• Intro Spectrum

       Peut-être, je dis bien, peut-être, que j'arriverai un jour à dépasser la 20ème page sur ce projet.

       C'est le mythe de Sisyphe, mais version écriture : j'arrive, j'écris un peu, mais le temps passe et mon style change ; forcément, ce que j'ai écrit ne me plaît plus, donc j'ai envie de le réécrire... sauf que c'est fastidieux de tout recommencer ! 

        Du coup, je finis par ne plus y toucher, et ça donne la rubrique écriture.

        Edit : La 20ème page a été dépassée ! 

  •      Le grand bruit du monde leur était parvenu jusqu'en bas de l'immeuble. Blake, le propriétaire des lieux, leur ouvrit avec enthousiasme, bien qu'il ne les connût pas. Drugg leur avait seulement dit qu'il était un ancien camarade de l'université de Babylone et qu'il vivait dans un immense appartement de la métropole, au dernier étage, de sorte que, même sans avoir le vertige, une sensation de malaise teintée de fascination éprenait celui qui osait regarder par les vitres. Le bâtiment était plus haut encore que celui de la caserne. Il fallait admettre que Blake était tout aussi exceptionnel que les lieux : il attirait l'œil de manière tout bonnement malsaine. De profondes cicatrices déformaient son visage, et si l'un des yeux était vif, l'autre était de verre. C'était une chance que ce fut ses yeux et ses arcades sourcilières qui présentèrent de tels dommages, car il était difficile d'en détacher le regard et que ce pût paraître déplacé. Les sœurs n'eurent pas à contenir leur haut-le-cœur longtemps, car il fut appelé ailleurs.

         Brade suivit Onwa dans la foule comme la lumière de Dieu, tandis qu'elle cherchait Drugg du regard. En désespoir de cause, elles restèrent plantées là, au milieu des épaules et des dos. Qu’il est dur d’être perdu au milieu des regards… C’est à se demander pourquoi on a consenti, avec enthousiasme, de surcroît, à s’infliger de l’ignorance. Onwa prospectait toujours, sans se résoudre à adresser la parole à qui que ce soit. C'est alors que Xander parut, figure familière et salvatrice parmi les masses humaines. C'était le Dieu qu'elles cherchaient.

         La large baie vitrée était ouverte. Il s’y trouvait du peuple, du houka et de longs canapés de cuir. Lorsqu'elles arrivèrent, l'ambiance, guillerette, les mit de suite à leur aise. Chacun arborait de grands sourires et en gratifiait qui que ce soit qui passât sous leurs regards. Un jazz langoureux retentissait. Drugg se trouvait à l’autre bout du balcon, adossé à la balustrade comme s'il présidait une assemblée. Cette dernière était essentiellement masculine : Xander prit place auprès d'un homme légèrement plus petit que lui, Chris Brunswick, à la caractéristique chevelure d'un blond si clair qu'il semblait blanc. À ses côtés se trouvait, à en juger ses yeux bridés, un jeune homme pérolien du nom de Vianney Selecomnesia. C'est Bastian Clowth, un espiègle garçon, qui fit les présentations. Il avait un air tout à fait sympathique, et des cheveux bouclés qui en participaient. Blake ne tarda pas à les rejoindre.  

         Tous se connaissaient du service militaire, expliqua Bastian, et tous, à l'exception de Blake en raison de ses blessures, avaient pris la voie des armes. Evidemment, cette évocation raviva la curiosité d’Onwa quant aux mutilations de Blake. Jusque-là, Bastian s’était montré coopératif, ce qui incita Onwa à le questionner ; cependant, à chaque début de phrase, elle semblait revenir sur sa décision. Elle émit conjonctions, adverbes, pronoms, confusément, sans jamais se résoudre à prononcer un quelconque verbe, et donc à former quoi que ce soit d’intelligible. Par miracle, le visage de Bastian s’éclaira de compréhension, pour immédiatement se rassombrir de gêne.

          « Oh, ça ! Une opération militaire qui a mal tourné à Babylone, si je puis dire… », murmura Bastian, une main devant la bouche.

         Au fond de l'assemblée, Drugg fumait son houka comme un dragon. Brade fut la seule à remarquer son regard plein de fiel.

