• Y a-t-il à faire du spleen ?

        Il n'était jamais content longtemps et, à force de batailler contre ce constat, j'avais fini par le reconnaître, moi aussi. Ce comportement n'avait rien de glorieux, mais on se sent moins coupable lorsqu'on est plusieurs à l'adopter. Il nous refusait au bonheur comme à l'ennui, et chacun de ses sourires sincères devenait une bénédiction tant je craignais son silence et sa tristesse et tant, à mon grand dam, ils s'emparaient fréquemment de sa physionomie. Je devenais prête à quelque vilaine chose pour obtenir ces bénédictions. Je me suis tue ; j'ai écouté, distraitement ; j'ai détourné le regard, bien sûr ; mais tout cela, avec discrétion, je le voulais préservé des soucis, qu'il puisse s'épanouir pendant que je m'occupais de toutes les fioritures et de toutes les vaines inquiétudes.
       Toutefois, voilà deux jours, il a réduit à néant toute cette entreprise. Je revenais avec joie et je l'ai trouvé larmoyant. Il avait détruit mon silence ! Vraiment, quel besoin est-il de fouiner, si ce n'est d'être un peu malheureux ? La culpabilité m'a d'abord frappée de plein fouet, succinctement, car, prise sur le fait comme un enfant, je me devais d'expliquer mon attitude. Et puis... Ce fut la colère, et depuis lors, un dégoût, un immense dégoût qui me fait suffoquer de ses immenses bras filiformes et mauves. Il me prenait de me réveiller en sursaut et de penser : « Mon silence ! Mon précieux silence ! » La douleur était vive ; je sentais qu'il m'avait ôté quelque chose d'estimable et que je ne pourrais jamais plus gagner.
       Je ne peux plus me regarder sans grimacer, depuis. C'est à ça que quelqu'un à qui on a dérobé le silence ressemble, et ça n'est pas beau. Alors, je sanglotais comme un monstre dans le pelage de mon chat ; c'est-à-dire comme quelqu'un à qui on aurait pu donner le bon dieu sans confession, dans des circonstances différentes. Rien n'avait changé pour moi, et c'eût été hypocrite de prétendre que la disparition de mon silence catalysât quelque culpabilité. Je me connaissais et je ne me blâmais pas de ma patience.
       Le poids de son regard, en revanche, me tuait. Je savais qu'il serait désormais teinté d'un mépris, d'une méfiance que je connaissais, et la perspective d'être couverte de ces sentiments que je n'avais fait que ressentir à l'égard d'autres individus me terrifiait. Là-dedans on retrouvait une certaine désillusion : ah, les jolis mots, ce qu'ils pouvaient faire tâche, désormais, ramassis de mensonges, tout au plus, occultant une vérité à en faire froid dans le dos... Et je me figurais, dans les yeux de la personne que j'aimais, terriblement immorale et vaine, vicieuse, corrompue par la haine et la luxure. Je me figurais ce biais qui lui murmurerait, cette fois-ci définitivement, de ne pas me croire, et qu'il se cacherait chaque fois derrière mes jolies phrases quelque chose de beaucoup plus obscur et effroyable.
       À quoi bon continuer, alors ? Peut-on voir de la beauté dans le profane ?
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       J'arrivai à quai et je le cherchais du regard. Il n'était pas là, alors je me mis à marcher seule. D'habitude, s'il était en retard, je le croisai en chemin, sur ses patins, où simplement en marche rapide. Des fois, il se cachait pour me surprendre quand j'écoutais la musique ; je fis volte-face : personne.
       Je pensais qu'il avait plus d'espoir que moi. Je n'avais plus les faveurs de l'amour, et il m'attendait avec sa fausse insouciance chez lui. Il irait des sourires et peut-être même des rires ; il cacherait ses émotions d'une façon on ne peut plus flagrante, laquelle me faisait froid dans le dos.

