• Genèse - Part 4

         Au crépuscule, il régnait sur la Baie une atmosphère de fin du monde. Onwa regardait autour d’elle avec attention pour tenter de mémoriser ce lieu qu’elle quitterait, d’une manière ou d’une autre, très bientôt – elle en avait l’intime conviction. Des visages orange se hâtaient autour du grand feu de la place, duquel s’échappait, jusque très haut dans le ciel, une fumée blanche. Onwa courba la tête pour en observer le chemin. Son visage s’illumina lorsqu’elle vit par hasard, sur le toit de la chaumière des Secum, la silhouette recroquevillée d’Aria. Elle n’était que faiblement éclairée par le feu. Tapie dans cette pénombre, elle ne lui devinait pas son engouement habituel, ce qui la fit hésiter à la rejoindre. Elle alla tout de même, puisqu'il n’y aurait plus grand-chose à oser d'ici peu. Elle buta sur plusieurs objets, non sans émettre quelques cris de surprise, avant de se servir de la coque de la vieille voiture des Secum pour grimper sur le toit du garage de leur bâtisse, puis sur celui de la chaumière. Elle gâchait à chaque fois un peu plus son effet par sa maladresse. Elle ne savait pas faire dans le théâtral. Tant pis ; et perdu pour perdu, quand elle s’installa à ses côtés, elle eut pour premiers mots :
          « Aria, tu ferais mieux de regarder le ciel, c’est sans doute plus joli que tes semelles ! »
         Elle eut un geste avec ses bras, comme pour signifier la grande beauté du monde. Dans le ciel, toujours cette épaisse obscurité funeste. Par crédulité machinale, Aria leva le nez de ses chaussures. Elle ne put retenir un rire devant le large sourire satisfait d’Onwa.
          « Ben c’est noir, quoi. »
         Et elle n’abandonna pas, de surcroît :
          « Mais non ! On voit une étoile, là, riposta-t-elle en pointant du doigt une entité lumineuse à l’Est, Et c’est joli.
         - Ça, c’est un satellite de l’OIAC. Il est assez lumineux pour qu’on le voie tout le temps, la nuit. »
         Et devant la mine déconfite d’Onwa, Aria rit de nouveau.
         « Tu es plus forte pour divertir que pour consoler.
         - Je sais pas si je dois m’excuser ou te remercier, du coup. »
         Aria haussa les épaules. Leurs regards se portèrent sur la place. Les chohliens commençaient à s’agiter près du feu. Ils psalmodiaient et exécutaient une étrange danse païenne, tournoyant, s’arrêtant, s’abaissant pour prier le feu tout en claquant des mains.
          « Je suis contente de pas être restée, déglutit Onwa.
         - Je crois que les cheveux de la maîtresse prennent feu parce qu’elle prie trop près.»
         Elles virent Klaus accourir avec une carafe d’eau pour la jeter sur la tête de la femme. Elles rirent ensemble.
          « Heureusement que Papa se contente pas d’implorer le feu pour nous sortir de là.
         - On va s’en sortir ? » demanda Onwa, les yeux ronds.
         Aria fureta les environs et baissa d'un ton.
          « Je suis pas censée en parler maintenant parce que c’est pas encore sûr. »
         Elle haussa les sourcils, tandis qu’un rictus se dessinait sur son visage. Le rituel païen avait repris de plus belle.
         « Vu leur attitude, il vaut mieux pas les tenir au courant, on sait jamais comment ils pourraient réagir. »
         La jeune fille continua ses explications avec le ton de la confidence.
          « L’OIAC est d’accord pour nous ramener en Gorgone, mais on sait pas encore quand. Ils ont construit une nouvelle ville, et il y a de la place pour nous... »
         Comme elle savait qu’elle avait capté l’attention de son auditoire, elle fit une pause pour ménager un suspens. Et tout en ne quittant pas Onwa des yeux pour guetter son effet, elle étira chacune des syllabes de son mot pour le mettre en emphase ; son chuchotement prit une dimension solennelle :
         « Babylone !… »
         Elle mima l’expression de surprise d’Onwa.
          « Rien que ce nom me fait rêver. »
         Onwa acquiesça docilement d’un hochement de tête.
          « Tu pourrais venir vivre avec nous.
         - Vivre avec vous ? répéta Onwa, circonspecte.
         - Tu n’as plus de famille…
         - Ça me va comme ça. »
         Aria parut vexée de son ton si péremptoire.
         « Quand je vois tout le monde triste et désespéré comme ça (Elle désigna le joyeux rite d'un mouvement de tête), je suis bien contente de ne plus avoir de famille, précisa-t-elle.
         - Où est-ce que tu vas aller, alors ? »
         Onwa gonfla les joues puis les vida de leur air
          « Là où le vent me portera. Je ne ferai pas la difficile. »
          Les phosphènes polychromes réapparaissaient. 