         « Il a même… »

          Après que les volutes s'échappèrent de son nez, Drugg coupa la parole de Bastian :

         « Bastian, s'il te plaît. »

         Un instant, toute l'attention se porta sur Bastian, y compris celle du principal concerné. Il se tut, évidemment. Et puis, quelques secondes après, la pipe à eau changea de mains et la discussion reprit un ton plus enfantin.

         Brade s'en excusa rapidement pour fumer sa pipe de l’autre côté du balcon. La vue qu’il offrait de Thofras aurait charmé les photographes de l’Etat. Une immense statue d'homme – une quarantaine de mètres de hauteur -, le poing levé, était posée sur un clocher blanc et noir. Du point de vue de Brade, la statue était située exactement au centre du panorama, émergeant fièrement d'entre les bâtiments. Le poing de l'homme était large et renfermait des colonnes de doigts géométriques ; son visage, effacé, ne se distinguait que par un nez en bec d'aigle et un renfoncement en guise d'yeux ; son corps, schématique, ne semblait même pas humain. Le tout était éclairé sur des zones stratégiques pour faire ressortir la statue de nuit. L'œuvre était grossière et n'inspirait rien. Jadis, un Temple de l'Équilibre, le Saint-Rhisis, s'était tenu au même emplacement, et avec modestie. Brade devait avoir onze ans lorsque l'OIAC avait financé, sur le papier, un chantier de rénovation du temple pour faire rayonner Thofras. En l'espèce, ce projet consistait en la destruction du temple et en son remplacement par un monument plus imposant, à l'image de l'Etat laïc. Pourtant, les gratte-ciels qui entouraient le temple du Surhumain étaient de bien meilleur goût. L'un d'entre eux était d'un rouge cuivre si vif qu'on l'apercevait d'un bout à l'autre de la ville, de jour comme de nuit. Une aubaine, puisqu’il concentrait toutes les chaînes d’information de l’OIAC.

         Une femme vint se poster à la balustrade, à quelques mètres de Brade. Ses cheveux bruns, très longs, dont certaines mèches étaient tressées, tombaient en cascade sur ses épaules. Elle portait une cape pourpre qui décrivait le même mouvement que sa chevelure. La cape découvrait des mains fines gantées de soie, qu'elle agita à l’attention de Brade. Voilà quelques secondes que Brade reluquait une superbe femme ; trop belle pour lui adresser la parole, avait-t-elle pensé, et pourtant, ce joli petit minois avait jeté son dévolu sur sa personne ! Brade lui en fut reconnaissante et lui proposa immédiatement de fumer la pipe avec elle.

          « Ce ne sont pas des honneurs que je fais à toutes les inconnues, se vanta Brade.

         - J'en suis flattée ! Je dois dire que cette proposition vient à point. »

         Elle saisit la pipe que Brade lui tendait comme elle eût pris une relique, avec un grand soin. Comme elle était impressionnée par la prestance de cette femme, Brade riait beaucoup, et de peu. Le petit corps de l'inconnue s'affaissa contre le bras de Brade après qu'elle fuma quelques minutes. Brade sentait peser contre elle chaque centimètre de sa peau. Elle dut tenir les mains de l'inconnue pour récupérer sa pipe tant, avec l'ivresse et la défonce, sa poigne était faiblarde. Contre toute attente, un tel contact l'électrisa, si bien qu'elle regretta de devoir l'écourter. Après quelques minutes, la voix de l'inconnue se fit de plus en plus basse, ses paroles, de moins en moins cohérentes, et elle posa sa tête sur l'épaule de Brade. Ses cheveux s'enroulèrent autour d'elle comme des tentacules. Ce ne fut pas pour déplaire à Brade que de devoir glisser son bras autour de sa taille pour la mener vers un canapé à l'intérieur de l'appartement. Elle ne connaissait toujours pas le prénom de la demoiselle, mais éprouvait une certaine tendresse à son égard en regardant son visage endormi sur sa poitrine, à moitié voilé par sa chevelure.

