• Genèse - Part 2

         À l'horizon, d'étranges lumières et ombres s'agitaient parmi les sombres touffes nuageuses qui envahissaient le ciel comme pour l'étrangler ; Onwa en déduisit le déluge qui s’abattrait quelques minutes plus tard sur la Baie. L’expression de son visage ne s’était pas crispée, placide à l’aube du chaos.
         La jeune fille faisait tournoyer une ficelle à laquelle était attachée une clé autour de son index. Elle s’acheminait d’une démarche leste vers un bâtiment olive élevé sur deux étages, ébranlé de part et d’autre dans un souci d’harmonie de la destruction avec le reste du quartier - un amalgame de couleurs cafardeuses, de bris de vitres et de squelettes de constructions. Sur la devanture que seuls deux maigres clous maintenaient en biais, un écriteau mentionnait « Tabac Bar de la Baie de Chohl ». Onwa avait pour habitude d'ouvrir et fermer les portes du tabac : le son du carillon, le kiosque de magazines, la vaisselle, les hauts tabourets du bar ; en dépit de la poussière, des bris et du remugle, la pièce était rangée, ce qui lui donnait l’impression d’être propriétaire – aussi conservait-elle précieusement les clés de la bâtisse. Elle avait feuilleté tous les magazines des kiosques. Elle aimait particulièrement les revues d’art et ne comprenait pas grand-chose aux revues économiques, mais toutes étaient marquées de sa trace, y compris les magazines érotiques. Ces dernières revues étaient en particulière abondance, et l’idée d’une époque où des milliards d'humains se passionnaient de choses si frivoles l’amusait, la plongeait dans une rétrospection rêveuse mais désabusée. Seule l’absence des alcools et des cigarettes était à déplorer, et c’était là, semblait-il, des habitudes que les humains garderaient jusqu’à la toute fin.
         Elle fit glisser ses doigts sur le bois moisi par l'humidité en montant au deuxième étage. En retrait du bal des tables et des chaises se trouvait un grand piano à queue brun – à une époque, il y avait sûrement eu des artistes à la Baie. Onwa épousseta le panneau et le souleva sentencieusement. Elle prit place sur la banquette et hasarda ses doigts sur les touches avec la suffisance d'un virtuose. Les notes discordantes qu'elle produisit la firent toutefois grimacer, et elle rabattit le panneau avec une attention similaire. A son grand regret, cet instrument ne semblait pas lui convenir : tous ceux qui avaient tenté de le lui enseigner avaient perdu patience. Il n’y avait plus qu'Argante qui savait en jouer à la Baie.
         Onwa se déchaussa, d’une part car ses semelles usées risquaient de la faire glisser, mais surtout pour son respect emphatique pour l’art. Elle déplaça la banquette sur le côté avant d’y monter et de prendre appui sur le couvercle du piano, sur lequel elle se hissa avec un flegme félin. Ses pieds laissèrent d’humides sillons parmi la poussière.
         La jeune fille se faufila par le velux pour sortir. Des nuées noirâtres et fuyantes irradiaient le ciel. Manifestement, les oiseaux écourtaient leur séjour dans la région.
         Onwa retroussa sa robe et grimpa de toit en toit avec toute l’agilité dont elle pouvait faire preuve, lestée comme elle l'était. Il tombait une fine pluie, qui bientôt devint pluie diluvienne – et à l’avenir pire encore -, et, quand ce fut le cas, la jeune fille redoubla d’efforts. Les ombres et les lumières s'excitaient follement autour d'elle, éclatantes de couleurs plus aveuglantes les unes que les autres. Onwa peinait à discerner quoi que ce soit d'autre. Elle dérapa, s’écorcha quelquefois, et manqua même de chuter des toitures.
         Alors qu’elle s’élançait, des miaulements chevrotants retentirent, suivis d’un tintement régulier de grelot. Il venait Clochette, la chatte calico de la jeune Aria. Onwa lui intima de la suivre en émettant des clics réguliers, mais la chatte restait immobile. Après s'être agacée d'une telle couardise, elle se résolut à installer la chatte contre sa poitrine, entre sa robe et sa bandoulière.
         Le temple de L'Équilibre n’était plus qu’à une centaine de mètres, mais ces derniers s’annonçaient éprouvants. Ses genoux ensanglantés la lançaient un peu plus à chaque fois qu'elle hasardait un pas.
         L’architecture extérieure du temple était sobre, d’un modeste ocre, mais dégageait tout de même un certain mysticisme ; il ne donnait pas dans la surenchère religieuse antérieure passée, si bien qu’il encaissait les intempéries avec presque autant de mal que les bâtisses alentours. A cause de ces caducités, le visage sculpté dans la roche de la Déesse Originelle de L’Equilibre, Erasia, qui ornait autrefois la devanture du temple entre autres symboles doctrinaux, s’était encastré dans la toiture voisine. Onwa aimait beaucoup cette sculpture : d’une part parce que l’Equilibre la fascinait ; de l’autre parce qu'Erasia, qui en était la figure, lui inspirait une certaine humilité en dépit de sa suprématie.
