• Inéluctable - Chapitre 1 : Part 1

    Chapitre 1 : Part 1

    Un vacarme pluvial s'abat sur nos contrées lyonnaises. J’observe mélancoliquement les filets d'eau défiler devant ma fenêtre.
    Aussi loin que mes souvenirs remontent, j’ai toujours aimé la pluie. Lorsqu'il y a des averses, le claquement de la pluie ressemble à des applaudissements, et quand il n'y a qu'une rosée, je me dis que le ciel a aussi le droit de pleurer de temps en temps.
    L'hystérique voix maternelle me vrille les tympans, laquelle m'ordonne de m'accoler aux tâches ménagères dont elle est particulièrement maniaque ces derniers temps. C’est agaçant.
    Silence, immédiatement brisé par la récurrence de ses cris. Je rétorque avec lassitude et m’exécute, à l'instar des poncifs sociétaux traitant des employés amorphes et flemmards.
    Quelques semaines ont passé depuis l'hospitalisation de mon géniteur, Zack Rill, ce qui rend ma mère très nerveuse. Exempt le fait que les visites soient refusées catégoriquement et qu'il soit traité méticuleusement, le virus qu’il a contracté demeurant un cas encore inexploré, nous ne savons rien. Maman s’occupe donc du mieux qu’elle peut et demeure davantage stricte pour éviter de vaciller dans des songes négatifs et nous inquiéter. Sa façon à elle d’être forte la journée, de garder la tête haute.
    Le soir, elle ne peut pas. Seule dans le lit double, la lancinante réalité revient au galop.
    Maman est la seule personne que j’admire, et nous sommes pourtant si différents. D’ailleurs, je ne me rappelle pas avoir déjà rencontré quelqu’un me ressemblant.
    Sa manière de faire les choses lui est propre, et lui a toujours réussie. Ma mère fait partie des vainqueurs, des premiers, des prodiges, de ceux qui font tout mieux que nous peu importe le domaine, de ceux qui nous font jalouser. Dotée d’un talent éminent. L’amour qu’elle porte à Zack de manière démesurée est l’unique fait qui m’échappe.
    Après avoir astiqué ma chambre-mezzanine, je rabats ma capuche et me hisse sur le toit par le biais de la fenêtre. Le ciel est parsemé d'éclairs hasardeux, accompagnés des puissantes pétarades du tonnerre, au loin. Pas une voiture ne circule dans les villes obscures que j’observe.
    Autrefois, je me réfugiais ici pour fuir Zack.
    Zack me séquestrait des journées entières pour me faire étudier, allant jusqu’à lacérer mes membres avec sa ceinture, une règle, ce qu’il trouvait sur place… Pourtant, mes notes n’étaient pas catastrophiques, il avait des méthodes bien tatillonnes. Ses efforts pour me voir exceller s’étaient avérés vains. Peu importe ses sévisses, il me retrouvait toujours à gribouiller sur un morceau de papier, voire la table, au pire. En voyant que rien n’y faisait, il avait tout misé sur mes deux sœurs cadettes, Ashley et Mégane. L’influence paternelle avait sitôt fait effet, nous pouvions aisément me comparer à Calimero l’esseulé. Mégane est exécrable et Ashley m’évite prodigieusement, si elle ne me parle pas avec une certaine condescendance… Je suppose que sans mère, j’aurais été réduit à l’état de martyr (et que j’aurais été contraint d’appeler le 119).
    Je me rappelle que je suis dangereusement exposé en mirant vers l'antenne parabolique à mes côtés. Je lève la tête, profite d'un dernier instant d'air frais. La pluie attaque mes cheveux, mon visage.
    Je redescends et m’écroule sur mon lit, fixant les averses s'écraser contre la vitre translucide, immobile. Les gouttes qui m’ont trempé dégoulinent régulièrement contre la literie.
    J’entends une plainte, non loin. Des lamentations, entrecoupées de sanglots.
    A l’accoutumée, je dévale prestement et bruyamment les escaliers. Les gémissements me mènent vers mon gigantesque placard, s’étalant sur la majeure partie de la hauteur et toute la largeur de la pièce. J’ouvre les battants et découvre Mégane, étalée en position fœtale et en larmes. Probablement anxieuse pour l’Hospitalisé.
    « Qu’est-ce que tu fais ici ? crache-t-elle en me foudroyant du regard.
    Je soupire.
    « C’est pas plutôt à moi de te demander ça ? Tu es dans ma chambre.
    -T’as jamais été le bienvenu à la maison. C’est pas TA chambre. »
    Mes poings se serrent à m’en faire mal.
    « Va-t’en, je ne vais pas me retenir plus longtemps de t’en coller une.
    -T’es un monstre, Xander ! » glapit-t-elle en décampant.