         Tout était encore festif autour d'elles, bien que l'ambiance ne fût pas à son climax. Onwa débarqua dans la pièce en protestant, tandis que Drugg lui fourrait une guitare dans les mains. Sous la pression de son ami et l'approbation des convives, elle se mit à jouer quelques morceaux de jazz. Elle se reprit plusieurs fois à cause du manque de pratique, mais sa technique était assez intéressante pour qu'on l'écoutât avec attention. Outre la musique d’Onwa, on n’entendit plus que la boisson et quelques chuchotements polis.

         La femme assoupie fut doucement réveillée par le chant d'Onwa. Elle se redressa légèrement, considéra Brade comme si elle la découvrait, et lui sourit. Elle saisit au vol la main que Brade ôta timidement de sa hanche pour l'inviter à y rester d'une caresse. Brade comptait bien sur la distraction causée par sa sœur, car elle se sentait bouillir, agitée par un sentiment incontrôlable - chaleur teintée de peur -, et bien incapable de supporter un quelconque regard inquisiteur de l'assistance.

         L'inconnue se pencha - un tel mouvement fit négligemment remonter sa jupe sur ses cuisses - et s'enquit du cou de Brade tout en déposant une petite main sur sa mâchoire. Brade, dépassée par un tel rapprochement, ne pouvait pourtant pas se décider à l'interrompre : l'exaltation supplantait l'inconfort. Son visage était légèrement tourné, de sorte que ses lèvres ne furent pas à proximité directe de celles de la jeune femme, mais elle savait qu’eût-elle tenté de l'embrasser, elle n'aurait su se résoudre à refuser, pas plus qu'elle n'avait su refuser le baiser qu'elle déposait dans son cou. Qu'elle l'embrassât dans ces circonstances, elle ne lui en tint pas rigueur, car ce fut plus enivrant encore que toutes les substances qu'elle avait prises au cours de la soirée et dont l'odeur était restée sur leurs lèvres. L'instant d'après, le regard furieux de Drugg transperça Brade, et, frappée par la culpabilité, elle écarta l'inconnue et s'en fut discrètement. La porte se referma en silence tandis qu'Onwa achevait sa performance dans un tonnerre d'applaudissements.

         Il y eut d'autres événements de cet acabit lors de la soirée, de sorte qu'Onwa, qui, d'ordinaire, surveillait les moindres faits et gestes de sa sœur, ainsi que leur père l'avait exigé d'elle dès son plus jeune âge, la perdit de vue. Au beau milieu d'une discussion légère, qu’il est coutume d’avoir autour d’un houka alors que les lumières de la ville sont éteintes, le blond, Chris Brunswick, avait éclaté en sanglots. Sa mélancolie n’était un secret pour personne tant les cernes qui cerclaient ses yeux étaient violacées, ce qui lui valait davantage de mépris que de compassion. Onwa tâcha de prêter l’oreille à ce qui se disait, mais Drugg l’en empêcha encore. Il disparut avec Chris dans une chambre de l’appartement, la main dans le dos de son ami et l’expression lasse.

          Il régnait dans l’assemblée - toujours la même si ce n’est qu’elle avait été délestée de deux de ses membres -, une sorte de malaise ; de la compassion, ce qu’il est d’usage d’arborer lorsque qu’un ami fond en larmes, mais surtout de l’embarras. Ils se confondirent en excuses, platement, sans qu’Onwa pût en tirer quoi que ce soit d’utile. Il n’y avait qu’un mot, dont elle était déterminée à dégager tout le sens ultérieurement, pour repaître quelque peu sa curiosité : Babylone. Mais en même temps qu’il la satisfaisait, il la déchaînait, car le pronom évoquait chez Onwa une mystérieuse familiarité : la familiarité de ce qui a été connu un temps, puis oublié. Des années de formatage pour forcer l’orphelin – qui est nécessairement un cancre - à servir dans l’armée de l’OIAC ; pour substituer à l’hostilité, la docilité et l’application des protocoles ; à lui fournir, à cet effet, même un semblant de famille ! Toute cette formidable éducation fût ruinée par une infime, et pourtant insidieuse curiosité. Babylone, c’était le coup de pied dans la fourmilière, la graine de chaos qui inspire les histoires dignes d’être racontées.