    *

         Onwa ne fut pas surprise de voir un ciel troué de nuées fuyantes, quelques jours plus tard : ce phénomène était de plus en plus fréquent. Elle avait le privilège d’être la première prévenue des tempêtes par ces étranges manifestations lumineuses, mais bientôt, les chohliens commencèrent à interpréter le comportement de la nature, et à s’en inquiéter. Ainsi, la Baie des Chohl était déjà tout à fait déserte lorsqu’une nouvelle tempête frappa, le 14 ventôse 2209 : ses habitants ne mettaient plus un pied dehors, si ce n’est Onwa et Clochette. Elle composait distraitement un morceau de guitare, assise dans l’encadrement de la fenêtre du bar, lorsque les premiers symptômes se firent ressentir. Ce fut d’abord le timide clapotis de la pluie contre la fenêtre. Onwa leva les yeux de ses partitions et s’aperçut subitement de l’immense murmure des feux-follets. Elle ne trouva pas le corps recroquevillé de la chatte sur le piano, qui l’avait pourtant suivie, en se retournant.
         Tout s'enchaîna rapidement dès lors. Onwa n'avait pas mis un pied dehors que la tempête battait déjà son plein. Elle ne pouvait pourtant pas se résoudre à rester dans le bar : ses charpentes de bois étaient déjà en parties brisées. La tempête était d'autant plus violente qu'il ne s'agissait pas de pluie cette fois-ci, mais de grêlons, qui mettaient la jeune fille en peine en se couplant au vent. Comme elle tentait de protéger ses yeux et son visage des grêlons, elle n'aperçut pas le tronc, d'abord, puis elle ne vit plus que cela pendant un dixième de seconde, un tronc de frêne ou de chêne, qu'importe, elle fut aisément balayée, traversa la vitre d'une maison et prit le mur de béton de plein fouet. Elle n'eut pas le temps de souffrir, puisqu'elle perdit immédiatement connaissance ; et il le valait mieux, ses plaies et ses os cassés ne lui auraient pas permis de soulever le tronc qui l'écrasaient, ou ne serait-ce que de tenir debout.

