de la peur panique dans laquelle elle peut me jeter à l'envi.
    ----

       Avril deux mille vingt ; et c'est comme si l'année dernière était encore à la porte. La vague de la vie ne m'a pas quittée. Elle ne veut pas que je m'ennuie, elle fait tout compliqué.
    ---- 

        La bête noire, bientôt, est rattrapée par le démon. Le sursaut de la mort me suit désormais depuis plus de trois ans. Il me saisit aux tripes et les tord. Il aime aussi s'y accrocher, et cela pèse, un démon. Passivement, il observe, il voudrait que je le pense vaincu pour mieux sévir... Mais je le connais trop bien.
       Le visage d'Emma m'apparaît clairement. Son rire était sonore, et sa voix affectée, lorsqu'elle était triste. Grande poussière.
       Je songe que tout cela n'est qu'une bribe de ma vie. Quelques mois ; je ne les compte plus, ils se succèdent avec ridicule. Son histoire a rencontré la mienne quelques temps, puis elle a pris fin.
    Elle s'agite au soleil. Manie un bâton. Elle pleure. Elle est penchée sur le bureau. Elle ne sort pas beaucoup. Elle lit et elle me lit. Baisser de rideau.
       Une profonde amertume me vient à cette idée. Les mots n'y peuvent rien.
       Les rues pavées de Montluçon que j'ai traversées en long et en large. La dernière fois que j'ai longé le fleuve du Cher. Les lumières se reflètent, la nuit, dans l'eau du fleuve. Je n'ai jamais peur. Montluçon m'a adoptée. Les soirées, tard, avec des inconnus et avec complicité. Les petites maisons après le pont. Une bouteille de rosé pour nous unir. La maison abandonnée après qu'elle a été brûlée. Il n'y a plus rien qui m'y attende, désormais. C'est un lieu de désertion. Chacun s'en est allé ailleurs. Tout le monde a fui. J'aurais aimé rester encore un peu. Ce sont des souvenirs que je ne peux plus saisir. Dans leur ombre, la grande poussière me terrifie.


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  •    C'est mon secret à moi. Mes envies vagues et vaines. Je ne le dirai jamais à personne, vraiment personne ; je le protégerai comme mon enfant. Je le promets. Je ne laisserai personne toucher ou croquer mon fruit défendu, il est mien, tout à fait mien, et j'ai décidé de le laisser pourrir. Pensez ce qui vous chante, que je suis stupide de ne pas profiter de ses vitamines et de sa fraîcheur ; écoutez, d'abord.
       Je ne veux pas l'altérer, ce joli fruit vert, car je suis régie par la loi du fruit unique, et celle-ci stipule clairement dans son article premier : « On ne peut manger qu'une seule pomme à la fois. ». L'opprobre de l'illégalité, je n'ai pas les épaules pour la subir. J'ai entamé ma pomme pourrie ; c'est moi qui l'ai choisie, avec tous ses drôles de vers. Je dois la finir avant de commencer ma nouvelle pomme ; mais je crois que je me suis faite à son drôle de goût. Je n'ai pas non plus le cran de m'en séparer.
       Croyez-moi que j'y ai réfléchi ; j'ai tenté, vainement, d'imaginer la saveur de mon beau fruit vert. Ainsi croquai-je dans ma pomme marron tout en imaginant sa saveur ; mais il semblerait que je manque cruellement d'imagination désormais. Peut-être cet échec est-il dû au regard réprobateur de ces petits vers ; ils jettent un regard torve sur tous mes faits et gestes, et j'ai grandement envie de les blâmer pour mon intérêt pour la pomme verte. À force de me répéter à quel point cette dernière était belle et tentante, à me demander pourquoi je n'irais pas la prendre et souffrir l'opprobre, je me suis dit, effectivement, qu'elle me semblait bien bonne.
    ---- 