         Enfin, le naturel finit par revenir au galop. Les fumées du houka se dissipent et Onwa, dans un moment de clairvoyance, se met à chercher Brade. Elle l’a vue avec l’inconnue, qu’elle sait s’appeler Junsee Shibane, voilà une heure ou deux. Or, Junsee est endormie sur le canapé. Seule. Elle fouille toutes les pièces à sa recherche, alors. Chambres, salles de bains, cuisine, sans se soucier de ce qui peut s’y faire, faisant peu de cas, aussi, des airs circonspects des convives devant son empressement. Elle croise même Chris, pleurnicheur, à crier et taper du poing sur le torse de Drugg et sa voix raisonnable. Le balcon, à nouveau. Toujours pas l’ombre de Brade. Elle se précipite hors de l’immeuble sans plus de contentions. L’urgence le lui dicte. La bruine n’a aucune douceur contre son visage. Elle se prépare à voir l’ombre de Brade. Elle l’a imaginée tant de fois. Sa gorge est nouée, sa poitrine douloureuse, son sang glacé. C’est une prouesse athlétique à laquelle elle s’adonne. En un rien de temps, elle regagne la caserne. Elle est essoufflée devant la porte de Brade. Elle craint de s’asphyxier. La porte coulisse. Lentement, pour une fois. Elle regrette qu’il y ait de la lumière lorsqu’elle voit l’ombre de Brade ; celle qu’elle redoutait de voir chaque fois qu’elle a ouvert sa porte. Tout fait sens dans son esprit. La jolie tenue. Les sourires. Les paroles conciliantes. Ce n’était pas de la vanité. C’était un adieu. L’ombre est grande et terrible, elle se projette jusque sur le seuil de la porte, aux pieds d’Onwa. Elle couine ; car quand on manque d’oxygène, on couine plutôt qu’on crie. Le corps de Brade est là, immobile, plaqué contre la fenêtre, immense, parce qu’il est d’ordinaire petit et frêle, suspendu à la tringle par une corde. Sa tête penche sur le côté. Ses cheveux imitent le mouvement de sa tête et recouvrent son visage. Onwa reste figée, un instant, avant de se ruer sur sa sœur. Elle soutient son corps. Elle ne lève pas la tête. Elle refuse de voir son visage blême et ses lèvres bleues, et plus que tout, son regard livide. Tant qu’elle ne regarde pas, il y a de l’espoir. Pourtant, elle sait que l’espoir est mince ; qu’elle ne sent rien battre dans la poitrine qu’elle enlace. Elle tente d’appeler à l’aide ; elle couine, d’abord, puis enfin, elle parvient à hurler. Des pas, des paroles, des mains, le tout saccadé. On décroche Brade. Onwa surprend le regard de l’urne, froide et impassible depuis la bibliothèque, qui lui jette alors des mots comme des rasoirs :

         « Telle père, telle fille. »

          Et elle sourit, aussi bien qu’une urne en métal le peut.


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  •     Il existait un lieu où il n'y avait qu'elles. Elle était petite et fluette ; ses cheveux roux se balançaient au gré du vent. Chacune de ses mèches se distinguait dans la clarté de ce lieu vide. Elle portait un tissu ample qui ne trahissait aucune poitrine ; une longue robe blanche, qui semblait flotter... Elle se soulevait puis retombait doucement à chacun de ses pas.

        Onwa ne s'étonna pas qu'il y eût du vent malgré le vacuum. Toutes choses étaient sans surprise. D'ailleurs, elle n'avait même pas remarqué sa propre présence tant la sienne la submergeait. Sa compagnie lui était si familière qu'elle tenait de l'évidence, pourtant, elle ne connaissait pas son prénom. Onwa sentit la tendresse de la fille à son égard et une soudaine joie la traversa. Aussi aérienne qu'une esquisse, elle peinait à toucher le sol, ce qui freinait sa progression. Il lui semblait, au contraire, que ses pas l'éloignaient de l'enfant ; bientôt, il n'y eut plus une trace d'elle, mais le souvenir de sa présence était presque aussi palpable que sa présence elle-même. D'autres silhouettes se profilèrent silencieusement, spectres courbés et tristes, taches pernicieuses dans la lumière. Elle vit, au travers de leur enveloppe translucide, le vice violine y couler comme le sang dans un corps. Le dégoût prit Onwa à la gorge, mais il lui tenait tant à cœur de résoudre le mystère qu'elle questionna les formes humanoïdes. Elle leur demanda s'ils avaient vu l'enfant et les informa de son ambition de la rencontrer à nouveau ; Onwa ne voyait pas leur visage, mais elle sentit l'horreur que provoquèrent ses questionnements à l'agitation qui parcourut leur corps difforme.