    *

         La tempête ne prenait plus les chohliens par surprise ; ils l'avaient anticipée et s'étaient tous terrés dans le sous-sol de l'orphelinat. Ainsi, les enfants étaient toujours les plus en sécurité. Tout ce beau monde était là qui se guettait avec les yeux écarquillés pour se communiquer quelque panique. Ils sentaient les étages de la maison vaciller sous le tranchant du vent. Les vibrations de la bâtisse se propagaient par secousses jusqu'au sous-sol. La brave Aria cheminait dans la froide pièce tandis que son père tenait un discours rassurant depuis une pile de cartons. Il n'y avait que des tuyaux, des bonbonnes, des babioles, des murs bruns et des humains bouleversés.
         Aria ratissa la pièce pendant un quart d'heure avec sa lampe torche. Elle aveuglait régulièrement certains enfants pour les envisager, ce qui agaça quelques parents qui la sommèrent de cesser sa ronde ; rien ne la dissuadait de s'arrêter toutefois. Elle entendit un tintement dans une pièce à l'écart, s'y présenta - la chaufferie -, et l'éclaira pour y trouver Clochette, laquelle s'affolait davantage de tant de présences que de la tempête. Aria fronça les sourcils sans plus considérer la chatte pour se hâter auprès de son père, dont elle ne put qu'agripper le pantalon de sa petite taille ; et devant l'absence de réaction de Klaus, qui abreuvait le peuple de jolies paroles, elle cria et secoua le tissu. Aria n'implorait pas le feu : elle ne venait jamais causer qu'avec pragmatisme.
          « Onwa est pas là ! elle s'époumona pour se faire entendre malgré le grabuge.
          - Elle ne vient pas toujours se mettre à l'abri avec nous, Aria.
          - Oui, elle va se cacher avec Clochette d'habitude. Elle a de bonnes cachettes quand Clochette va avec elle. Mais Clochette, elle est là. »
          Elle pointa en direction de la chaufferie.
          Klaus descendit de son piédestal et s'accroupit  auprès de sa fille. Il lui parlait avec bienveillance, mais Aria, si elle avait connu ce mot, aurait plutôt dit condescendance ; les mains sur les épaules et les baisers et les grands gestes pédagogiques et les câlins et les phrases qui s'achevaient par son prénom comme si elle ne faisait que débiter des absurdités, elle avait l'orgueil de détester ces usages. La jeune fille croisa les bras et planta ses fiers yeux dans ceux de son père.
          « Papa, tu vas chercher Onwa. »
         Ce n'était pas une phrase interrogative ni même un ordre ; c'était de l'assertive. Klaus rit, naturellement, mais Aria n'en démordait pas. Elle sentait bien les secousses au dehors, mais elle répétait encore :
          « Papa, tu vas chercher Onwa. »
         Il pouvait mourir en sortant, mais Aria sentait qu'il n'y avait pas de manière plus flagrante de perdre son père qu'en essuyant le refus de sa requête. Il en allait de son honneur, et Aria ne plaisantait pas avec l'honneur.
         Klaus n’était plus amusé. Il devait convenir : laisser seule une enfant qui n'avait pas dix ans par une tempête d'une telle violence ne présumait pas de sa survie ; il sentit même poindre le remord alors qu'il donnait les directives à ses collègues pour s'absenter. Si ce n'était pas pour sa fille, orpheline de mère, il n'y serait pas allé, lui aurait-on fait remarquer son absence. Il imaginait qu'il aurait baissé les yeux, tout au plus. Il n'était pas parcouru d'une émotion particulière en songeant à la mort d'Onwa. Il se débarrassa des barricades qui bloquaient la porte et plaça un masque sur ses yeux en cherchant une motivation dans la noblesse qu'on lui connaissait, et qui grandirait par son geste. La porte vibrait avec une intensité telle qu'elle semblait sur le point de rompre à tout instant. Il se donna dix minutes.
         Il est prêt. Il est emmitouflé dans sa parka. Il soupire.
         Et alors qu'il se jette au cœur de la tempête, il continue à songer, à la vanité de sauver une enfant qui mourrait jeune quoi qu'il en soit, n'ayant plus d'attaches nulle part ; ll est vrai, lâchée seule dans cette nature hostile, Onwa avait tout au plus cinq ans devant elle. Il songe encore, peut-être qu'il périrait là, qu'il condamnerait la Baie entière pour ses yeux, ou même pas, à la môme, parce qu'il était le seul dont l'éloquence pouvait faire considérer un sauvetage à l'OIAC. Il ne sent pas cette extatique conviction d'agir pour le bien. Pur remplissage. Il ne pense qu'à sa peau quand il doit sauver celle d'Onwa. Il n'a pas l'héroïsme de sa fille. Il avance péniblement à travers les gerbes de neige dont toute la Baie est déjà recouverte. Le Temple de l'Équilibre tient encore ; inutile d'en vérifier l'intérieur. Après quelques pas, il distingue une bâtisse. Les vitres sont brisées. Rien d'étonnant par un temps pareil. Il s'en rapproche toutefois.
         Il faut au moins essayer de la trouver, la môme.
         Un tronc s'est encastré dans la maison. Il s'apprête à poursuivre sa route, mais il reporte son attention sur la pièce. Un étui de guitare gît sur le carrelage. Klaus donne ses meilleures enjambées pour pénétrer la maison. Il enjambe quelques débris et trouve Onwa derrière le tronc. Elle a la bouche grande ouverte et la jambe dans un angle improbable. Il ne prend même pas le temps de vérifier si elle vit : il fait rouler le tronc et la soulève. Ses mains rencontrent une substance humide derrière le crâne d’Onwa et il remarque son sang sur le carrelage.
         Un instant, il se voit là, au milieu de la tempête, tenant Onwa, inconsciente, peut-être morte, le visage et les habits ensanglantés, une large balafre sur la pommette droite, et la culpabilité le frappe à nouveau. Il n'a pas tant l'impression de tenir une enfant dans ses bras, mais son héroïsme. Il y a tout : la catastrophe, l'enfant blessé, miséreux, esseulé, secouru par le courageux, l'unique homme, le dévoué, l'altruiste ! Ce n'est pas bien lourd l'héroïsme : il pourrait le laisser là. Pourtant, il le porte comme un fardeau. Il disparaît en grimaçant dans la neige. L'épique ne lui sied pas.


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