• J'ai cherché et cherché... J'en empruntais des carrefours, sans leur connaître cette familière bonté

    Toujours ces feux inutiles nourrissent ma verve...
         Le dragon tristement revenu de sa ronde dans les méandres de son esprit s'en fut veiller sur les geôles qui renfermaient son précieux amour.
    Les geôles, encore. L'amour, guère. Et son regard paniqué parcourt la pièce en quête d'un indice quant à l'identité de l'auteur de ce rapt.
         Bredouille le dragon guetta même les preuves de ce ravissement sur ses mains. Pas une trace de sang coincé sous les ongles d'Ënos. Dans l'angle de la caverne reposait le guépard, dont le pelage maculé se soulevait au rythme de ses inspirations et de ses expirations. Comme le guépard Sijerâ lui donnait le dos, Ënos se pencha sur elle, incrédule. Entre ses pattes son cher amour déchiqueté était à pleurer.
          Le guépard ronronnait la gueule pleine de sang.
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    corps mou
    désiré
    regard doux
    renié
    une envolée et tu me crois prêt à transcender mon humanité
    spirales de plumes noires et blanches
    tu les admires et tu me fais Dieu
    mon fidèle tu m'honores par bien des présents
    tu viens me chercher pour me plumer, insolent
    tu crois que ta présence flasque peut prétendre au divin
    tu crois ne pas le souiller
    si tu me reconnais Dieu, sache-moi omniscient
    car ta raideur je la devine tout à fait
    tes mains tu les penches pour me louer ; il s'en échappe des plumes coupables
    « Que veux-tu ? » tu me demandes de cet œil jaloux convoitant mon beau ramage
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       Cette année-là la perspective du bonheur s'était éclipsée, et, à vrai dire, elle ne m'intéressait même pas. J'étais aliénée par le travail, et le reste du temps, j'en cherchais la distraction. C'était bien une quinzaine d'heures par jour le travail à certaines périodes. Parfois plus. Père en aurait ri de cette aliénation bon marché. Tout ce qu'il voyait de mon labeur le soir venu c'était mes mains sur la manette. Alors il maugréait quelque chose qui sonnait comme « Tu pourrais au moins t'aliéner autant que moi ! » dans ma tête, car de l'esprit je n'en avais plus tellement. Non pas que je fus tout à fait stupide et inapte. On ne peut jamais se refuser à l'échafaud sans passer pour un lâche. Et j'avais cet honneur-là, je ne m'épargnais rien. J'étais sans doute beaucoup plus digne qu'aujourd'hui. Ça faisait un peu vibrer ma carcasse, la dignité.

          Je n'ai de cesse d'éprouver mon corps et mon esprit, et ma vie est une perpétuelle excitation. Mes larmes, l'art, la joie de l'infirme qui, sorti de sa léthargie, sent de nouveau sa grandeur, naguère disparue, regrettée.

         Je me souviens de ma relation avec celui que j'appelais à l'envi mon amour, et ce qu'elle était à l'image de ma lassitude. Lui, il déplorait, il soufflait, il criait, il distillait toute ma compassion avec sa vaine quête de sens. Puis il finissait par prendre conscience que j'étais tout ce qu'il avait, et quand on est pauvre, on apprend même à chérir un je-ne-sais-quoi, parce que c'est rien que ce qu'on peut chérir.

        Tous ces événements sont d'autant d'arlequins à glisser sous ma langue. L'éponge fuligineuse et le pinceau irisé ensemble font l'intégralité du cercle chromatique. Je me souviens, ce jour sur les berges, combien j'avais voulu sauter ! Pas par envie de mourir : par besoin de vivre. J'imaginais que l'eau froide, son brutal contact avec mon corps tombé lourdement pour s'engouffrer dans ces abysses verdâtres, pénétrerait jusque dans ma tête pour réveiller mon esprit de son lourd sommeil. J'ai attendu le bus pour monter me rendormir sur mon siège. Depuis lors, quand je retournais attendre sur les berges, cette idée m'était lointaine et étrangère.