        Elles répondirent en cœur :

        « Quelle indignité ! »

        Naturellement, Onwa ne comprenait pas leur colère. Alors elles répétèrent, plus fort encore :

        « Quelle indignité que de demander aux morts leurs disponibilités ! »

        L'étonnement que cette phrase fit poindre en elle était si vif qu'elle commença à s'éveiller à ce moment-là. Il était palpable, cruel, tapi dans son estomac, et lui rappelait la bêtise impardonnable de son erreur, l'indélicatesse de sa requête au regard de ce que personne n'ignorait, excepté elle. Une seule question subsistait alors : comment avait-elle osé oublier ?

        Cet épisode lui resta en tête pendant une dizaine de minutes avant qu'elle ne se lève. Elle se souvenait parfaitement des mots des spectres, qui lui étaient revenus plusieurs fois dans sa somnolence : quelle indignité que de demander aux morts leurs disponibilités ! Le réveil avait dissipé le sérieux du rêve, et l'incongruité de la phrase la faisait sourire.

       Elle savait son imagination capable d'inventer les plus attachants des personnages, de lui faire vivre des aventures et des aventures à leurs côtés, mais cette fois-ci, elle ne soupçonna pas un instant que la petite fille rousse fut son œuvre. Il y avait cette prégnance du réel qu'elle ne s'expliquait pas autrement que par l'intuition.

        Au vague souvenir que lui évoquait cette enfant déifiée se heurtait l'opacité de son passé. Il ne lui évoquait plus rien qu'un grand vide, un vide de fantômes ou de salle de spectacle après que les portes ont fermé. Maintenant qu'elle voulait penser, elle n'avait pas grand-chose à se mettre sous la dent. Des morts, elle en avait vécues et regrettées jusqu'à ce qu'elles ne lui arrachent plus une traître émotion. L'habitude avait eu raison de la poésie. Pourtant, à mesure qu'elle tentait de se remémorer l'enfant, une douleur étouffée resurgissait. Son cœur se mit à battre d'autant plus fort dans sa cage thoracique qu'il s'était fait à la monotonie. Il n'était pas question d'une mort qu'elle avait déjà consommée ; celle qui s'offrait à elle était neuve et ne demandait qu'à être entretenue. Évidemment, sa mémoire défaillante rendait cette tâche impossible.

         Sa main se porta sur sa cicatrice : elle formait un arc dont le point de départ, situé au niveau de la paupière inférieure, s'étendait jusqu'à la tempe. Près de quinze ans plus tard, elle formait encore un creux qui scindait sa pommette droite en deux. Elle n'avait pas de souvenirs datés d’avant son adoption par l'OIAC ; du moins aucun qu'elle pût reconstituer spontanément, car elle avait naturellement, à force de suppositions, créé le récit de son enfance. Elle savait qu'elle avait apporté avec elle un livre sacré, l'Equilibrium, mais il lui avait été retiré assez rapidement. Si la curiosité envers les dogmes était permise à Thofras, la foi n'était pas cautionnée. Quant à sa guitare, elle lui avait été confisquée plusieurs années, et elle n'y avait pas touché depuis qu'on la lui avait restituée.

         Le soleil filtrait généreusement à travers la fenêtre pour caresser sa peau. Elle poussa un profond soupir et étira longuement ses membres courbaturés. Un quartier libre de deux jours était accordé cette fin de semaine, et la perspective la réjouissait. L'OIAC, à cette occasion, avait même fourni quelques grammes d’herbe aux militaires : ils l'attendaient, l'appelaient, presque, depuis sa commode. Une énergie nouvelle la traversa et elle se mit debout d'un bond. Elle sortit presque aussitôt, la pipe coincée entre les lèvres.