    Le soleil m'aveugle. Remarquable disparité, âpre réveil. Je mets ma main devant mes yeux, sournoisement agressés.
    Je pose un pied ankylosé de paresthésie et entame ma démarche rituelle des périodes scolaires.
    J’aimerais pouvoir me réveiller en percevant Maman fredonner en préparant le petit-déjeuner, en croisant le regard chaleureux d’un Papa qui lèverait le nez de son journal, et en passant la main dans les cheveux des deux petites sœurs de mes rêves. Osez me dire qu’ « On a toujours le choix », après…
    Quoi qu’il en soit, ce genre de songes mirifiques constitue une ascension simple vers la dépression. Si cet idéal inaccessible demeure démoralisant, être témoin de la décadence des coutumes de la maison l’est davantage.
    Il est six heures cinquante, le salon et la cuisine sont complètement vides, et il n’y a que le frottement de mes chaussettes sur le carrelage qui témoigne d’une quelconque activité humaine ; les volets sont clos, la lumière du jour tente vainement de pénétrer dans la bâtisse. Même le plus désagréable des ronflements m’aurait paru cristallin.
    L’obscurité et le silence président et confèrent une atmosphère pesante, et je n’ai nul doute que n’importe qui ressentirait un pincement au cœur à cette vue.
    Mon téléphone vibre et me sauve de la pendaison. Les messages matinaux sont un délice qui prouve que quelqu’un vous octroie ses premières pensées. Inopiné frisson de bien-être. Je me contente d’ouvrir les volets.
    Après quelques manœuvres inintéressantes, la porte claque. Une paupière de Willys se soulève spontanément, l’espoir de se dégourdir les pattes chevillé au cœur. En constatant mon expression indifférente, elle se rabaisse aussitôt, le pauvre husky se replongeant dans les bras de Morphée.
    D’ordinaire, Willys est tout ce qu’il y a de plus énergique. Qu’il sorte bien moins parce que Zack n’est plus là pour le faire, c’est une chose, qu’il soit privé de son maître bien-aimé en est une autre, et davantage accablante pour lui.
    J’aurais largement préféré qu’il soit de retour plutôt que d’être témoin du spleen de deux êtres que j’aime.
    Je me recroqueville et lui caresse le chanfrein. Et je prends la tangente.

