• Petit chagrin

    J'ai pensé fleurir les tombes avec le sourire
    Animé par les plats souvenirs
    Je me suis vu, misérable volatile
    Pour qui le sommeil, aussi profond soit-il
    Devenait, chaque fois, le lieu d'un drame
    De toute ma candeur, je me suis cru familier
    D'un meurtre dont je n'avais pas vu le visage
    Peu à peu, j'en ai dessiné le contour ;
    Il m'est apparu aussi terrifiant qu'au premier jour

    ----

       L'albatros aimait les beaux jours. Il sortait s'aérer les plumes et se dégourdir les pattes. La vie était douce ; il se perdait au fil des cours d'eau et observait les couchés de soleil avec émotion. Il vit, au hasard de son chemin, un chien se rouler par terre et sa maîtresse se pencher pour lui caresser le ventre avec amour. Les discussions pleines de candeur des enfants réchauffaient son âme gelée.
    Il n'aperçut pas ce rat immonde dont le poil épars laissait apparaître la peau croûteuse ; en revanche, lorsqu'il se rendit compte, furieux, qu'il lui avait arraché son joli pendentif, il le pourchassa avec toute sa hargne et voulut lui balafrer le visage avec ses griffes et son bec. Toutefois, il n'y avait pas une trace de son pendentif sur le rat. Il n'avait sur lui que sa peau grasse. Tandis que le rat protestait vivement, ses chicots, jaunes et cassés, semblaient le narguer. Il en avait le vertige, qu'un être aussi laid lui ait dérobé son précieux. Le rat se faufila furtivement dans une bouche d'égout et l'albatros abandonna l'idée de se faire justice. Il resta sur place, tout penaud qu'il était, diminué ; un instant, il ne se conçut plus que par la négation, et l'absence de son pendentif lui faisait l'effet d'un membre fantôme. Il en sentait encore le poids sur son torse.
       Le monde radieux qui avait étiré son bec si généreusement tantôt était désormais aussi accueillant qu'une maison hantée. Le rat avait laissé une trace de suie sur ses plumes en s'emparant du pendentif ; il n'avait même pas envie de l'essuyer. Il était sali, et il voulait qu'on le vît et qu'on l'accusât, ce monde qui salissait ceux qui le trouvaient radieux. Il fut tenté de penser en socialiste ; que le rat avait ses raisons ; qu'il était sans doute dans une situation de précarité où le vol se justifiait ; il n'y parvint pas. Il ne pouvait penser le rat autrement que comme un être exécrable. Un dégoût viscéral le submergeait. Il posait un regard inquiet et réprobateur sur tous les animaux qui arpentaient les rues et protégeait ses effets de ses ailes, presque frénétiquement.
       Il songea alors que son ami le requin blanc n'aurait fait qu'une bouchée du rat, dût-il attraper la peste des suites de cette ingestion. L'albatros n'avait aucun mal à l'imaginer engloutir le rat trapu de sa gueule énorme. Il est vrai qu'il lui avait mystérieusement poussé des dents l'année passée, mais il n'avait pas l'audace de comparer leur taille à celle de son ami le requin ! Et ce qu'elles étaient tranchantes, de surcroît ! Il prenait à son ami de lui montrer la force de sa mâchoire avec quelque proie lorsqu'il discutait avec lui au bord de l'eau. Il s'évanouissait dans les profondeurs et revenait la gueule en sang, tout sourire, avec quelque parole qui traduisait le dédain qu'il éprouvait pour tout ce qui rodait. Quant à l'albatros, il lui lisait ses poèmes de temps à autres ; il lui parlait des jolies femmes qui le faisaient chavirer et de ses mésaventures ; il lui vantait la qualité de son plumage, et venait se plaindre lorsqu'il perdait de sa superbe ; le requin blanc savait écouter, mais les discours de l'albatros lui provoquaient d'incontrôlables démangeaisons dans la mâchoire, et il devait s'absenter, parfois, pour saigner un animal.
       L'albatros courut rejoindre les rives pour retrouver son ami dont l'aridité, quoiqu'elle l'attristât d'ordinaire, était devenue providentielle en cet instant. Les flots solitaires l'apaisèrent. Le ciel menaçant, comme s'il avait été invoqué par le requin blanc, éloignait tous les animaux de la plage. Après maintes attentions de son ami pour le consoler, il s'en retourna chez lui non sans gronder et taper du pied. Il était agacé qu'autant de choses rampassent.
       En s'affalant sur le canapé, il se dit qu'il avait pris un peu du requin blanc.
    ----

       L'albatros avait une drôle d'allure : depuis quelques temps, il marchait à reculons, ou simplement reculait-il.
    ----

    Encore...