     

    *

     

         La caserne était entourée d’austères murs : bien plus hauts que nécessaire et cerclés de barbelés. Un de ses camarades, Drugg Utzich l’y attendait, adossé. Lui aussi fumait la pipe, plongé dans la lecture d'un livre. Il n'en leva les yeux que lorsqu'Onwa se présenta à lui. Il n'avait jamais su où les mettre, lorsqu'il apercevait quelque ami au loin. Il portait un béret et un costume si vieillot qu'il semblait sorti de l'université, avec ses culottes, ses chaussures cirées et ses bas. Après avoir échangé un regard complice avec son amie, il se pencha vers elle pour allumer le foyer de sa pipe. Un écran de fumée mit fin à cette brève intimité et ils commencèrent à marcher lentement.

          « Dis-moi, commença Drugg comme un professeur tout en fermant son livre d’une main, Tu as déjà lu La Déliquescence, d'Udervolt ? »

         Et comme il vit l'expression interdite d'Onwa, il renchérit aussitôt :

          « C'est absolument exquis ! C'est l'histoire d'un homme qui, trop mou pour mettre fin à ses jours, se laisse pourrir dans son appartement. Il en vient même à manger la charogne de son chat ! Une véritable allégorie de la fulgurante acédie qui nous ronge tous...

         - Cela me dit quelque chose...

         - Tiens ! Lis la première page. Tu m'en diras des nouvelles. »

         Et il lui tendit le livre qu'il avait à la main. La police était si petite qu'elle fit mine d'avoir fini sa lecture au bout de quelques lignes tout à fait inintelligibles. Il en profita pour tirer doucement sur sa pipe. Elle sentit qu'elle avait le devoir de ne pas décevoir l'enthousiasme de son ami :

         « Cela me semble bien.

         - Alors il est à toi ! C'est la troisième fois que je le lis et je m'en régale chaque fois davantage. »

         Elle le rangea avec gratitude dans la poche de sa veste. Et avec plus d'honnêteté, et d’une petite voix :

          « Ça ne te ressemble pas, de me partager tes lectures. Tu sais bien que je n'y connais rien.

         - Je sais aussi que tu es plus sensible que tu le prétends. »

         Une vieille musique – un classique dans les rues de Thofras - sortait des haut-parleurs placés sur les lampadaires. Des voix de femmes légèrement modifiées chantaient au rythme des maracas et de clarinettes. Drugg se mit à claquer des doigts tout en suivant Onwa du regard ; il ne tarda pas à danser sur les larges pavés blancs. Il empoigna même un lampadaire pour tournoyer autour, un grand sourire aux lèvres. Deux hommes passèrent qui le dévisagèrent avec amusement. Onwa avait du mal à le reconnaître tant il se montrait sérieux à la caserne. Elle accompagna son ami tant bien que mal en bougeant la tête, mais elle n'avait pas l'habitude de danser et sa retenue était perceptible. Lorsque son ami cessa de gesticuler pour se diriger vers les quais avec plus de calme, Onwa se sentit soulagée.

         Pas un nuage ne venait ternir le bleu du ciel. Le soleil était si étincelant qu'il était dur de regarder le fleuve qui le reflétait. La tôle blanche des ponts ainsi que les planches des quais ne faisaient qu'accentuer sa lumière. Drugg plissait les yeux, clairs comme ils étaient. De nombreux citadins étaient de sortie et les joyeuses discussions allaient dans toutes les directions. C'étaient en partie de jeunes militaires - plusieurs d'entre eux portaient des vestes estampillées « OIAC », dont Onwa - compte tenu de la proximité avec la caserne et du quartier libre.

          « Aussi ringards que puissent paraître les quais, je suis vraiment content de les revoir, déclara Drugg avant de pousser un soupir de contentement, J’ai l’impression qu’il y a une éternité ou deux que je n’ai pas mis le nez dehors…

         - Maintenant que j’y pense, il y a quelques années, les quartiers libres n’étaient pas si rares. C’est comme ça depuis les conflits armés de l’Est. Les programmes d’entraînement sont devenus plus rigides pour qu’on soit plus performants, j’imagine.

