• Le calme de l'albatros

          Je me suis encore réveillée de ma sieste avec cette oppressante sensation dans la poitrine. C'est pour éviter cette sensation-là que je me les suis interdites il y a quatre ans. Deux ans plus tard environ, j’ai pu refermer les yeux, et surtout, les rouvrir paisiblement, mais il s’est passé que la grande fille est devenue la grande poussière, et c’était reparti. J’étais guérie, à ce moment-là, enfin, presque, j’écrivais de temps à autres, mais quand j’y pensais, à l’assassinat… Il ne m’évoquait plus rien, je me sentais en moi-même comme la spectatrice d’un film émouvant qui ne m’agitait pas le moins du monde. Cela, non par un manque de sensibilité intrinsèque, mais plutôt que l’avoir regardé encore et encore lui a ôté sa fulgurance… Le sang, tant celui du corps que de la filiation, les balles, l’enquête, le désespoir que j’ai lus sur les visages, tout était là, et toute cette excitation se plaçait sous le signe terrible de l’habitude. Et alors, quelque esprit qui se trouve dans une œuvre, il en faut une prochaine pour rappeler le génie de la précédente.
          J’écris ces mots après m’être introspectée. J’ai d’abord pensé que j’avais acquis une forme de résilience grâce à la récurrence du drame dans ma vie. Légitimement, car je sais à peu près encaisser les chocs. Mon père me l’avait dit lorsque je m’étais réveillée de mon opération, quand j’étais enfant, une opération assez lourde, qui avait nécessité qu’on me droguât, mais qui n’avait en rien éclipsé ma rationalité. La fierté de mon père m’avait ravie sans me flatter, toute humble que j’étais.
          L’état de stupeur est éprouvant, mais ce n’est que la première étape d’un cheminement tortueux, et évidemment, loin d’être celle dans laquelle on s’égare le plus. Il y a plus de drame dans ma plume aujourd'hui qu’il n’y en a eu le jour où j’ai appris la nouvelle, ce qui est normal, quoiqu’un poil contre-intuitif. D’abord, le besoin de représentation prédominait. Il m’était nécessaire pour saisir toute l’ampleur des événements. Une fois parvenue aux premières réalisations, j’ai compris que j’étais loin d’avoir acquis une forme de résilience face aux drames : qu’au contraire, j’y étais devenue plus sensible. Je les secouais comme un enfant une tire-lire, jusqu’au dernier bibelot qui s’y trouvât ; et quelques temps après les derniers tintements, par précaution, d’abord, puis parce qu’à force de la secouer, un mécanisme s’y était cassé, lequel produisait un intriguant son de roulement. J’ai d’abord appelé ce phénomène un traumatisme, puis je me suis mieux reconnue dans les termes obsession malsaine.
          Tout à l’heure, m’étant réveillée en panique, je me suis dit que je ne guérirais sans doute jamais de mon obsession, ou bien tardivement, et ces pensées faisaient sens, je les sentais vraisemblables et elles n’étaient donc pas ridicules. Le goût du drame est relevé par l’instant. J’employais les grands mots, j’étais persuadée que le drame me hanterait toujours, car je le laisse m’habiter lorsque je crée, et que je ne suis sûre que de vouloir être artiste. Maintenant, il m’apparaît clair que je regarderai un jour ces écrits avec condescendance, comme ce fut le cas pour mes écrits d’amour. Je leur reconnaîtrai un zèle, un mauvais usage des mots, donc un mauvais goût, et j’imagine que mes lecteurs voient déjà toutes ces lettres de cet œil-là. Beaucoup se sont tus devant l’horreur même. Pourtant, je ne peux pas me résoudre au silence.
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          Papa, quand il est heureux, c'est toujours calmement.  Aujourd'hui, je lui ai un peu reparlé d'Emma. C'est lui qui a lancé le sujet, enfin, qui s'est intéressé à la relation que nous entretenions. En fait, Émilie, la petite sœur d'Emma, est née en janvier. Son prénom, de toute évidence, est une référence à sa grande sœur.
          Je me suis souvenue de plusieurs choses. Papa, pour commencer, avait dépeint Emma de manière inexacte, comme si elle avait été pleine de ressentiment et difficile à apprivoiser. C'est tout à fait faux.
    Emma était très facile à apprivoiser. C'est elle qui s'est donnée son rôle de disciple, et qui m'a octroyé celui de mentor. Je me souviens que nous mangions ensemble tous les midis, et parfois le soir. Nous discutions toujours longuement. Nous allions aussi très souvent à l'école ensemble. La fois où je l'ai invitée à regarder Matrix dans ma chambre, elle avait l'air enjoué à l'idée de regarder le deuxième volet. Je sentais que ce moment lui avait fait plaisir, l'avait émue, même. C'est encore comme si elle vivait dans ma tête, quand je la revois au soleil danser avec son bâton.
          On frappe souvent le suicide d'un caractère inéluctable. Je n'y crois pas, tout comme le meurtre, tout comme l'assassinat, il est évitable. Et j'ai même l'outrecuidance de penser qu'il l'était facilement. Je peux bien dire ce que je souhaite, maintenant que c'est arrivé. En tout cas, je pense que si tous ensemble nous avions continuer à vivre, avec Tom, avec Hugo, avec Mickaëlle, cette joyeuse petite tribu, avec ses hauts, avec ses grands moments d'indifférence, avec ses agacements, parfois... Je pense qu'Emma serait toujours de ce monde.
          Lorsqu'elle est morte, Mickaëlle a fouillé dans ses affaires. Elle y a trouvé notamment les premiers jets d'une histoire dont Emma m'avait montré le synopsis. Dans cette histoire, il n'y avait presque pas de transposition. Tom était Tom, j'étais moi, il y avait Mickaëlle, aussi : tout était là, presque tel quel. Pourtant, elle ne m'avait jamais fait lire ces extraits. Peut-être qu'elle avait honte, ou qu'elle pensait que cela m'était égal. Est-ce qu'on était tous partis depuis longtemps ? Où est-ce là de rares et heureux vestiges de notre vie ensemble ?
          Emma parlait beaucoup. De tout et rien, et avec une grande facilité, ce pouvait être n'importe qui, à peu près, n'importe qui qui eût des oreilles. Elle n'hésitait pas à parler de son mal-être. Je la voyais si déterminée à s'en sortir que je n'imaginais pas qu'elle abandonnerait si vite. Mais lorsqu'elle a abandonné, je n'étais plus là. Je ne l'étais plus depuis plusieurs mois déjà, six mois, le temps que tout bascule.
          Si j'étais restée... Elle m'aurait parlé, je je l'aurais aidée, et je lui aurais gratté quelques mois de vie de plus. Je ne l'aurais pas aidée de toute ma force. On dit bien : « aide toi toi-même et le ciel t'aidera ». Mais je l'aurais aidée suffisamment pour qu'elle reste en vie, pour qu'elle abandonne son projet funeste, ou plutôt, qu'elle le reporte. Car un jour ou l'autre, je serais à nouveau partie, et je l'aurais laissée face à elle-même et ses pensées morbides.


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