       L'albatros observait la petite stèle avec une curiosité teintée de tristesse. Elle était rectangulaire et sobre, car la personne dont les cendres étaient enterrées au-dessous était indifférente aux religions. Les quelques bouquets de fleurs qui étaient déposées sur le parterre commençaient à faner. Seize années étaient gravées sur la pierre.
       Il semblait à l'albatros qu'il avait perdu quelque chose d'estimable, une amie, peut-être ; il n'était pas certain. Ses yeux, d'ordinaire sévères et graves, étaient ovales, mus par le questionnement et la surprise, striés de cernes violacées qui trahissaient davantage la confusion que le spleen.
       Qui l'eut cru ?
       Sa chère camarade aimait l'entendre conter ses histoires. Elle pouvait l'écouter des heures durant ! Il sentait l'amusement poindre et illuminer son visage lorsqu'il voyait l'effet que ses histoires provoquaient sur elle. Elle se montrait impatiente, même. L'admiration qu'elle éprouvait pour lui et ses histoires attisait sa bienveillance. Parfois, ses histoires n'avaient pas de fin, et il se sentait déçu pour elle, car elle lui posait des questions qui n'avaient pas de réponses.
       Un an, même pas, quelques mois... C'était court ; et il regarda à nouveau la stèle, figé. Il se souvint de sa dernière étreinte, de sa chaleur ; et il se dit à nouveau : qui l'eut cru ? Dans quelle drôle de situation est-ce que tu t'es mise ! Et un étrange sourire, presque une grimace, se dessina sur son visage, une amertume teintée de joie, ou l'inverse, joie d'avoir été un mentor et amertume d'avoir échoué. Il n'allait pas pleurer ; il pleurnichait uniquement, et pour les choses vaines ; il allait au moins méditer en son honneur, un instant.
       Le carillon tintait sous l'impulsion d'un vent. Il sentit une paix profonde emplir sa poitrine. La cloche de l'Eglise retentit pour sonner minuit. Il avait à faire, le matin. Les grillons chantaient comme pour l'escorter jusqu'au portail. Il jeta un dernier regard sur la stèle, solitaire dans la nuit, et lui sourit comme au désespoir. 
       Les lumières de la ville l'appelaient. Il quitta la pénombre.
    ---- 

        C'est arrivé hier, ou peut-être avant hier, je ne sais plus. Comme d'habitude, je m'engouffrai dans les rames des tramways pour rentrer à la maison. Coincée entre sacs, épaules et odeurs corporelles, je me réjouissais déjà de retrouver la chaleur du foyer. Il faisait nuit, seule la lune et quelques lampadaires éclairaient les rues. Mon estomac grondait et mes muscles reprenaient peu à peu leur vigueur après s'être échoués sur des chaises et des chaises. Un trajet, donc, aussi monotone que providentiel. Rien de nouveau sous le soleil ; enfin, je l'ai pensé avant de la voir.
        D'abord, je la vis promptement, mais avec une netteté si troublante que j'en fus décontenancée. Ses yeux en amande, son air perdu, ses lèvres charnues, souvent entrouvertes et déchirées, les courts cheveux bruns qui entouraient son visage sans conviction ; tout m'était apparu, bien que succinctement, avec précision et sans que j'aie sollicité quelque partie de mon esprit dans cette entreprise. Je n'étais pas mystique, moi, et je ne voulais pas qu'on le pensât ! Je détournai et baissai donc la tête pour contempler mes chaussures et leur communiquer tout mon trouble. Elles faisaient ce qu'elles pouvaient ; ce ne fut pas concluant. Peu à peu, je lorgnais sur ma gauche.
        Je la vis avec la même justesse, et je pus même dire qu'elle me regardait aussi, sans rien dire, mais avec inquisition. Seulement, un instant plus tard, elle s'évanouit, et sous ses traits paraissaient ceux d'une autre personne, femme d'une quarantaine d'années, yeux clairs et figure malheureuse. Je l'avais reconnue dans son désespoir.
        Je voulais que la mort soit douce, aussi naturelle qu'une habitude, mais elle venait toujours à moi insidieuse. Je congédiai sans plus tarder ces pensées funestes ; ça ne pouvait plus hurler.
        J'allai m'asseoir. La normalité reprenait du terrain. Les rails gémissaient.

