• Genèse - Part 1

    1. Genèse

     

         Des nuages poudreux étouffaient le coucher de soleil irisé. Ils s’étendaient à perte de vue, et leur opacité n’admettait que des nuances monochromes.
         Onwa se prélassait sur les rives de la Baie de Chohl. Sa robe rayée, turquoise et bleu marine, oscillait sous l’impulsion d’un puissant vent boréal, tout comme son corps chétif oscillait dangereusement sur les bordures du quai. La perspective de chuter dix mètres plus bas, sur les planches de bois brisées par la vigueur des vagues, ne faisait pas poindre une traître appréhension en elle, si bien qu'elle continuait à clopiner avec effronterie. Au contraire, elle aimait contempler longuement la colère poétique de Poséidon, l’écume de rage blanche qui se formait sur les façades de pierre mousseuses le long des quais et corrodait toute matière qui s’y opposait. Elle avait solidement fixé son sac en bandoulière et son étui de guitare afin qu’ils ne servissent pas de pitance au Dieu des mers.
         La propension que la Nature avait à isoler la Baie – par les brumes et par les mers – la fascinait. La Nature reprenait ses droits, et c’était la seule âme qui s'aventurait encore en ces lieux. On pouvait tout du moins le supposer de prime abord, mais on avait ouï dire que la fille jamais ne goûtât aux plaisirs de la solitude. 
         Onwa se souvenait vaguement du jour du « Grand Départ », ainsi que Klaus Secum, son bienfaiteur, l’avait nommé dans ses mémoires. Ce jour-là, un cargo était miraculeusement arrivé à la Baie, délabré, débordant d’humains et dans un grand bruit ; ses parents, ainsi que nombre de résidents de la Baie, s’étaient engouffrés dans cette foule et avaient embarqué. Au début, la jeune fille avait demeuré dans une profonde confusion ; s’y était mêlé, par la suite, le désespoir d’avoir été abandonnée ; enfin, dans une démarche plus rationnelle, elle avait voulu s’expliquer la raison pour laquelle ses parents ne l’avaient pas emmenée avec eux. Argante Secum, alors épouse de son bienfaiteur, lui avait donc raconté que le bateau transportait bien plus de monde qu'il ne le pouvait, qu'il en allait de sa sécurité, et qu'ils iraient certainement bientôt la chercher pour l'emmener dans sa nouvelle maison ; et Onwa n'y pensa plus. Par pitié, Klaus et Argante l'invitaient dans le foyer familial, le dimanche. Aria, leur fille, se réjouissait chaque fois de passer du temps avec Onwa.
         Depuis lors, aucun bateau ne s’était mis à quai dans le port. Tout au plus, des carcasses de bateau, ramenées par la houle, venaient flotter près des rives. Le temps était beaucoup trop imprévisible pour que qui que ce soit se risquât à venir, mais elle aimait guetter l’horizon, voir quelque tempête se fomenter dans les nuages.
         En levant les yeux, elle pouvait apercevoir une timide fumée s'échapper de la cheminée de la salle du conseil. La funeste quiétude de la côte lui semblait plus appréciable, quoiqu’elle ne présageât rien de bon.

    *

         Depuis le jour du Grand Départ, près de trois années s'étaient écoulées. Pourtant, le temps s’était figé, tenu par le regret perpétuel d’encore demeurer qui animait chacun.
         La salle du conseil, par son élégance, contrastait avec la misère de la Baie. En son centre trônait une large table rectangulaire, d'un bois dont l'éclat laissait deviner la noblesse ; de nombreuses chaises en cuir étaient disposées de part et d’autre, prenant la poussière pour certaines d’entre elles. Une gigantesque reproduction d’une peinture d’Eyin, La révolte de Karma, occupait un mur.
         Le regard de Klaus se perdait souvent dans l’examen des lignes parallèles des calendriers périmés. Ils étaient disposés stratégiquement dans la salle du conseil, accolés les uns aux autres dans le renfoncement circulaire du plafond. Personne ne s'était senti de les décrocher. Les chiffres des années étaient tous précédés de l’expression « An de grâce » à l’exception du dernier, qui remontait déjà à quatre ou cinq ans.
         Klaus sursauta lorsqu’un tronc d'arbre s’encastra subitement dans la vitre derrière lui dans un étourdissant fracas de bris. Les plantes gisaient pathétiquement, déversant les bulbes, les plantes et leur terreau sur le carrelage. Les lèvres de Klaus étaient restées entrouvertes, et les mots qui allaient en sortir s’échappèrent de sa bouche piteusement pour expirer. Ses compagnons l’avaient imité et avaient tous levé la tête dans une perplexité unanime. La pluie s’infiltrait à travers la brèche, venant mouiller les mèches rousses et bouclées du maire. Le vent rugissait comme un beau diable, au dehors. Les hommes disposèrent un à un, à l’exception du vieux Hanan, qui avait abandonné l’idée de faire le ménage dans la pièce.
         Hanan avait fui la chaleur étouffante du sud, et sa peau en était le témoignage, nervurée et cuivrée comme les feuilles d’érable l’étaient encore il y a de cela des dizaines d’automnes. Ses paupières s’étaient recourbées sur ses yeux châtains pour les protéger des rayons du soleil, ce qui ne nuisait pas à la vivacité de son regard. Les autorités qui contrôlaient alors les flux d’immigration l’avaient installé en région nirgilienne, à la Baie de Chohl, et il avait réussi à obtenir un poste au tabac auquel Klaus, dès qu’il avait su se tenir sur ses deux pieds et bredouiller quelques mots, venait récupérer les eaux de vie que lui mandataient ses parents. Les larges sourires de Hanan creusaient deux larges sillons sur ses joues, qui le rendaient attendrissant pour les réactionnaires eux-mêmes ; pourtant, le jeune Klaus n’y avait jamais été sensible.
         Le vieillard caressa sa moustache grisonnante avec un air de perplexité. Il se plaça derrière le jeune homme pour le protéger de l'averse pour poser sa large main sur sa nuque. Klaus bondit à ce contact - il lui sembla plus paternel que n'importe quel geste de son géniteur - et sortit de sa torpeur pour prendre la suite des autres hommes.
         Le 28 pluviôse 2209 débuta la troisième série de tempêtes sur la région nirgilienne.


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