    La légère brise matinale taquine le peu de verdures alentours et quelques uns de mes cheveux ébène. Je débouche sur une rue d'une couleur terreuse vieillie, cafardeuse et fade, bordée de boutiques aux devants peu pimpants et de la nationale, grisâtre et polluée par le trafic.
    Les véhicules me frôlent, faute d’un passage piéton plus large et de barrières de sécurité. Et croyez-moi, dans une banlieue bondée de malades mentaux, il y a à craindre pour sa vie ; en particulier quand le rugissement fou de voitures filant à toute allure est constant -et celui des ambulances presque autant.
    Deux camarades de classe attirent mon attention.
    Ils grimacent en lorgnant vers un garçon viscéralement exclu, tentant de se joindre à eux. Replet et binoclard, habillé de son éternelle tenue de sport Adidas, des cheveux bruns sans volume étalés en pâté sur son crâne rondelet, la démarche grossièrement oblique. Jugé trop débile et moche pour être accepté.
    Ils accélèrent le rythme pour le semer. L'autre n'étant pas non plus en déficit mental, comprend, abdique. Il marche penaud, piteusement rejeté. Comble de l'humiliation pour lui, ils étouffent quelques rires fielleux et juvéniles, en le regardant sarcastiquement du coin de l'œil. J'ai appris à mes dépens que la mentalité ne volait pas haut, ici.
    J’offre un large sourire prolongé au ciel, désireux de conserver ma bonne humeur. En rabaissant la tête, j’aperçois l'enceinte du lycée. Des autocollants présentant les structures sont collées aux belles vitrines légèrement assombries, qui elles laissent entrevoir le secrétariat et d'autres bureaux administratifs ainsi que le couloir permettant l'accès à une arrière-cour, qui donne sur le self, le stade, le gymnase, des cours et aux différents bâtiments scolaires. Un tout sobre et chic, neuf, contrastant avec la ZUP cramoisie qu'est la ville.
    La plupart cigarettes au bec, pourvus de leurs petites manières de crâneurs, les lycéens discutent devant.
    Mes bras nus laissent paraître mes cicatrices rougeoyantes à la chaleur printanière. Par malheur, j’ai dare-dare constaté qu’elles sont très voyantes : quelqu'un m'attrape sournoisement le poignet, de façon à les mettre en avant.
    « Qu'est-ce que t'as aux bras, là ? » lance un garçon au teint basané, assez svelte, en reluquant vers mes cicatrices, qui ne sont autres que des souvenirs de la sombre époque où Zack me battait.
    J’hausse les épaules sans le regarder et m’apprête à poursuivre ma route. Pourtant, il ne lâche pas mon poignet, au contraire, il raffermit son étreinte.
    « Ça vient d'où, ça ? insiste-t-il.
    -J'suis tombé », je réponds formellement.
    Il lâche le morceau, proportionnellement à mes un mètre quatre-vingt-cinq et à ses un mètre soixante. Rien de plus qu'un imbécile ressentant le besoin d'attirer des problèmes.
    Je rejoins Paule, qui m’accueille en m’enlaçant. Paule Barret est ma meilleure amie, une fille au look assez grunge que je connais depuis un bail. Des cheveux teintés rouge sang, une lèvre inférieure ornée d’un piercing circulaire, un corps doté de courbes très féminines : un tout excentrique, mais qui n’en est pas moins sympathique à admirer. Aujourd’hui encore, elle est toute de noir vêtue ; une ravissante robe cintrée à la taille, un collant de dentelle remontant jusqu'à ses cuisses, et des bottines.
    Le fait qu’elle ne fréquente que moi –qui ai mauvaise réputation : un mec dans un autre monde, taciturne- avait fait scandale. Ils ne comprennent pas qu’elle puisse me préférer à eux. Que nous ne soyons pas en couple avait créé des rumeurs quant à notre sexualité. Bien sûr, je fus le plus mis en cause. Paule est sociale et attirante, pas moi. Du moins, sûrement pas avec ce genre d’hyènes. Les rumeurs ne me font par conséquent aucun quartier.
    Par ailleurs, si Paule s’est retrouvée dans ce lycée-là, entourée de poltrons où elle n’affectionne pratiquement que moi, c’est parce qu’elle a été bannie de l’autre. L’enseignement y est plutôt bon contrairement aux autres lycées locaux, ce qui a été le principal facteur de la décision de ses parents.
    Dès lors, Paule a été la personne qui me sortait de ma quotidienne solitude.
    Quoi qu’il en soit, la sonnerie retentit -une mélodie jouée au piano- et nous nous engouffrons dans les enceintes.
    Fidèles à nos mœurs, nous nous terrons au fond. Elle pose son sac sur la table voisine, son fessier sur la chaise.
    L’espiègle demoiselle ne tardera pas à trouver un sujet de conversation, elle a toujours quelque chose à dire. « Surtout à toi », avait-t-elle précisé plusieurs fois, comme si j’étais une personne des plus distrayantes.
    « Valentin menace encore de se suicider si je ne sors pas avec lui », commence solennellement l’adolescente.
    Je la fixe, silencieux. La demoiselle me retourne mon sérieux, mais ses yeux ne tardent pas à se plisser, et elle passe sa main devant sa bouche. Elle étouffe un gloussement et poursuit :
    « Qu’est-ce qu’il va faire, cette fois, à ton avis ? Se droguer au Doliprane périmé et finir avec une diarrhée carabinée tout le week-end ? Boire 2 centilitres de bière de son père et se prendre une tannée ? Se "tailler " les veines avec un couteau à beurre ?
    -Mais t’es un monstre ! »
    Nous éclatons de rire.
    La tonitruante voix du professeur d’histoire et géographie - Monsieur Laval- nous interrompt, s’élève, coïncidant avec l’instant où la mienne s’éteint.
    « Rill, de son prénom Xander ! Je vois que vous n’êtes toujours pas allé soigner vos démangeaisons buccales. Et vous savez bien que je ne tolère aucun perturbateur dans mon cours. Que diriez-vous d’aller parler aux murs, dehors ? »
    Mon laxisme n’a jamais plu aux professeurs, et surtout à celui-ci, plutôt soupe au lait. Contrairement à pléthore d’insolents appréhendant l’heure de colle (paradoxe, puisqu’ils risquent plus à tenter de marchander avec l’enseignant), je ne me fais pas prier pour sortir. En slalomant entre les rangs, j’ouïs quelques injures tournant autour du « Cher ! ».
    « Vous feriez mieux de prendre exemple sur vos sœurs. J’ai eu de très bons échos d’elles » tranche Monsieur Laval.
    "Echo" est le mot par excellence qui signifie les caquètements fourbes de la salle des professeurs.
    Je me suis davantage empressé. Les couloirs sont obscurs et vides. Je m’adosse au mur de façon à ce qu’on n’aperçoive pas mon téléphone auquel cas quelqu’un aurait entrepris une patrouille dans les locaux, et je sors l’appareil en question. Paule m’a déjà envoyé un message.

