• La hargne du goret

          Quel animal mérites-tu ?
          Je n'aurais pas la médiocrité de t'attribuer le plus laid. Ce serait trop simple. Cet animal sera laid, non par sa physionomie, mais par sa bassesse.
          Au contraire, il te faudrait un animal attendrissant. Un animal qui couine, et qui mord de ses petites dents terribles. Un lapin, peut-être ? Son existence est tout à fait inutile, et, bien qu'il soit doux, il est parfois hargneux de caractère.
          La voici, notre bestiole. Un lapin avec des dents pointues et un air farouche. Des yeux bleus, très touchants, et un pelage châtain, très soyeux. Le regard fuyant, évidemment, ce qui lui donne un certain charme de mouton noir. Cela plaît aux filles sensibles. Ce lapin, il s'appelle Louis ; un prénom mou, qui te sied tout à fait.
          C'est un lapin qui a du chien, puisqu'il revient souvent la queue entre les jambes. Mais quelle ironie que ta queue de lapin soit si petite, de sorte qu'elle ne puisse même pas se glisser entre tes jambes... Car enfin, ta démarche était ridicule lorsque tu revenais me voir après avoir fauté. Court sur pattes et tête baissée. La pitié, tu avais pratiqué. Tu n'étais pas beaucoup plus glorieux lorsque tu partais. Tu avais de cette détermination d'enfant ; la détermination que les bambins tiennent un instant, pour la gloire de la crédibilité, mais dont ils se délestent dès qu'ils doivent faire face à ses conséquences.
          Il y avait une certaine bravoure, je dois le reconnaître, à venir te promener timidement devant mon air furieux. Peut-être dois-je blâmer une faiblesse de ma part. Je n'osais pas, à l'époque, habiller mon visage de colère très longtemps. La faute aux regards de lapin, ça... Ils ne rendent pas tendre, à terme.
          Vois-tu, je n'ai aucunement envie de faire le récit de tous tes exploits. Je te laisse le faire dans ta petite tête ; mais je te connais, et je n'oublie pas que tu restes un lapin. Et ce qu'il se trouve, dans la tête du lapin Louis, c'est avant tout une volonté de conservation. Autrement dit, surtout du moi, bien peu des autres. Tu penserais que moi aussi, j'ai été terrible, et que par la terreur que je t'inspirais, tu devenais terrible à ton tour. C'est qu'avec des yeux pareils, on ne peut qu'être victime.
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          Je pense beaucoup depuis hier, ce qui peut paraître stupide, car il est souvent dit que l'on pense en permanence. Je parle de pensées intimes. De rares pensées, donc. Il m'est arrivé de ne pas en avoir pendant plusieurs semaines, si ce n'est plusieurs mois, avec le manque de solitude. Pourtant, elles m'envahissent depuis quelques temps.
          Comme elles sont rares, elles sont aussi un peu étranges. C'est assez exceptionnel que de découvrir encore des pensées après vingt-et-un ans de vie. Je me réjouis de leur variété, peu importe leur nature.
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          Je ne suis pas habituée à agir avec si peu de rationalité. Hier, je me suis sentie comme un animal. Il y avait cet instinct qui hurlait dès que je voyais la tête de Sijerâ trop proche de l'épaule du garçon, et, ce dont je suis encore moins fière, qui complotait pour qu'elle n'y soit plus. Mais aussi, avec quelle opiniâtreté elle agissait ! J'ai bien essayé de les séparer, sur le canapé, mais elle le menait comme un enfant, un grand enfant, même, d'une docilité telle qu'il attendait son ascendant pour s'asseoir à ses côtés.
          Ce que j'ai dû être insupportable, à m'immiscer à tout venant dans leurs discussions ! À jaillir, déranger leur tête-à-tête sans discontinuer, alors que je n'avais rien à dire ! C'est cela, peut-être, le plus terrible, d'être jaloux et de n'avoir rien à dire pour sa défense, rien à arguer pour nous convaincre qu'on est meilleur, quelque part, d'une quelconque manière ; car ce phénomène même est le responsable de cette jalousie, qu'il l'attise en nous plongeant plus bas. Plus bas n'est pas très bas - j'ai ma prestance -, enfin c'est toujours plus bas relativement à quelqu'un. Je ne voyais plus que les qualités que Sijerâ avait, et comment elle m'en dépouillait cruellement. Sans même se forcer, elle rassemble autour d'elle des groupes comme des fanatiques ; ils viennent chercher sa lumière. Et moi, et mon obscurité, j'avais pué des années la solitude, bonne solitude, surtout, cela dit, mais cette aura, je ne l'avais pas, ou différemment, avec ce respect emphatique qui ne m'apportait aucune grâce. Et puis, moi, je ne mène pas les enfants, je les accueille, je les laisse s'épanouir, y compris dans leur désintérêt ou leur gêne.
    Je dois dire, aussi, que je n'ai plus le courage de parler au garçon depuis qu'il a voulu me faire taire, voilà quelques mois, j'aurais trop peur de voir sur son visage un rictus timide. Qu'il m'agace, lui aussi, à n'être pas assez grand pour se mener lui-même, agir selon sa propre maxime, et montrer explicitement ce qu'il désire ; j'aurais accepté mon sort, je me serais tue, alors. S'il avait été moins beau, je n'aurais pas eu ce souci.
          Mais si elle avait été plus subtile, elle, aussi, à ne le lâcher d'aucune semelle ! Enfin, moi non plus, je ne les lâchais pas d'une semelle, je coupais gaiement leur conversation, ou j'en écoutais le contenu avec impudeur, qu'il n'y ait rien d'intime là-dedans, et je bondissais dès que je les voyais s'éclipser, bien que ce ne fût pas seul à seul, et s'ils devaient se montrer complices, je tâchais de participer à leur complicité. Je ne pouvais me raccrocher qu'à une chose ; s'il avait été docile, c'est parce qu'elle l'avait mené - j'entendais plus la voix de Sijerâ que la sienne - et le garçon, faible de caractère, consentait à cela aisément ; enfin, s'il était plus gêné en ma présence, c'est à cause de quelques antécédents, d'abord, et que je l'intimide, effet que je provoque souvent, ces derniers temps... Ainsi, c'est moins éprouvant, bien que peu acceptable.
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         Si je devais placer ma fin de semaine sous le signe d’un proverbe, ce serait « L’homme est un loup pour l’homme ». Ce que je suis tendre… Et ce qu’il peut être impitoyable ! Il me met en tension ; lui déplais-je ? Le contenté-je ? S’il est capable de sincérité, il ne sait dire la vérité sans être désagréable ; s’il en est incapable, c’est encore pire, car il nous plonge dans une épaisse incertitude.

     


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