     

     


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  •    La forêt, salvatrice, s'étendait sur plusieurs kilomètres. Au-delà, c'étaient des terres asséchées à n'en plus finir. Aria les avait vaguement aperçues lorsqu'elle était arrivée sur un versant, mais elle s'était dérobée à cette vision pour poursuivre son ascension. Arrivée sur une des crêtes les plus hautes, elle s'était avancée vers les rochers pour s'abaisser, se pencher et admirer la profondeur du ravin, de plusieurs centaines de mètres ; cette curiosité-là sourit aux audacieux et anime l'esprit par la peur et la violence. Passée cette distraction, elle s'était nonchalamment étendue sur l'herbe recouverte de givre.
        C'était il y a près de quatre ans désormais. Aria était partie très tôt, bien avant l'aube, en ayant pris toutes les dispositions que supposaient le froid et l'ascension. Elle n'avait prévenu personne. Les rues de Babylone étaient parfaitement silencieuses, mais, craignant de subir la présence de qui que ce soit, elle courut plusieurs kilomètres avant d'arriver aux pieds de la chaîne de montagnes. Sa course était aérienne, son allure leste. Sa silhouette, élancée et fine, semblait rétrécir à mesure qu'elle s'approchait des monts. Elle y disparut joyeusement. De toute la journée, personne ne la chercha.
       L'aube se profilait dans le ciel, d'abord en teintes bleues et grises, puis, à mesure que le ciel s'éclaircissait, parmes ; toutefois, la forêt restait opaque à cette lumière. Quand elle levait les yeux, l'aube se découpait, étouffée, entre les feuillages denses et noirs des arbres. Elle resta aux aguets des bruissements épars jusqu'à ce que l'aurore n'éclaire les sentiers.
       Aria se plaisait à la belle insignifiance de ces instants. Ces instants n'appartenaient qu'à elle : elle les savait destinés à s'évanouir parmi l'éternité du temps, cette grandeur qui donnait une formidable futilité aux choses. Personne ne saurait rien de ce calme émerveillement qui l'éprenait lorsqu'elle découvrait des ruisseaux et des mares, disposés dans un fortuit clair-obscur. Elle s'intéressa à une cabane abandonnée, au-dessus d'un monticule. Des bouts de bois cassés parsemèrent son chemin jusqu'à l'abri ; derrière la cabane, elle aperçut une vieille baignoire en plastique. Quelques gerbes de terre en tapissaient la cuve.
       La montagne même, qui se tenait ici depuis des millions d'années, tenace face au temps, ne parvenait à avoir une traître importance au regard de l'univers. Elle n'en avait qu'aux yeux d'Aria et aux autres humains qui la foulèrent avant elle. Les lapins, dont elle discernait parfois les oreilles, avaient ce quelque chose d'humble dans leur insouciance : pas plus la montagne que l'univers ne les préoccupent. Ponctuellement, ils détalaient en entendant les pas d'Aria, et ces pas-là, parce qu'ils les effrayaient, avaient plus de valeur à leurs yeux que toutes les considérations métaphysiques d'Aria.
       Après quelques heures de marche, elle renonça à poursuivre son chemin : les sentiers n'étaient plus entretenus. Les ronces s'accrochaient à ses vêtements, et c'était sans compter sur les feuillages envahissants des bosquets, qui rendaient sa progression pénible. Elle rebroussa chemin pour s'installer sur la colline. Le soleil n'était plus à son zénith depuis un moment.
       Les brins d'herbes chatouillaient la joue d'Aria, dont la rousseur se mêlait harmonieusement à la verdeur des plantes. Ses bras cerclaient négligemment sa tête tandis que ses jambes, détendues et légèrement écartées, étaient affaissées. Son souffle, d'abord saccadé par l'effort qu'elle venait de faire, devint peu à peu inaudible. Le seul mouvement qu'elle exécutait était celui de ses paupières, pour cligner des yeux. Ses cils roux voilaient ses iris, verts à l'exception de la tâche orangée qui faisait le pourtour de sa pupille. Il s'y reflétait le bleu du ciel. Elle resta immobile. Ainsi, elle détaillait les rares nuages.
