• L'amour du silence

        Ce n'est plus un grand bruit, c'est un hurlement. C'est qu'il est éreintant d'être si lâche.
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        Une sorte de meurtrissure dans ma poitrine instille des insanités dans mon esprit. J'en tremble de tous mes membres. Je me suis osée à somnoler. Et de ce fait, je me sens hantée comme une vieille cabane ; comme la corde du pendu ; comme le visage tuméfié.
    Ce fourbe et cet infortuné visage il est là sorti d'un abyssal néant qui me regarde un instant avec un rictus narquois et me dit sentencieusement :
    « Tu croyais tu croyais ! que c'en était fini
    Mais ta somnolence n'est qu'un avant-goût de ma demeure
    Tu croyais que j'étais mort et enterré
    Que je ne reviendrai plus y semer les fleurs de la mort
    Je ne manque jamais les occasions de donner une leçon.
    Non ; memento mori, chère amie. »
    Et je reste coite et désolée devant tant de raison, n'ayant guère à rétorquer, je m'éprends d'un mutisme mortel.
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    pour se dépêtrer de la confusion les surréalistes préconisaient l'écriture automatique alors voilà ma pensée la plus spontanée ce grand vide en moi d'où me vient-il je l'ignore [...] bientôt je t'aurai écrit autant de mots et je ne t'en aurai fait lire aucun c'est dire combien même les plus prolixes des auteurs en disent toujours moins et réussissent toujours plus leur effet que moi [...] ce souci depuis bien longtemps je l'ai cette peau grasse ne filtre pas mon être avec onctuosité le langage je n'ai pas l'audace de l'employer je préfère rester dans ma zone de confort CONFORT ah c'est peut-être bien le nom le plus commun sous lequel nous désignons l'enfer et l'ennui [...] tous mes mots expirent de ma bouche de mes mains tombent sans leur sens tu n'as pas mérité ça pourtant
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    Elle avait été infaillible.

      Elle s'était montrée à la hauteur des épreuves qui s'étaient dressées devant elle, en ressortit grandie d'une force singulière. Par deux fois ses mains s'étaient fait calices du sang des martyrs et des bourreaux. Dans la salle close ses cris étouffés lui semblaient ne plus lui appartenir. Elle savait garder le silence dignement. Son regard était toujours aussi franc, bien que délesté d'affects.

      En somme, elle savait souffrir lorsqu'on l'exigeait d'elle. Mais elle ne savait pas souffrir l'amour, et il eut tôt fait de lui ôter le sommeil.

      D'abord, sa joie avait été extrême. Elle s'était laissée aller aux scénarios les plus improbables et les plus plaisants. Cette rare joie, elle la recueillit sans contentions ; elle se remit à dessiner et employa le reste de son énergie à obtenir les meilleurs résultats possibles, comme s'il pût y avoir une corrélation entre son succès et l'amour qu'on lui portât. Le personnel de l'institut la trouva plus sympathique et docile que jamais elle ne l'avait été.

      Bientôt, elle ne fut plus seule avec son houka. Quel bonheur ce fut pour elle d'apprendre que Junsee s'était libérée de l'emprise d'un tel homme ! Et quel soulagement ! car chaque jour elle se sentait rongée d'une haine plus brûlante que la Géhenne. Elle en voulait même à ceux que Junsee blessait.
       Quelques affirmations, malgré leur évidence, lui apportaient du réconfort. Si Junsee était étendue à ses côtés, c'est sans doute qu'elle appréciait sa compagnie. Elle faisait maintenant la différence entre les claquements et les grincements des couloirs et de son esprit, ses doutes, et les pas graciles de Junsee sur le plancher. Il lui prenait de simplement frapper à la porte avec un sourire et du tabac. Il lui sembla que c'était des choses qu'elle saurait apprécier simplement pour ce qu'elles étaient.
      Or, l'amour qui fit son aubaine finit par lui apporter une formidable frustration. Junsee s'était libérée et parlait, parlait, parlait, beaucoup et avec sens. Brade écoutait. Elle demeurait figée dans un silence amoureux ; tonitruant dans son esprit ! Elle fuyait chaque occasion qu'elle avait de montrer l'intérêt qu'elle portait à Junsee et décevait par la sobriété de ses réponses.
      On ne lui avait que trop bien appris à se cacher. Ce qu'elle attendit plusieurs années et se présentait maintenant à elle, elle était tétanisée à l'idée de s'en saisir ; trop soucieuse de conserver cette marque d'intérêt, mais dévorée par une envie de vérité. Elle se demanda même si elle aimait réellement Junsee, à se montrer si rigide en sa présence. Elle appréciait sa présence. Celle de ses démons la hantait d'autant plus à chaque fois qu'elle la voyait.
    Coupable, terriblement coupable ; et si l'une s'était émancipée par la parole, l'autre s'était perdue dans le mutisme. Elle ne retrouvait le calme d'aimer que lorsque ses paupières étaient closes.
    Rien ne transparaissait dans ce regard las, aussi fustigé que silencieux : « Parle ! parle ! parle ! », elle s'intimait.
         Alors elle se taisait.

    L'amour du silence

     

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    Je les entends, ils parlent d'« amour » et de désir

    Mais ne rêvent que de propriété

    Ils ne voient dans ta présence, dans ta mine taquine

    Qu'une finalité ; certes plaisante

      Vivons, et abolissons l'usage.

       Car c'était sans compter sur mon amour

    Le véritable, l'altruiste - le vif et le vindicatif

    Maintenant, il sait se taire, il sait se satisfaire.

      Ils le moquent, ignares !

       Pour toi je me tuerais trois fois sans hésiter !

    Et sans raison, de ça je n'en ai que trop peu.

       Un brin plus fou ; un brin plus sûr ; un brin plus loquace, que je n'en voudrais pas

       Tes silences, tes faiblesses, tes désespoirs, je les prends comme d'autant de richesses

    Parfois la douleur, la fureur m'éprennent

       Je me souviens combien tu fus loin, je me souviens m'être sentie terriblement petite et m'être résignée

       Je me souviens de cette langueur amoureuse qui me valut tant de malheur, et je la fuis pour me redonner une contenance - c'est assez d'avoir l'air béat, c'est assez de s'extasier du commun, c'est assez de s'en sentir diminué -, j'aspire à la grandeur

    Puis je te regarde et tes fragilités qui prêtent à ton visage divin une sensibilité humaine

     Je souris tendrement.

      Petit à petit je me contente de t'aimer sans demander, sans attendre. Enfin sans mélancolie.




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