          Elle était attristée de la détérioration de l’œuvre : de cette perspective, le regard d'Erasia lui semblait affligé, avant-coureur d'un désastre. En s'agrippant au nez et aux paupières d'Erasia, elle put atteindre le balcon du premier étage du temple.
         Avec la hauteur, la violence des vents redoublait, agitant avec véhémence le corps de la jeune fille, ses cheveux noirs, ses habits, jusqu'au pelage de la chatte. Onwa frissonnait de toute sa peau. Là encore, Onwa aurait pu chanceler, mais elle se plaça face à l'horizon, droite malgré ses blessures.
         Certains nuages étaient si profondément noirs, aussi noirs que ceux émis par les volcans, qu'ils en étaient distincts, chacun plus dénué de couleur que le précédent. Onwa se demanda, au dépit de ses minces connaissances scientifiques, s'ils n'étaient pas en train d'étriper le soleil. Les immenses vagues de l'océan semblaient aspirer à la noirceur du ciel ; leurs gerbes pétrole chatouillaient les nuages. L’île sauvage en face de la Baie avait disparu sous le déluge.
         Même les paupières fermées, sa vision était imprimée de phosphènes kaléidoscopiques. Elle tenta d'en appeler à la pitié de la Déesse Erasia, mais une sensation lui vint de nulle part - ou des tréfonds les plus obscurs de son esprit - ; une intense et désagréable sensation de déjà-vu. Clochette se mit à miauler, la sortant définitivement de son lamento religieux.
         En rouvrant les yeux, la jeune fille aperçoit vaguement, sur les berges, entre les taches de sa vision, une silhouette humaine ; elle les écarquille de surprise, sans guère mieux y voir. Une vague dantesque se forme et Onwa s'époumone, suppliant à l’individu de se mettre à l'abri. Elle se met alors à appeler Argante, plusieurs fois, jusqu'à en perd la voix. Un instant de clarté lui permet une mise au point sur le corps d'Argente déjà à moitié engouffré dans la vague. Les lèvres d'Argante ont un ultime mouvement, et, l’instant d’après, elle est balayée par la vague ; seules quelques gerbes noires roulent sur le béton. Onwa resta figée ainsi, et ni les griffes de Clochette dans sa peau, ni le vent cinglant ne la firent frémir.
         A sa droite, elle remarqua la minuscule porte qui menait à l’intérieur du temple. Elle se délesta de ses effets pour les faire glisser au travers. Avant de s'y hisser, elle se retourna et observa une dernière fois les berges vides et troubles. Clochette devança Onwa. 
        La giboulée tambourinait si fort contre le toit du temple qu'elle eut peur qu'il ne lui tombât sur la tête. Le noir était complet, ce qui apaisa sa vision. A l'intervalle des éclairs, la lumière colorée émise par les vitraux lui permit de se repérer. Elle tâtonna jusqu'à la niche de la statue de la Sublimation d'Erasia, qui dominait l'assemblée des bancs. La statue d'Erasia recueillant les prières est toujours celle de sa Sublimation : son corps humain est au paroxysme de la souffrance, sanguinolent, prêt à s'écrouler au sol ; le beau visage de la déesse se déforme d'une extrême douleur ; pourtant, il jaillit de son corps meurtri une nouvelle enveloppe cyan, encore pleine de vigueur, celle-ci la main tendue vers ses fidèles, tranquille. Cette statue représentait la transcendance d'Erasia, qui, devenue la première Surhumaine, put offrir sa bénédiction, la Léthargie spirituelle, à tous les êtres.
         D'abord, Onwa voulut s'asseoir modestement sur l'un des bancs, comme elle en avait l'habitude, mais elle fit demi-tour et fit face à la statue. Elle déplora pour la première fois l'humilité de la déesse qui se tenait à la hauteur du sol et dont le mouvement empêchait que l'on se prosternât à ses pieds. Elle glissa sa main dans celle de la déesse et cita le 28ème verset d'Azazel du chapitre 13 de l'Equilibrium :
          « Ô Grande Déesse Originelle, vois combien nos âmes sont en peine comme la tienne fut en peine, constate combien l'humanité sème l'injustice envers elle-même et combien elle sème l'injustice autour d’elle et, en vertu de ton infinie miséricorde, tout comme tu n'as cessé de sauver le monde depuis ta Sublimation, sauve-nous encore du Chaos et offre-nous l'Equilibre. »
         Il lui sembla entendre le doux chant d'une voix familière trouver écho en ces murs et s'accorder aux notes du carillon.

     


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