         Le bonheur je ne l'avais pas beaucoup plus cherché que l'an passé. Pas même soupçonné. Il était revenu se nicher dans ma paume comme s'il y avait toujours été. Il restait là dans mes souffrances les plus profondes et dans mes frustrations les plus insoutenables. Il avait plus l'air de vouloir partir malgré mon impertinence. Ça me ravissait. J'étais apprivoisée. Il avait cette inconstance que je me reconnaissais aussi, ce goût de l'amusement, il aimait bien m'échapper ce fieffé, mais c'était jamais loin et toujours pour revenir tendrement. Du reste, je n'ai pas grand-chose à dire à son sujet. Je n'en parle pas souvent. Il y a des visages qu'on a du mal à se représenter heureux. La goule, le croque-mort, ma sœur, mon frère, on ne veut voir en eux que le malsain, le sale, le mortifère. On n'imagine pas que ce sont eux les plus proches de l'exutoire.
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          Par delà les brumes de l'inhumanité tu t'élevais si fragile et gracile, parfois impudent
    Et pourtant, lumière...
    Sur mes épaules plus de formidable plumage, dégarni, teinte pisseuse.
    Tu me vis apôtre pitoyable et tu me souris.
    Je suis ton égal, dieu rabougri.

         Et le souvenir de ta dignité aujourd'hui encore guide mes pas. Tu m'informes de la nature des insectes qui jonchent ma peau. Ces chimères prennent la forme de fidèles pour tromper et harponner leurs hôtes. Tu aurais pu en être, tu es plutôt pesticide.

        Ayant vu ta superbe lumière je n'ai pu la conjurer. Il est d'éclats que plus jamais on ne peut ignorer. Voilà peu de temps que je vis hors de ta demeure et seules les ombres croisent mon chemin. Elles savent se faire séduisantes, mais rarement longtemps. Tu m'appris à ne plus me laisser attendrir par les nuisibles.
        Parfois, sur le sentier, je jette à regret un regard sur les traces de pas de mes bottes qui s'embourbent chaque fois plus dans la terre. Parfois dans le reflet de l'onde, je ne reconnais plus qu'une expression féroce sur mon visage. J'ai songé à plusieurs reprises à revenir sur mes pas pour te retrouver, découragé par cette nature éprouvante de l'inhumain. Je ne poursuivais plus ma route que par honneur et inflexibilité. Les jours de tempête, je trouvais une souche pour m'abriter. Mon corps recroquevillé, je n'avais pour confort que le souvenir de ta présence. J'espérais secrètement ne pas avoir à faire demi-tour pour recroiser ta route, et te trouver au hasard d'un sentier. Aussi j'espérais encore ta bienveillance face à mon aspect déplorable ; mes plumes, maintenant sales et rares, faisaient jadis tout mon charme. J'avais refusé d'en jouer pour trouver refuge chez les insectes. Tu m'appris à ne désirer rien que la lumière. Moi, l'albatros éreinté, mouillé par les averses, terreux, déplumé, parti répandre ta lumière et la chercher en d'autres que toi, je voulais me réfugier dans tes bras comme dans les jupons de la mère que je n'ai jamais eue. Je me doutais toutefois qu'une telle lasciveté ne serait pas du plus bel effet. Il me fallait être plus grand pour t'honorer de ma présence, et non te souiller.

        L'enthousiasme que me valait ce songe me poussait à reprendre ma route sous les trombes d'eau. La dignité était dans ma poitrine, alors qu'importe l'apparence. Durant ces longues heures il me semblait chaque fois croiser, par moments, plutôt des feux-follets que des insectes, et j'aimais à me dire qu'ils étaient les émissaires que tu envoyais pour veiller sur moi. Je ne m'arrêtais pas. Je la voulais ma lumière. Pas à moitié. Mes bottes grinçaient et se soulevaient lourdement, non sans émettre un gras bruit de boue. Depuis ma colline, à l'horizon, se profilaient des milliers de sentiers que j'emprunterai au hasard de mes envies ; des forêts, des villes, des villages, des champs, des cours d'eau. Je lâcherai prise bientôt, quand je la retrouverai, ou peut-être dans longtemps. La pluie se fracassait sur le sol comme pour applaudir ma droiture.

     


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