    Son sourire et ses rires sincères
    Sa joie d'être à toute épreuve, ses passions débordantes
    L'énergie qui l'animait, et amenait à chaque jour sa splendeur

    C'était une autre vie.

    Il faisait beau, l'été nous faisait transpirer
    Et nous poussait à baigner nos corps
    Paisiblement, tandis que la musique nous berçait

    Je songeais alors :

    Les premiers pleurs sont d'une sincérité !
    Et ce qu'il est doux, d'être aimé
    Lorsqu'on a jamais connu cette insouciance

    Je n'imaginais pas qu'une simplicité pareille connaisse une fin.

    Je m'y étais abandonnée, et mon âme
    Sans réfléchir, des mois durant
    Ma plume n'avait rien à se mettre sous la dent

    Je me résignais à ne vivre que d'un autre.

    Qu'il était aisé de s'oublier dans ce merveilleux tandem !
    Et tous les malheurs du monde, dans ma béatitude
    Ne m'arrachaient pas une traître émotion

    Et puis, à brûle-pourpoint...

    La magie et l'aventure s'évanouissent
    Personne n'en est plus à ses premières larmes
    On n'a guère plus que des souvenirs

    L'admiration, je la sentais pourtant, là.

    Je ne tarissais pas d'éloges
    C'était un fleuve ; il me semblait que, couvé par mes soins
    Il ne cesserait jamais de couler

    J'ai pensé que l'amour n'avait pas dit son dernier mot.

    J'avais échoué à faire mes adieux
    Et je me suis vue, à traîner une carcasse
    Peut-être, dès lors, que je me suis crue haruspice

    Par affection des jolies choses, j'avais voulu le préserver de la laideur.

    Dans cet ultime mouvement, j'avais mis toute ma hargne
    Avant de me résoudre, devant cette mine renfrognée
    Fatiguée, à nouveau, j'ai capitulé

    Toutes les flatteries n'avaient plus lieu d'être.

    Le lac dans lequel j'ai nagé,
    À l'instar du visage que j'ai tant baisé,
    À chaque mouvement, s'est retrouvé biaisé

    Je me demandais comment moi, j'avais pu embrasser assez pour altérer l'humain et le faire cadavre.

    Je m'étonnais de retrouver dans mes mains
    La faux du bourreaux, et à mes pieds
    Un martyr, le sourire jusqu'aux oreilles

    J’acquiesçais, dans mon désespoir, que c'était cela que l'amour.
    ----

        Se réveiller encore fébrile, après avoir exploré les tréfonds les plus obscurs de l'humanité.
        J'en ai les plumes qui frémissent. Il me semble parfois que je ne serai jamais prêt à saisir la noirceur dans toute son ampleur ; que je ne peux que la regarder au loin avec le visage indifférent de l'habitude, sans me douter, naïf, de la peur panique dans laquelle elle peut me jeter à l'envi.
    ----

       Avril deux mille vingt ; et c'est comme si l'année dernière était encore à la porte. La vague de la vie ne m'a pas quittée. Elle ne veut pas que je m'ennuie, elle fait tout compliqué.
    ---- 

        La bête noire, bientôt, est rattrapée par le démon. Le sursaut de la mort me suit désormais depuis plus de trois ans. Il me saisit aux tripes et les tord. Il aime aussi s'y accrocher, et cela pèse, un démon. Passivement, il observe, il voudrait que je le pense vaincu pour mieux sévir... Mais je le connais trop bien.
       Le visage d'Emma m'apparaît clairement. Son rire était sonore, et sa voix affectée, lorsqu'elle était triste. Grande poussière.
       Je songe que tout cela n'est qu'une bribe de ma vie. Quelques mois ; je ne les compte plus, ils se succèdent avec ridicule. Son histoire a rencontré la mienne quelques temps, puis elle a pris fin.
    Elle s'agite au soleil. Manie un bâton. Elle pleure. Elle est penchée sur le bureau. Elle ne sort pas beaucoup. Elle lit et elle me lit. Baisser de rideau.
       Une profonde amertume me vient à cette idée. Les mots n'y peuvent rien.
       Les rues pavées de Montluçon que j'ai traversées en long et en large. La dernière fois que j'ai longé le fleuve du Cher. Les lumières se reflètent, la nuit, dans l'eau du fleuve. Je n'ai jamais peur. Montluçon m'a adoptée. Les soirées, tard, avec des inconnus et avec complicité. Les petites maisons après le pont. Une bouteille de rosé pour nous unir. La maison abandonnée après qu'elle a été brûlée. Il n'y a plus rien qui m'y attende, désormais. C'est un lieu de désertion. Chacun s'en est allé ailleurs. Tout le monde a fui. J'aurais aimé rester encore un peu. Ce sont des souvenirs que je ne peux plus saisir. Dans leur ombre, la grande poussière me terrifie.


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :