• La haine acide et rouge

    Ode à la haine

    Je déteste
    J'abhorre
    J'ai des aversions
    De toutes sortes, du plus modeste déplaisir
    Jusqu'à, de toutes mes tripes, haïr !

    L'inéluctable avarice de mère, par tous les saints !
    Elle proscrivait mon vice par le sien !
    Et rien pour moi n'est plus crève-cœur
    Que d'apprendre de l'infâme, les mœurs !

    Doux est le vice d'une femme, encor
    Mais diable ! Par combien lui est supérieur
    Celui des hommes qui convoitent les corps
    Sans savoir qu'ils ne sont pas leurs !

    Que dois-je dire, aussi, de l'incivilité
    Qui m'accueillait, chaque année, de toute sa fatalité ;
    Et à ma gentillesse, à mes bonnes manières
    Opposait le dédain, sinon des paroles de travers

    Mais ce n'est pas assez des hommes, des inconnus
    Et du sang ; il faut bien être trahi et déçu
    Par tous ceux qui parlent d'amitié
    Et par leur fausseté inspirent l'inimitié !

    Ceux qui ne parlent que d'être paisibles
    Ne trouvent nulle grâce à mon égard
    Ils sont sans souci ; qu'ils sont veinards
    De ne voir de la haine que le risible !

    Je n'épargne pas les pleurnicheurs, s'entend ;
    Il suffit qu'on leur enlève quelque amusement
    Pour qu'ils brandissent, haut, le drapeau
    De la haine, illégitime, qui veut notre peau !

    Longtemps je me crus sainte
    Que dans mon estomac, je la sentis si peu
    Enfant, n'aie crainte
    L'avenir t'en réserve, si tu en veux
    ----

    Je sens cette langueur dangereuse planer sur moi
    Ce spleen sensuel qui me veut toute entière
    Il est de crimes que l'on commet par la pensée
    Et de drames que les mots les plus simples peuvent provoquer

    Trêve de craintes, le coup est porté
    Il ne me reste qu'à souffrir et je m'y dispose
    Entièrement, dans la douleur je veux me noyer
    Et ne plus jamais laisser reparaître mon odieux visage

    Je veux déchirer et détruire ; c'est là des émotions
    Qui ne déçoivent pas. Et j'y suis bien meilleure
    Que dans mes amours qui apeurent
    Tu ne mérites pas plus que moi d'être aimé

    Tu t'en sens grandi, ce que tu es zélé
    Tu oublies que les autres sentent, eux aussi
    Que le monde n'est pas la somme de vos grands sourires
    J'aimerais que tu voies ma détresse, que tu souffres un peu
    Peut-être qu'ainsi, tu me comprendrais mieux.
    ----

       Je ne suis pas heureuse en ce moment. Je ne veux pas dire que je suis malheureuse pour autant. Il m'en faudrait plus. Beaucoup de changements sont intervenus en peu de temps, bouleversant mon équilibre. J'imagine que j'ai simplement besoin d'un peu de temps pour retomber sur mes pattes. Besoin de m'oublier dans de simples choses, comme le travail ou le sport. Le repas du soir, me dévêtir quand je rentre, et tomber comme une loque sur le canapé. Arrêter de penser, et faire. Ou ne rien faire. Je dois admettre que les tâches non intellectuelles aident particulièrement à cette entreprise.
       Cette année s'annonce meilleure que la précédente. Pourtant, je ne parviens pas à m'en réjouir. C'est peut-être que la plante que je suis a passé l'été à brûler sous le courroux du soleil et qu'elle n'attend que la brise d'automne pour renaître. Ou faner...
       Je suis restée tant de temps entourée que la solitude que j'adorais est devenue un fardeau, et ce n'est pas rien, que d'être un fardeau pour soi-même. Cette perpétuelle compagnie m'aurait fait supporter la plupart des malheurs. Maintenant, ce n'est plus que le silence, à l'exception du bruit de l'aiguille de l'horloge. C'est apaisant. J'aimerais écrire dans ma tête pour profiter davantage du vide du moment. Le monde s'est arrêté et plus rien ne compte que la banalité.
       C'est le premier apaisement depuis longtemps. La fatigue est bonne en cela qu'elle rend l'ordinaire merveilleux, comme le malade qui, après sa guérison, profite d'un corps qu'il avait jadis et dont il avait l'audace de ne pas savourer la santé. Le relâchement de mes muscles m'apporte satisfaction. Je suis quelqu'un de simple, moi aussi, quand je veux. Il ne faut pas abuser des bonnes choses. Lorsque je cherche le repos sans ressentir de réelle fatigue, je m'expose à de terribles démons, je vois de tristes figures...
       Il y a longtemps que je considère la simplicité comme une qualité. Même la superficialité, mot devenu péjoratif, me fait sourire. Je veux jouir de la simplicité d'être je, sans personne pour troubler cette joie. Sans penser : « Oh, qu'il est triste d'être seule, je me trouverais bien un peu de compagnie, car un jour seul est comme un jour vide », d'aucune façon. Et ce n'est pas mince affaire.
       Oh ! Ce que Marie-Charlotte a poussé. C'est le petit nom que nous avons trouvé à une euphorbe que nous avons adoptée, Père et moi. Voilà un bel exemple de simplicité : les plantes. Elles vivent ou elles meurent, sans entre deux. Parfois, elles reviennent à la vie alors qu'on les croit mortes, mais elles ne font jamais les choses à moitié. Et combien d'humains vivent en gémissant constamment ? Vivent comme des plantes mortes, en cherchant le soleil comme la vie, pour y griller, non pas y luire ?
       J'en suis parfois, mais enfin, modérément. Car, comme la plante, je sais profiter du soleil et de l'eau et du bon terreau. Ce qui importe réellement, dans la vie d'un humain, n'est pas bien différent de ce qui importe dans la vie d'une plante. Il s'agit d'être disposé à recevoir toutes ces bonnes choses. Mais voilà qu'en éternels insatisfaits, on se met à chercher des pesticides, des engrais, comme si nous n'avions pas déjà tout ce qu'il nous fallait pour devenir de belles, grandes et heureuses plantes. Le reste n'est que futilités utilisées pour tromper l'ennui du bien-être : les amours, le sexe, les carrières, les idéologies, les arts n'ont pas plus d'importance pour nous que pour les plantes.
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    Tu te plains, tu ne sais
    Que tu as de l'or dans les mains
    Tu les crains, ces regards
    qui n'ont pour toi que d'amitiés
    Tu te refuses à voir la beauté
    Du simple ; voilà qui nous sépare
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        Il y a cette froideur terrifiante et incompréhensible qui entoure les morts. Est-ce que je suis la seule que ces pensées obsèdent ? Chacun vit pendant que les cadavres sont piétinés ou pendus ou dérivent sur les fleuves. Suis-je la seule à m'étonner de ne pas en être ? Car j'ai foulé les mêmes chemins ; car j'ai rencontré les mêmes personnes ; j'ai ri, j'ai pleuré, tout comme eux qui sont morts ; mais moi, je vis encore.
        Et lui et sa compassion, il les méprise ceux-là qui ne croyaient pas, quelques heures plus tôt, qu'ils ne seraient plus ; il la réserve aux vivants, ils en étaient, pourtant, ils furent des enfants, innocents et doux sourires.
        Comment rester impassible face à ce spectacle ? N'est-ce pas crève-cœur que de perdre la plus substantielle des choses, la vie ? Qu'on nous y ait poussés ou contraints ; n'est-ce pas l'idée d'un immense désespoir, quoi qu'il en soit ? Et que serions-nous, à nous habituer au plus grand des désespoirs ? Imagine l'intensité de ses cris, à celle qu'on a tuée, et le saut encore vigoureux, dans le vide et dans la mort, de celle qui s'est tuée.
        Je sais que la question me torturait, mais elle ne me quitte plus désormais que je fréquente les morts, et je m'étonne qu'elle n'ait pas effleuré les esprits de quelques uns. Ils la fuient ; comme si la vie pouvait se montrer digne dans le déni. C'est que l'ignorance est belle, et le dédain, exécrable. Ce sont les faits de ceux qui devant l'horreur, détournent le regard et s'amusent de quelque artifice, munis de leurs « Et alors ? » d'assassins ; ceux qui voient quelque banalité dans le mal du monde, et cessent de s'en révolter ; ceux qui pensent que la vie n'a de valeur que dans sa gaité, et oublient que la gaité elle-même n'est pas sans se confronter au malheur ; ceux pour qui je n'ai aucune pitié, qui n'ont que mon mépris, mais en grande quantité, et à qui je souhaite, en ultime offense, de rire devant ma dépouille comme devant leur absence d'humanité.
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        Les questionnements prennent fin d'eux-mêmes par le constat de leur non-lieu. Il y a eu tant de paroles vaines : j'aurais souhaité les leur faire ravaler. Je les aurais observés déglutir difficilement, entre deux spasmes, avec des yeux ronds ; attentivement, pour avoir un aperçu du goût amer de leur propre sottise et les voir souffrir ce qu'ils m'ont infligé plus tôt...
        Il n'en est rien. Ma tendre haine, je la bride ; je ne la relâche que pour ceux qui n'ont pas mes égards, ce qui ne représente qu'une fraction réduite des personnes qui la provoquent. Mon honnêteté seule en effraie plus d'un, alors ma haine ! Ils trembleraient, et c'est moi qui serais détestée à tort.
        Ils sont prompts à la médire. Qu'ils sont bêtes, ceux qui pensent que la colère n'est qu'un artifice indésirable : ils ne comprennent pas toute la puissance qui s'y cache, et à quel point cette puissance est nécessaire à l'équilibre du monde. Je suis forte lorsque je hais et lorsque, par conséquent, j'exprime ma colère : car je me révolte et affirme la légitimité de la plainte qui découle de mes maux. Par cette légitimité, je proclame le droit de ne plus souffrir l'injustice et je tente d'instaurer un nouvel équilibre. La colère est hautement politique, et elle est détestée au seul motif qu'elle perturbe la quiétude sinon l'endormissement des consciences. Le calme est le luxe de ceux qui ne revendiquent rien d'autre que le silence des révoltés.
        Dans mon fiel, je suis forte. Je ne songe guère à tout ce qui m'atterre d'ordinaire ; je n'ai qu'un objectif pour lequel je me donne corps et âme : punir l'exécrable ; et personne ne viendra me faire croire qu'il n'est rien de noble dans cette tâche.


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