       Elle aimait contempler le ciel, mais la plupart du temps, elle ne faisait que l'apercevoir. Elle se savait sur le point de partir ; elle se dit qu'elle reviendrait ici.
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       Chris était finalement revenu sur les terres fertiles qui l'avaient vu naître. Ce pays de Caucagne et son souvenir chaleureux avaient habité chaque jour ses pensées depuis son départ. Il n'avait pas toujours été heureux, ici, mais il l'avait été plus que nul part ailleurs.
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    ils sont laids si terriblement laids ils ne comprennent rien à rien et ne pensent qu'au sexe ces BÊTES D'HOMMES sont tout à fait étrangères aux considérations philosophiques moi qui pense à la mort moi qui dans mon désespoir suis somme toute seule ils m'étreignent et se frottent à moi lascivement
    Je les hais je les hais tant ceux pour qui l'abandon n'est que routine et me laissèrent à hurler de rage sur le bas côté dans le caniveau
    Une implosion dans mon cerveau et des pensées fusent comme du pop-corn je songe peut-être que je n'aurais rien dû vivre de tout cela que je n'aurais jamais dû la rencontrer pour m'éviter de penser à son corps qu'elle a pendu
    Personne ne peut rien pour moi ou pour qui que ce soit PERSONNE et il n'est plus d'esprit pour s'intéresser à quelque conception négative que ce soit
    Ces mauvais réflexe de naïveté me poussent à parler mais ils me disent de me taire avec mes inquiétudes et me fourrent leur sexe dans la bouche
    C'est beaucoup plus important !!!
    Les inquiétudes ils ont le luxe de vivre sans ou de s'en créer ponctuellement les véritables les effraient terriblement tandis que celles qu'ils s'inventent les font frémir juste assez
    Je ne suis pas faible parce que j'ai le soin et la préoccupation des choses du monde ils sont ignobles de n'en avoir que faire et de vivre comme si RIEN N'ÉTAIT ARRIVÉ QUI AIT JAMAIS CHANGÉ LE MONDE
    J'Y REPENSE J'Y REPENSE ET JE LE HAIS POUR SON INDIFFÉRENCE FACE AU MEURTRE ma pauvre petite nostalgie qui me poussait à tenir cet objet et devant mon émotion il s'enquit de cet ABOMINABLE « ET ALORS ? » QUI AUJOURD'HUI ENCORE ME DONNE ENVIE DE M'EXPLOSER LE CRÂNE CONTRE UN MUR
    Personne ne comprend et d'ailleurs personne n'en a envie car ces gens n'ont d'yeux que pour l'insouciance le sexe et l'ivresse pour les pleurs il n'y a que les étreintes et les petits mots qui n'ont aucun sens aucun sens AUCUN SENS
    J'aurais bien voulu moi me taire parce que je n'ai rien à dire mais ce n'est pas de mon ressort je n'ai pas choisi de vivre parmi l'ignominie
    je ne PEUX PAS ARRÊTER D'Y PENSER tout le monde s'adonne au superflu
    IL M'EXÈCRE AU PLUS HAUT POINT !!
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       « Quelle importance ? » elle se demanda, et elle ferma les yeux. La mort sa voisine s'était imposée dans sa vie comme une anomie.
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      J'ai toujours ce regret-là, aussi bonne soit la compagnie : ce temps-là, je pourrais l'employer à ce qui m'est le plus important au monde, écrire.
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    La curiosité de voir deux êtres s'aimer et mourir
    Tu l'eues, mais toi, jamais tu ne connus
    L'étreinte désintéressée d'un être amical
    Lorsque retentit le piano strident, les yeux au ciel
    Un instant je ne fais plus dans la pitié
    Et les stries de souffrances que tu as laissées par ton nœud
    Je n'en dis que des banalités ! Une mélopée de banalités !
    Au rythme des violons, harmonieusement
    C'était ton choix.