         - Ils savent très bien me rendre performant, en ce qui me concerne... » marmonna Drugg.

         Et, non sans fierté, il sortit de sa sacoche en cuir un morceau de pastèque emballé dans du cellophane. Avec la politique protectionniste de l’OIAC, un tel mets était réellement rare. C’est ainsi qu’étaient récompensés les meilleurs éléments de l’école de l’armée. La plupart des élèves n’auraient jamais eu l’opportunité de découvrir ces saveurs, sans le système de récompense, si bien que ce dernier, entre autres privilèges, avait contribué à garnir les rangs de l’armée.

         « Moi, je n’en ai pas eu cette fois : j'ai été privée de pastèque par le commissaire des armées. »

         Drugg éclata de rire tant le châtiment lui paraissait incongru.

         « Le commissaire des armées en personne t’a puni de pastèque ? Tu mérites bien ta part. »

         Les deux amis repérèrent un espace libre sur les berges. Ils firent pendre leurs jambes du côté de l'onde. L’engouement de Drugg était tel qu’il balançait ses jambes avec énergie. C’était une belle onde que celle du Nuur. Bien qu’elle fût loin d’être translucide, il n’y flottait aucun déchet et elle égayait le quartier, qui se composait essentiellement de complexes militaires. Drugg sortit un canif de sa poche pour trancher généreusement dans le morceau de pastèque.

          « Je n'ai que ma reconnaissance à t'offrir, mais sache qu'elle grandira à chaque échange de bons procédés... elle marqua une pause, puis renchérit, À ce propos, ma ration d’herbe a également été réduite... »

         Elle eut pour réponse un léger coup dans les côtes.

          « Je te rappelle que la mendicité est prohibée dans toute la Gorgone ! Cela étant, j'ignore toujours ce qui t'a valu les grâces du commissaire des armées. »

         Drugg affichait un large sourire narquois. Il était toujours aux premières loges pour les ragots, mais était rarement bien servi auprès d'Onwa ; la nouvelle le faisait donc jubiler. La jeune femme croqua dans la pastèque : elle était si juteuse que du jus sortit de sa bouche pour se rependre sur sa chemise et sur les planches. Après s'être laborieusement essuyée, elle expliqua l'altercation qu'elle avait eue avec un membre de sa compagnie en mâchant des morceaux de pastèque :

          « Le type m'a balancée et le commissaire a restreint mon rationnement et m'a mise de corvée toilettes. Voilà, acheva-t-elle en haussant les épaules.

         - Il n'y a plus qu'à espérer qu'il soit de la partie ce soir. On aurait droit à un beau spectacle !

         - C'est toi qui n'en seras plus si tu continues à me prendre pour une bête de foire. »

         Onwa poussa légèrement Drugg du côté du fleuve ; elle n'attendit pas la riposte de Drugg pour se redresser.

          « Bon, je te retrouve tout à l'heure. Je vais chercher Brade. »

         A l’évocation de sa sœur, son intonation fut nettement moins enthousiaste. Drugg acquiesça poliment et Onwa lui fit un signe de la main.  

          Afin de gagner la Rue des Armées, elle dut naviguer entre les groupes d'amis assis de part et d’autre des quais. Un tramway glissait sur les rails incorporés aux pavés dans un harmonieux grincement. Une publicité transparente se dessinait sur le tramway ; sans surprise, il s'agissait d'une campagne de recrutement de l'armée. Des soldats, hommes et femmes, défilaient sur chaque rame, grands sourires et grands mots, comme : « Avec l'OIAC, je m'assure un avenir radieux ! ». Le tramway, de toute sa fière allure, poursuivait sa route au loin, avide d'hommes.


    *


         Les larges fenêtres permettaient aux quelques rayons de soleil épargnés par la hauteur des bâtiments adjacents d'éclairer le couloir ; mollement, donc. La sobriété du lieu rappelait l'ambiance aseptisée d'un hôpital. Même la moquette du couloir avait été conçue pour que les pas du personnel ne troublassent pas la tranquillité des résidents. Il y flottait une caractéristique odeur de plastique et de produits ménagers.

