• Genèse - Part 3

         Un rayon de soleil vint chatouiller l’œil d’Onwa. Les vitraux projetaient leur scène religieuse sur les dalles de pierre du temple. La jeune fille n’avait encore jamais vu les vitraux se projeter aussi vivement sur le sol. Clochette s’était déjà échappée pour profiter du beau temps.
         Onwa ramassa sa sacoche et son instrument, et la normalité d’une telle action la frappa au regard de la tempête de la veille. Elle lui semblait d’autant plus surréaliste que le ciel arborait désormais un bleu limpide et innocent. Il se questionnait souvent sur la réalité de ce qu'elle voyait, mais elle tenait là pour preuve les écorchures et les plaies sur ses jambes.
         Un pan entier de la porte s’était écroulé, et elle put emprunter la sortie principale du temple. Elle ne fut pas surprise de voir les maisons détruites, encastrées les unes dans les autres, mais elle s’étonna que les vieux chênes, qui formaient une allée vers le temple, étaient amputés de plusieurs de leurs membres voire déracinés alors qu’ils avaient résisté à toutes les précédentes tempêtes. Le visage de pierre d’Erasia avait cette fois-ci perdu son nez. Onwa fit quelques pas sur le sentier : elle jeta un regard à sa droite, vers les berges, vides, et le flot de l’océan, tranquille, puis à sa gauche, vers les habitations desquelles s’élevaient quelques voix. Un groupe d’habitants se précipitait dans sa direction ; elle n’avait pas hâte de s’entretenir avec eux. Ils lui posèrent quelques questions, mais elle perdit toute disposition à parler en constatant que chacune de ses réponses étaient suivies de sceptiques froncements de sourcil. Elle finit simplement par dire qu’elle ne savait rien. Sans plus la considérer, ils se dirigèrent vers les berges en hurlant des prénoms.
         Tintements de grelots. Sur la place, Aria, assise sur un banc, jouait sans conviction avec Clochette. Elle faisait virevolter un bout de bois de part et d’autre de la chatte, qui bondissait pour tenter de s’en emparer. La fillette releva ses grands yeux ambre sur Onwa en entendant le bruit de ses tongs sur la terre. Si tôt qu’elle reconnut Onwa, elle lâcha un couinement de joie et le bâton. Clochette en profita pour attraper le bout de bois entre ses pattes et le mordre hargneusement. Elle courut prendre Onwa dans ses bras ; elle la serra d’une force qu’Onwa ne lui connaissait pas. Cependant, après quelques secondes, Aria sortit la tête du cou de son amie.
          « T’as vu Maman ? »
         Elle détourna le regard. Les rayons du soleil donnaient à Aria des yeux dorés si profond qu’Onwa craignit qu’elle ne découvrît toute la vérité d’un seul coup d’œil. Elle ne pouvait pas mentir sciemment - un pincement à la poitrine l’en empêchait -, et elle n’était pas non plus douée avec les mots.
          « Alors tu fais comme les adultes ? Tu me dis rien ? » s’indigna Aria.
         Onwa ne put s’empêcher de ressentir de la culpabilité en croisant son air réprobateur, auréolé de candides taches de rousseurs. Ses cheveux châtains, comme électrisés par le soleil, semblaient prêts à lui lancer des décharges dans tout le corps. Malgré son jeune âge, elle dégageait une aura singulière dont émanait une autorité naturelle. On ne voulait pas être source de déception pour Aria, c’était disgrâce, terrible courroux ! Alors, Onwa, d’habitude si insensible à l’autorité, se hâta de lui faire face. Elle allait dire, et sans tact, mais au moins, elle ne serait pas condamnée à l’électrocution.
          « Pardon ! Toute cette agitation m’a secouée… murmura Onwa, contrite, J’ai vu ta mère ! s’empressa-t-elle de rajouter, Hier. Mais je l’ai pas revue depuis. »
         Silence.
          « Je crois… »
         Elle hésita un instant, avant de reprendre, plus fermement : 
        « Je crois qu’elle est morte. »
         Silence. Aria quitte la place. Il ne s'y trouve plus qu’Onwa, pour être brûlée par le zénith ; le reste se profile dans l’ombre.
         Onwa avait dit la vérité, Onwa n’allait pas subir le terrible courroux, mais pour autant, sa gorge ne s’était pas dénouée. Elle avait été profondément soulagée de voir Aria rentrer chez elle : les rares fois où elle avait tenté de consoler quelqu’un, ses paroles avaient été si crues qu’elles n’avaient eu pour effet que de redoubler ses sanglots. Pourtant, c’était ce soulagement même qui s’était fait prolongement de sa culpabilité première.

    *

         Onwa s’était allongée dans l’herbe près du phare, sur la colline au plus haut point de la Baie. Là, elle retrouvait la tranquillité des flots et des vents fougueux si propice à la méditation. Le soleil s’était à nouveau éclipsé derrière d’opaques nuages blancs ; le firmament était d’une blancheur presque absolue. Les arbres bruissaient et laissaient tomber leurs feuilles, qui se projetaient au loin. Elle sentait le vent. Elle sentait l'herbe. Elle sentait les arbres. Elle sentait les flots. La nature frémir, et faire frémir.
         Depuis la tempête, les chohliens s’organisaient pour tenter de retrouver des survivants sous les décombres, ou, bien souvent, leur cadavre. Klaus organisait des funérailles à la pelletée. Les stèles n’étaient que des cailloux, exceptée celle d’Argante, que Klaus avait gravée lui-même. Onwa se tenait loin de cette atmosphère morbide, saturée de pleurs et de tourments ; elle la connaissait déjà, c’étaient de ces périodes pendant lesquelles n’importe qui pouvait suspendre brusquement sa phrase pour éclater en sanglots, et elle en venait à se demander s’ils ne faisaient pas dans la surenchère. La simple idée de ces humains pleins de bons sentiments qui s’enlaçaient pour pleurer ensemble à longueur de journée lui provoquait des frissons de dégoût dans tout le corps. La prochaine tempête viendrait bientôt et balaierait toute cette mièvrerie, son cynisme avec.
         Onwa ne pouvait pas imiter le firmament et les vagues indéfiniment. Elle se redressa et dévala la colline. Elle courait en grandes enjambées pour traverser le petit bois et ses hautes fougères. Comme de petits insectes se collaient à son visage, elle secouait la tête avec vigueur. Le flot des vagues, sournois, s’abattait sur la côte avec une étrange douceur. Chaque visage qu’elle croisait était une déception parce qu’il n’était pas celui d’Aria. Elle chercha sur les quais, au temple et sur la place. Elle s’invita même dans la demeure des Secum. Elle ne chercha pas au cimetière, il y grouillait bien trop de choses. Elle ne la trouva pas, alors elle passa le restant de sa journée à vagabonder, par dépit.


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