• Les souvenirs flétris

    Bientôt je m'en retournerai là où je fus en ta compagnie
    Animée par ton souvenir
    Je franchirai infaillible les huttes et les sentiers
    Que ta main et tes rires m'exhortaient à gravir
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    Engloutie
    Par le temps, la fainéantise et l'amour
    Me voilà qui cours et puis qui m'arrête ;
    Parce qu'à la vérité, ai-je déjà eu une once de volonté ?
    Encore aujourd'hui cette familière sensation
    S'empare de moi, et comme unique condition
    Voudrait m'imposer la solitude.

    Bien souvent je vois, j'entends et ne pense pas
    Le souvenir me vient, parfois, de la joie de se retrouver
    Lors que mon corps primitif n'est plus que râles, et inéluctablement
    Oubli.
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        La poésie que j'ai perdue là-bas, je m'en souviens avec mélancolie. Il ne me reste plus que ça de poétique, le souvenir. Ceux qui m'abandonnèrent ne se montraient guère plus généreux.
       Dans ce lieu miteux se trouvait de quoi écrire tous les récits dont je rêve depuis que je me suis découvert la passion des lettres, fougueuse et versatile, elle me laisse extatique et m'abandonne fébrile. Cette ville, sûrement qu'elle avait moins que la plupart des villes, mais tout ce qu'elle avait à m'offrir, je le prenais comme les plus beaux cadeaux qui m'avaient jamais été faits.
       La liberté était simple ; c'étaient mes jambes qui se balançaient sur le bord de la fenêtre pour goûter aux rayons du soleil, la rage qui guidait chacune de mes foulées alors que la lumière stérile des lampadaires éclairait depuis longtemps le bitume, la joie de retrouver des visages familiers et terriblement inconnus, sans plus de formalités, dans un train, dans une voiture qui s'en va loin, toujours plus loin...
       Le poète ne se plaît dans la niaiserie, il a le goût du drame, et j'en eus plus qu'assez ; mes dessous apprirent l'exécrabilité de l'homme, celle-là même que, par l'alchimie merveilleuse de l'écriture, je transformais en spongieuse beauté. Je noircissais des feuilles et des feuilles par dégoût, je crus, une fois, qu'on m'en avait sauvée, j'écrivais des mots d'amour alors, mais ce n'était, à ma grande joie, que pour m'en donner un plus grand encore.
       J'ai déserté ce sentiment de complétude depuis lors, j'ai fait mes cartons naïvement, me croyant partie pour une vie meilleure, de savoir, de rencontres, de splendeur, aveuglée par toutes ces aspirations, je croyais devenir meilleure ; je l'ai oublié dans ces neuf mètres carrés, mon intégrité. L'année de mes dix-neuf ans, je la savais année de ma renaissance, je l'attendais depuis tout ce temps, j'avais toujours traîné mon corps comme une carcasse, mon esprit comme une déchetterie, et du tréfonds de cette langueur spleenétique, ce chiffre salvateur : dix-neuf, dix-neuf, dix-neuf, j'y songeai. Dans la douce et chaleureuse solitude je m'étais accomplie, et dans ces soupçons de compagnie j'avais trouvé l'inspiration.
       J'avais vécu assez d'aventures, ressenti assez de joie pour toute ma vie, et voilà plusieurs mois qu'il me semble avoir vingt ans.

       Je me souviens du regard mélancolique que je posais sur le Cher ce jour-là. Je lui faisais mes adieux comme à moi-même.
      Quand j'ai retrouvé Lyon et toutes ses lumières, ce fut d'abord avec nostalgie. Ma petite campagne, je la foulais en soldat retrouvant sa mère patrie. Tout ce que je voyais s'imprimait dans ma rétine avec une conscience de son éphémérité, ainsi j'en saisissais toute la valeur. Ce qu'il était bon de rentrer après être parti, et ce qu'il était ennuyeux de rentrer après qu'on soit resté. Tout qu'on trouvât, rien qu'on ne retrouvât.
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    Sur les berges je te retrouvais encore aujourd'hui
    je ne vois pas ton visage de cire
    mortellement proche du rivage tu as déjà basculé... Ailleurs... Pourtant, pour moi, tu es toujours ce chat du Schrödinger.
    Ce petit tas de cendres polymorphe, voilà bientôt trois années qu'il se plaît à te singer.
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    Les moqueries bénignes, les romans pour son esprit
    Ses plaintes perpétuelles, auxquelles on ne sait plus répondre
    Cette gamine perdue, je me dis qu'elle est comme moi
    J'avais quinze ans, j'y songeais, moi aussi, à me faire sauter la cervelle
    Et avec cet air de raison, on la promettait à une vie banale et pénible,
    J'avais l'espoir qu'elle fut heureuse, un jour, pourtant, parce que j'en fus, des chialeurs, et de ça on peut se sortir,

    Et ce soir, on me dit que tu es morte !