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  •    Dans quelques minutes, son cadavre deviendra poussière.
       J'étais fascinée et effrayée par cette factualité. Je ne l'avais pas vue mourir. Elle me souhaitait un joyeux anniversaire, il y a deux semaines.
       Ils la mettront dans une urne et l'oublieront ; mais pas moi.
       Je vieillirai, moi, et je porterai son souvenir aussi longtemps que je vivrai. J'écrirai pour l'honorer ; pour être l'artiste qu'elle n'a pas pu être.
    ----

       Décembre. Rien de nouveau sous le soleil ; encore des souvenirs. Rilke écrivait qu'un poète n'avait besoin de rien que des souvenirs pour écrire, serait-il confiné et condamné à ne voir que les murs d'une cellule.
       Heureusement.
       Je me répète, mais j'écris, somme toute. Mère me disait être lasse de tout ce qui lui tombait dessus avec cet air désemparé qui ne lui valait aucune empathie de ma part. Surjouer, ce n'est pas bon pour attiser la compassion. Toutefois, ma principale objection ne réside pas dans sa maladresse. Par « tout ce qui lui tombait dessus », elle entendait, entre autres, la mort de son frère et de sa mère. Je songeais alors : même lorsque ce sont les corps des autres qui dépérissent et qu'on enterre, même lorsque leur esprit s'éteint à jamais, et qu'il n'en reste alors qu'un vague souvenir, elle trouve le cran de vouloir nous faire croire que c'est à elle que l'on inflige toutes ces tristes choses...
    Quand il était question de personnes qu'elle connaissait vaguement, sa démarche était plus terrible encore, de l'ordre de l'intérêt pervers que l'on porte à un fait divers. Elle parlait à mon amie de son frère assassiné comme du cours d'un roman policier ; à côté, elle me posait beaucoup de questions visant à obtenir des détails morbides, pour me demander de ne pas trop y penser. Ce meurtre avait autant de place dans son âme que celui d'un personnage de fiction, aussi bouleversant puisse-t-il être ; cela, je le compris, parce qu'elle se prenait pour le personnage principal de l'œuvre du monde.

