• J'ai dévoré ton cou sidérée

    Complaisant désespoir on s'y love comme au creux de la paume familière
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    L'albatros aux dents aiguisées avait une drôle de tête qui l'intriguait lui-même lorsqu'il en croisait le reflet. Il y avait une certaine inadéquation entre ses grands yeux bruns, ses grandes ailes d'une maladresse attendrissante et ses grands sourires carnassiers. Ce n'est pas qu'il avait toujours l'ambition d'être prédateur lorsqu'il souriait, mais ses dents pointues, inadaptées à sa fine mâchoire, transformaient la plupart de ses mimiques en grimaces. Il se sentait triste comme l'enfant qui ne se reconnaît plus sous ses traits d'adulte. Il n'y pouvait rien. Il avait besoin de se protéger des harpons, des fusils, des sales pattes des humains. Il avait prouvé sa force naturelle, mais il avait perdu son visage rouge et délicat, inspirant bienveillance, douceur et déférence.
    Désormais, il arborait un rictus satisfait. Il avait dévoré des cous et s'était fait figure d'admiration. Il avait rongé des mains et des doigts qui lui caressaient le plumage de trop près. Ses yeux lançaient des flammes avec malice et gentillesse.

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    Protéger ce doux visage et ce rictus heureux
    Le plaisir qui le meut et ses murmures indistincts
    Ce râle sensuel qui me donne envie de le dévorer
    Ces yeux mi-clos qui me découvrent autrement

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    Ce frisson glaçant conjugué à un rire crapuleux sur ma gauche
    Ce souffle, ces gestes, cet être tout entier est l’incarnation de l’exécrable et décante ce que j’ai d’exécrable.
    Avec son cou, il secoue doucement le drapeau noir de l’Angoisse planté dans son crâne.
    Il a un rictus étrange et, comme il s’agite, des gouttelettes de sang sont propulsées de part et d’autre et sur mon visage.
    Leur poids soupèse et le dévale
    Je rouvre mes yeux endormis, je vois rouge
    Le goût acre de sa matière est dans ma bouche une nuée de punaises
    Mes mains creuses recueillent, argenterie d’eau de vie et de mort, les semences s’y mêlent et ne fécondent rien d’autre que l’éternel
    Dégoût. Et mon inadéquation viscérale, colle, visqueuse sur ma peau
    Je l’avais poncée, pourtant. 

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    Je suis là, toujours debout et tête haute, sur l'échafaud.
    C'est moi qui l'ai choisie, une mort en martyr plutôt qu'une gloire facile.
    Il n'y a plus rien qui me retienne ici après tout. Je voulais rester pour la chose. Pour l'encourager, et lui montrer qui je suis.
    Maintenant il n'y a plus d'estime, plus d'amour, plus rien que de l'aversion ; et la déception, aussi.
    Et ce rire et cette excitation dans mon cœur s'éclipsent, je les vois tels qu'ils furent, des illusions naïves, terriblement fragiles, fugaces et factices.

    Ces roches que je prenais pour de l'or, une friction dans ma main et ce n'est plus qu'un gravier qui glisse entre mes doigts.

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    Corps beaux et inutiles
    Figures de contemplation auxquelles on interdit le plaisir charnel
    Tout ce monde est là et incomplet
    Ils se touchent pour se sentir vivre
    Se plongent dans les fonds ensanglantés
    J'ai compris qu'on me donnerait tout
    Mais je ne veux rien

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    Ce désarroi immobile qui s'empare de moi,
    Glace raison et émois
    Je revois ta main dans la mienne qui se désagrège
    Et se plaque au plafond à l'instar d'une projection astrale
    Mon regard d'enfant y perçoit une douce nostalgie,
    Père et Mère qui sourient en collant gentiment des étoiles adhésives phosphorescentes
    Pour éclairer mes cauchemars d'une lumière matérielle...
    Mais bientôt, les projections astrales frétillent
    Elles se refusent à la beauté du geste
    Et fustigé, fustigé par les voix de mon esprit
    Une bile noire finit par te dégouliner des lèvres
    Ces lèvres que j'ai tant rêvées et embrassées
    Et sur mes mains une suie étrange
    Et sur mes lèvres un pétrole visqueux
    Et sur mes seins l'empreinte ignoble de tes doigts
    Ah, sale, Ô combien sales !
    Succube difforme qui se donne en spectacle et se refuse en coulisses
    Son toucher langoureux a tout fait jaillir
    J'ai protégé mes yeux dans un élan désespéré
    Tout était noir, et pauvre bête que l'albatros aux dents aiguisées
    dont les ailes et les pattes sont enlisées
    - Pourtant si grandes, géant des mers, tu aurais pu voler ! -
    dans ce mazout de luxure qui fit ma félicité
    J'ai pu te regarder, alors
    Éclaté, j'ai ri de douleur, ce rat mort !
    Je t'ai souhaité le pire en étreignant ton corps
    C'est étrange, mon amant,
    Combien dans ce mazout, dans ces excréments
    Même vide, tu sembles dans ton élément.

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    On les voit si bien ici. C'est un des seuls aspects positifs de cet endroit.
    Je me souviens cette nuit-là, à l'aube de ta laideur...
    Je me souviens de ton naturel et de ton rire que je n'arrive plus à trouver mélodieux, maintenant. Je me souviens que tu me rendais très heureuse avant que je décide de partir.

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    J'ai toujours pensé que mon parcours me prédestinait à la misère.
    Mais je sens, je suis sujet d'expérience, enfin, je vis, et il semblerait qu'aujourd'hui, ce soit suffisant.

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    Ongles comme des griffes
    jouent avec ta peau
    tapissent ton sourire sensible d'une morsure sucrée
    Il n'y a pas de douceur dans l'innocente gentillesse.
    L'acerbe et l'acidulé,
    nul mœurs, guère pleurs,
    la figure fière au désir dissimulé,
    Voilà ce qui me sied.

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    Il fait froid. Je suis mise au devant l'arbitraire du cocorico du coq, qui devient croassement désespéré et maladroit.
    Mon corps transi se hasarde au milieu des arbres flétris.

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    J'entretiens mes démons jusqu'à les apprivoiser et ils deviennent mes compagnons de route, des pythies sans qui l'écriture serait impossible.
    Être hantée c'est écrire, et écrire c'est vivre dans cette grâce que je chéris : avec l'intensité du contraste.

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    Courir.
    Courir pour disparaître.
    Courir pour s'enfuir.
    Courir pour l'oubli
    et chasser le désespoir comme on fend l'air
    Cet élan d'énergie pur cultive mon innocence avilie
    Cette corporéité dédaignée au nom de l'intellect
    Je m'en nourris, je m'en délecte
    Par la chair, mon esprit est poussé
    à sa quintessence.


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