    Alors, voilà tout ! Voilà tout ce que réserve la vie à une gamine de seize ans ?
    Fini, plié, cercueil blanc, bouches liées !
    Toi que j'imaginais grandir, tant bien que mal, trouver quelque chose, j'ignore quoi !
    Seize ans de cris, seize ans de pleurs, de procédures, seize ans la tête corrompue par le spleen, et pas une année de plus !
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       Le bruit des détonations ne m'a jamais véritablement quittée. Le « pan ! » du pistolet est devenu le « pen » du pendu.
        Alors, il me hantait jour et nuit. Il n'y eut pas un sommeil qui en fut dénué. Le déni est la bête noire du deuil, il me prenait et me délaissait succinctement, ce qui se montrait éprouvant pour mon pauvre cerveau.
       Je retrouve une sensation semblable aujourd'hui, altérée par les changements inéluctables que ces réalités ont provoqué en moi. Le déni fut vite remplacé par l'évidence.
       Toutes ces histoires sordides s'achèvent par les flammes. Elles sont poussières et souvenirs.

       Sa silhouette fine, sa démarche machinale et maladroite, son grand sourire - lequel me revenait étonnamment, car c'était probablement des expressions qu'elle arborait le moins volontiers -, ils me paraissent destinés à disparaître prématurément, désormais. Mais l'esprit est fourbe, et à la monochromie, au mystère, il oppose la simplicité, la spontanéité, et tous ces attributs, foncièrement inconciliables, me plongent dans une épaisse perplexité et un profond regret.
       Je la voyais souvent de dos, elle rentrait, non, elle s'enfuyait vers la maison, le pas leste. Sa doudoune - et ce mot ! Si simple ! Et pour parler d'une morte ! - marron coinçait ses courts cheveux bruns dans le col. Son sac à dos, rose, ses vêtements, qui remplissaient leur rôle, ses chaussures noires, toujours les mêmes, le long du ruisseau ou longeant les portails... Elle me rattrapait, parfois, quand elle me voyait au loin, mais elle ne se retournait jamais.
    Je l'avais trouvée, une fois, nimbée de lumière, à manier un bâton avec une certaine habilité, mais néanmoins désabusée. Elle avait l'air d'aimer le twirling. J'étais sur le départ. Elle aimait cuisiner, aussi, et découvrir de nouvelles saveurs chaque semaine. Je lui prêtais régulièrement mes romans, elle les lisait très rapidement, même les plus gros, ce qui m'impressionnait ; j'en étais incapable. Elle aimait la littérature, et elle me lisait attentivement.
       La voilà, sa simplicité.

       La dernière fois que je l'ai vue, je l'ai étreinte fermement en guise d'au revoir. Elle semblait s'accrocher à moi comme à la vie, c'est-à-dire maigrement et par réflexe. Ses yeux étaient embués ; je songe à l'émotion qui l'éprenait à cet instant-là. Peut-être se sentait-elle plus proche de la mort ?
       Cet être, si plein de faiblesses et d'appréhensions, en proie à l'anxiété ; en somme, ce que j'en retenais, c'est qu'il était parfaitement capable de se mettre à mort - ce que jusqu'alors je ne soupçonnais pas.
       Elle était grande, cette fille, elle me surplombait. Elle ne connaissait pas grand-chose, la musique, l'amour, l'amitié, le sexe, la fête, les sciences, tout le bonheur de la vie lui restait à découvrir. Elle peinait même à déceler l'ironie et le sarcasme ; elle était encore niaise. De sa courte existence, elle ne retenait que le malheur, la discorde et la solitude ; nous ne pouvons que déplorer cette condition.

       J'étais affligée, moi, qu'une si petite chose puisse contenir autant de souffrance.
       Figurez-vous-la donc : effrayée par toutes les choses de la vie, jusqu'aux plus triviales, et pourtant terriblement déterminée, à en dompter son instinct de survie.
       Elle eut raison de ses propres contradictions dans cet acte ; peureuse, elle fit preuve du plus terrifiant des courages. Il n'y a plus de peur quand on vient chercher la mort.


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