       Dès lors, je me refusais à entreprendre une semblable démarche dans mon deuil. Je le teintais régulièrement de culpabilité pour éviter de m'y complaire.
       Je n'épargne rien dans le deuil, ni la douleur, ni l'intégrité. La simplicité, je la fais incongrue en l'accompagnant du crime. La tasse de thé et les tartines sur la table se font les spectatrices impuissantes de mes pensées folles. Le sang des martyrs, je le répands allègrement jusqu'à les en vider totalement. L'innocence du quotidien n'y peut rien. Je ne peux que le préserver et contenir l'envie qu'il me prend de hurler dans cet ultime moment.
    Mon esprit, comme, je l'imagine, celui de beaucoup d'humains endeuillés, tend à nier la mort par maints souvenirs ressassés. Pourtant, je crois être quelqu'un de tout à fait raisonnable, la plupart du temps.
       Je me montre le plus vulnérable dans ma somnolence et dans mon sommeil. Alors, je ne contrôle pas les images qui me viennent.
       D'abord, par la somnolence, je me délivre des contraintes par la plus tranquille des paresses. Mes pensées, confuses et bénignes, s'emmêlent.
       Ensuite, une lourdeur s'empare de mon corps ; il s'enlise dans le matelas comme dans le mazout. Impossible de l'en sortir, même avec la sonnerie d'un réveil. Mes pensées exécutent un mouvement crescendo jusqu'à l'apothéose. Elles deviennent des entités à part entière, dotées d'un libre arbitre supérieur au mien. Je les regarde faire sans les saisir.
       Leur incohérence initiale se métamorphose ; les images insidieuses se forment, jusqu'à, fatalement, me rappeler la réalité à laquelle je me suis soustrait le temps de quelques minutes. Je me les suis représentées maintes fois éveillé, mais par le truchement de l'inconscient, je les redécouvre chaque fois. L'amertume est aussi vive qu'au premier jour.
       Je ne me réveille que lorsque la silhouette du pendu s'imprime aussi clairement dans mon esprit qu'elle l'aurait été dans ma rétine. S'en suit la détresse ; faute de pouvoir changer quoi que ce soit à cette réalité, je suis pris d'une viscérale envie de hurler et de détruire. Une mélodie distordue résonne en moi tandis que d'autres images, horrifiques et anodines, se succèdent. La boîte à musique, le cou enserré, le panda, le pendu, les jambes croisées, le corps dans la morgue...
       Je l'ai nommé le sursaut de la mort. Je le connais bien. Je ne parle presque jamais de lui : il me fait honte. J'étais effrayé à l'idée que l'on puisse ressentir quelque pitié pour moi, ou pire encore, y voir une fragilité ou une faiblesse particulière.
       Toutefois, le besoin de lui donner forme par les mots était plus fort que l'appréhension encore. Maintenant, il existe en dehors de moi. Je l'ai recraché. Il peut s'en aller. Il s'absente pendant des mois, parfois.
       Il s'en ira, un jour, peut-être, pour revenir au rythme des horreurs de l'existence.
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       Le chat roux, inquisiteur, se penche pour renifler les plantes sur la table. Son regard furète, partagé entre sa curiosité et son envie de quémander des caresses.
       Avec leurs sourires et leurs rires intrépides, ils courent en haut de la colline de Fourvière, se faufilent dans des petits trous, grimpent aux murs et sautent de plusieurs mètres. Ils semblent ravis. Je le suis aussi. J'aime l'aventure.
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       La magie est morte depuis quelques années maintenant. Alors que les décorations de Noël ornaient encore les balcons et les lampadaires, j'avais vu de mes propres yeux l'âme d'un enfant percée de cinq balles. Elle avait éclaté pathétiquement comme un ballon de baudruche pour s'écraser au sol.
       Les fêtes étaient finies.
       Pourtant, tout avait commencé avec l'espièglerie de petits garçons. Ces trois-là sont turbulents et si pleins de vie ! Ils jouent au football, aux jeux-vidéos, font les pitres et la bagarre. En hiver, ils font des batailles de boules de neige et des bonhommes de neige, puis ils rentrent grignoter des papillotes auprès de l'âtre et de la télévision. Sur le palier, leurs chaussures laissent des gerbes de neige mêlées à de la boue. Ils sont bien charmants dans leur insouciance impolie. Comme la plupart des fratries, ils se chamaillent, mais ils se protègent mutuellement. À cette époque, ils se mettent en joue avec des jouets en plastique, mais un jour ils ne rient plus et l'aîné tue le cadet, sans plus d'explications. Ils ont cessé de jouer. Ils sont adultes. L'aîné le fut avant le cadet, à quelques années près. Voilà tout.
        Ces trois petits garçons sont tous morts d'une certaine manière ; l'un meurtri, l'autre poussière, le troisième vide et muet. Les morts commencent sérieusement à s'accumuler.
        Lorsque j'étais encore adolescente, je me souviens que mes lubies me poussaient à m'intéresser à de biens funestes sujets. Je trouve ma détresse adorable, maintenant, quand je pense qu'elle me venait du songe que la mort était omniprésente.
        Elle me tourne autour langoureusement, la mort, sans que je puisse la voir - mon heure ne viendra pas de si tôt. Elle mouillait mes draps de larmes quand j'étais petite fille et que je pensais que papa et maman, un jour, me seraient enlevés cruellement.
        J'ai tant pensé à ma vieille ennemie que je n'en ai plus vraiment peur. Elle consume peu à peu mon innocence, avec les hommes ; je crois qu'il ne m'en reste plus grand-chose. Je continue de larmoyer, machinalement, mais je me sens désillusionnée. J'ignore si quoi que ce soit pourrait m'aider à retrouver cet enfant qui m'était caractéristique, un jour. Être adulte c'est se traîner la mort au pied. J'en suis éreintée.
        Quoiqu'elle me semble tout à fait naturelle, elle m'évoque toujours ce sentiment d'étrangeté ; c'est que je n'ai pas encore eu de cadavre humain sous les yeux. Dans mon esprit, je la décortique rigoureusement ; j'essaye de m'imaginer la peau violacée, les effusions de sang, l'emprunte de la corde sur le cou et l'immobilité funeste, mais il me semble que ces images sont si violentes qu'elles ne peuvent pas se former durablement dans mon esprit. Je n'ai connu que des vivants, après tout, et s'il se trouve que certains d'entre eux sont morts, et pas des plus tendrement, je n'en ai pour preuve qu'une stèle et quelques messages.


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