    Paule : De plus en plus rapide et toujours aussi discret !
    Xander : Ça a jamais été mon truc la discrétion. :(
    Paule : Tu veux pas que je te commande une arme chez les trafiquants ? ‘Y en a qu’auraient besoin d’être remis à leur place, Vincent t’a fait un doigt. Je t’assure, je te la paye, ça me ferait plaisir.
    Xander : Si tu savais à quel point je m’en moque.
    Paule : T’es bien ma victime préférée. Fais-moi signe si tu changes d’avis. %D
    Paule : Laval a demandé à ce qu’on te dise de revenir. Range-moi vite ça, l’indiscrétion à ses limites !

    Je remets immédiatement mon téléphone en place. Une nanoseconde plus tard, la porte s’ouvre sur Yassir, l’élève le plus proche de cette dernière.
    « Reprenez votre lecture là où elle en était, Jenny. Quant à vous, Xander, faites-vous petit.»
    La suite des cours s’est déroulée sans embûches. J’ai sorti mon fidèle calepin, histoire de ne pas finir avachi sur mon bureau, mû de lassitude des cours qui m’ennuient tant, et j’ai commencé à griffonner tout en glissant quelques mots à Paule, plus discrètement cette fois-ci. J’ai replié un classeur pour restreindre la visibilité du professeur et celle de ma voisine, qui avait tenté plusieurs fois le diable : voir ce que je consignais là-dedans. Une grande curieuse. Je n’ai jamais voulu qu’on m’observe dessiner ou écrire.
    Retentit alors la sonnerie de midi, me libérant de l’emprise des instituteurs et de la proximité de ces mécréants.


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  • Commentaires

    1
    Samedi 31 Août 2013 à 00:54

    C'est prenant comme début ! J'aime bien la narration, elle est particulière et très maîtrisée, ce qui créé vraiment un personnage.

    C'est toujours difficile de commenter un texte, surtout quand il est bien, alors j'ai pas plus d'inspiration pour ce commentaire désolée x)

    2
    Samedi 31 Août 2013 à 01:18

    Oh, je suis déjà très émue d'avoir un commentaire sur ma fiction ! Et positif en plus ! (Les gens sont méchants d'ordinaire. :()
    Merci, merci beaucoup. :larmed'émotion:  ヽ(;▽;)ノ

    J'ai par ailleurs modifié le début afin qu'on en sache plus sur la famille et le passé du personnage, ce qui me paraissait important. Le ménagement de suspens par rapport à ça n'est pas très utile, et surtout je ne sais pas quand j'aurais pu parler de ça. Aussi, il ne convient pas vraiment à l'image du narrateur. 
    Donc ici tu n'as pas encore la version finale. :)

    3
    Mercredi 21 Mai 2014 à 21:15

    C'était bien *p* J'aime bien le personnage, tu lui donnes une vrai personnalité dès le début, et ça j'adore.

    Par contre, sans vouloir te vexer, une chose m'a dérangé: le vocabulaire est un peu trop soutenu. Je ne dis pas que tu devrais parler en mode wesh-wesh, mais quand je dois regarder toutes les trois lignes mon dictionnaire, j'ai du mal à me plonger dans l'intrigue :). Ce serait bien si tu simplifiais quelques passages, car parfois je trouve qu'il y a une overdose de mots savants.

    Mais sinon j'adore, et je lis la suite de ce clic !

    4
    Vendredi 30 Mai 2014 à 11:45

    Cette fiction est à peu près suspendue. Pour l'instant je bosse sur "La couleur du vide", mon autre fiction. 
    A vrai dire j'ai horreur des livres où à la fin, finalement, on ne connaît rien de la vision des choses et de la personnalité du personnage ! Cette sensation m'est arrivée pour Starters (le tome 2 se nomme Enders), un livre que je ne conseille pas. Je mets souvent un point d'honneur sur les sentiments de mes personnages.

    Mais ça fait bientôt un an que j'ai écrit ça. Mon style est sûrement plus maîtrisé maintenant, car je fais plus attention à l'esthétique des mots dans la phrase, presque autant que le sens des mots en eux-mêmes. On m'a fait la remarque à plusieurs reprises que j'utilisais des mots trop compliqués par moments, et que la phrase en devenait moins jolie.

    Je posterais sûrement la suite vu que j'avais fait 30 pages, cependant. 

    En tout cas ça fait plaisir, merci de ton commentaire !

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