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       Le rythme débonnaire d'un swing lugubre retentissait, et, à mesure que je marchais, il semblait que mon pas ralentissait pour se caler sur le tempo de la contrebasse. Je remarquai que je n'étais pas le seul à errer de la sorte dans les rues terreuses de Spreucoal, la zone contaminée ; nous nous fondions dans le décor et nous imitions mutuellement. Un homme noir passa, engoncé dans son costume comme un corbeau dans ses plumes, le regard vide, ou bien absorbé par quelque mysticisme. Le reste se trouvait sous un masque à gaz. Lorsqu'il croisa mon chemin, il me regarda avec le même intérêt qu'il avait eu pour l'horizon, plus tôt. Il s'en fut, son chapeau noir sur le crâne, funeste prophète.
       Sur le porche d'une maison en bois, une enfant sans masque ne pleure pas. Avachie contre la poutre, presque éteinte, elle fait tournoyer son yoyo entre ses mains avec une prodigieuse mollesse. Elle garde la bouche entrouverte, béate. La porte en acier derrière elle, verte mais couverte de rouille, ne laisse pas présumer d'un intérieur en meilleur état. Par la fenêtre de la cuisine, on devinait un homme ventripotent, au crâne dégarni, et dont la démarche était lourde.
       Devant les affichages publicitaires, un homme petit et mince, le visage strié de rides, distribuait le journal du jour en criant les grands titres. Le fils de l'adjoint du maire avait été retrouvé pendu à son domicile au petit matin. Quelles que soient les nouvelles, il était toujours vêtu de ses haillons bruns, de son béret troué et de ses chaussures terreuses, et la tonalité de sa voix nasillarde était la même, que l'on parlât d'un pendu, d'une réforme ou de la pénurie de blé.
       Chacun allait donc dans ce quartier, vivant, puisqu'il était arpenté par moult hommes à longueur de journée, et pourtant en perpétuelle agonie. C'étaient des mendiants, des cul-de-jattes, de vieux souffreteux, et pour le plus gai, de pauvres filles à tous les coins de rue de Spreucoal. Quant à moi, je n'étais que de passage dans toute cette misère. Je ne me l'épargnais pas le moins du monde, car, paradoxalement, j'allais souvent à Spreucoal, et assez lentement pour y rester plusieurs heures. Évidemment, mon grand manteau vert canard contrastait avec la vétusté des lieux, et j'avais manqué plusieurs fois de prendre un coup de couteau pour cette audace.
       Je pris rue de la Tranchée, où m'attendait le panneau voûté qui pointait la côte, en direction du chantier naval. Quelques hommes patrouillaient là, vêtus de combinaisons intégrales, et dont on n'apercevait le visage qu'à travers de sombres visières. Il flottait une odeur marine, salée, plus forte à mesure que je m'approchais de la mer. Deux miliciens hochèrent la tête à mon arrivée. Je détachai immédiatement mes cheveux blonds, noués en un modeste chignon, lesquels furent soulevés par un courant d'air. Les vents s'engouffraient dans mes habits pour les soulever dans tous les sens.
       Si, effectivement, de nombreux bateaux, plus ou moins volumineux et à tous les stades de fabrication occupaient les quais, ma venue concernait une toute autre activité. Les travailleurs sur mon chemin levèrent la tête de la coque d'un chalutier sans dire un mot. Je sentais leurs regards, interrogateurs mais désabusés, me suivre dans les allées. Être au centre de l'attention me plaisait, je devais l'admettre. Cependant, j'avais à faire dans d'obscurs sous-sols. Je saluais intérieurement mes admirateurs et m'y engouffrai comme dans un coupe-gorge. C'est l'impression que j'eus lorsqu'un homme, jusque-là placé devant la porte, la referma derrière moi après m'avoir invité, d'une main dans le dos, à descendre les escaliers. Il verrouilla ladite porte et prit ma suite. Bah ! J'avais déjà consommé toute ma peur de la mort pour mes proches, et je ne craignais pas de les y rejoindre.
       Mon homme attendait gentiment, entouré des demi-douzaines de bombes que je lui avais commandées. Il offrit affablement d'allumer ma pipe pour que je me joigne à lui. J'eus immédiatement une bonne impression de lui ; il n'avait pas la tête à pratiquer une telle activité clandestine, et souriait volontiers. Il avait des traits plutôt grossiers, qui inspiraient la confiance, et je le dépassais d'une dizaine de centimètres.
       « Je ne m'attendais pas à ce qu'un tendre commande des bombes.
       - Ce sont mes boucles qui te font dire que je suis un tendre ? » ripostai-je en jouant avec mes cheveux.
       Mon attitude langoureuse ne sembla pas à son goût. Je lui tendis le reste de son paiement (j'avais déjà fait parvenir la première moitié à l'un de ses hommes). Il ouvrit la mallette et l'inspecta longuement. Le garde s'en empara et mit chaque liasse dans une machine, qui les tria à une vitesse impressionnante tout en vérifiant leur authenticité. On n'entendit que son bruit mécanique pendant plusieurs secondes. Il se garda de demander comment le tendre que j'étais avait pu réunir autant d'argent : il fallait payer le prix fort pour se procurer des explosifs dans le dos de l'OIAC. Je disparus dans le couloir, avec le garde et mes chariots de bombes, sans qu'il eût le temps de m'interroger sur mon formidable projet.


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