         Cette fois-ci, Onwa frappa à la porte et s'annonça. La voix lasse de Brade l'invita à entrer. On eût dit celle d'une infirme. Elle gisait sur les draps avec un certain tragique, ses bras recouverts de bandages. Elle se redressa, fantomatique dans sa large chemise blanche.

          « Propanolol et sismothérapie. Toutes les semaines, en plus des antidépresseurs et des somnifères.

         - Le même traitement que celui qu'on nous a prescrit à ce moment-là. J'espère qu'il marchera, cette fois-ci.

         - Il n'y a pas de raison. »

         De petites fossettes apparurent sur les joues de Brade : elle souriait. Les sourires de Brade laissaient une étrange impression, il fallait l'admettre, tant ils se faisaient rares. La plupart du temps, elle n'arborait aucune expression. Parfois, elle fronçait légèrement les sourcils, presque sans s'en rendre compte. Onwa fut surprise de la bonne volonté de Brade, qu'elle savait pourtant réfractaire aux traitements. Tout compte fait, elle pensa que sa sœur avait bonne mine. Son cuir chevelu, d'un noir aux reflets bleutés, semblait plus soyeux. Quand elle se retourna, sa chevelure tournoya avec une telle grâce ! Elle était très rigoureusement coupée en carré, et son rapide détour avait, le temps d'un instant, formé une onde envoûtante.

         « Tu t'es coupé les cheveux !

         - Oh, tu as remarqué ? »

         A nouveau, Brade tourna la tête. Quelques mèches voilèrent son regard. Elle les saisit du bout des doigts pour les faire glisser entre son pouce et son index, et, d'une voix mielleuse :

         « Tu trouves que ça me va bien ?

         - Tu es très belle.

         - Attends de me voir ce soir, alors ! » elle marmonna, avant de s'engouffrer dans la salle de bain et de claquer la porte.

         Onwa ne se souvenait plus de la dernière fois qu’elle avait ressenti de la fierté vis-à-vis de sa sœur, aussi infime soit-elle. D’ordinaire, c’était la honte. Elle l’avait invitée plusieurs fois auprès de ses camarades, toujours par obligation et toujours avec appréhension. A chaque fois, Onwa nourrissait l’espoir qu’elle ne laissât pas ses scarifications apparentes et qu’elle parlât un peu, et sans misère. Qu’elle se rendît présentable, voilà le peu d’attentes qu’Onwa avait vis-à-vis de sa sœur et ce qui suffisait à la ravir. N’y a-t-il pas pourtant quelque chose de funeste dans la résignation ?

    *


         En tant que pupille de la nation, Onwa avait droit à une chambre particulièrement agréable, bien qu'elle n'y passât que peu de temps. Avec la chaleur, de la vapeur d'eau emplissait la pièce et embuait les miroirs. Elle s'accouda aux rebords de la baignoire et reprit sa pipe. Cet instrument faisait presque partie de sa physionomie, tant on le trouvait coincé entre ses lèvres. La fumée de sa pipe se mêlait à celle de la vapeur.  

         Les rares parties de son corps hors de l'eau étaient recouvertes de mousse. La chaleur aidant, Onwa se sentit fondre dans son bain. Comme elle entreprit de se détendre encore davantage, sa main s’engouffra dans l’eau chaude.

         Malheureusement, sa pensée même fut punie, puisqu'un bruit étouffé retentit, en provenance du bouchon de la baignoire. D'abord, comme Onwa fermait les yeux, elle ne vit pas les bulles noires remonter à la surface. Un autre bruit, plus fort, et des centaines de petites bulles noires attaquent la surface. Il n'en faut pas plus pour qu'Onwa sorte de son bain en catastrophe. Elle se penche, haletante et perplexe, pour observer ce qui remonte rapidement à la surface. Devant ses yeux ébahis, un halo fuligineux s'échappe de l'eau. Émergeant des brumes noires, un visage émacié, ébène, aux traits indiscernables, lui fait face. Cette brusque apparition la fait sursauter et elle glisse piteusement sur le carrelage mouillé de la salle de bain.

         Onwa observe en contrebas les traits du visage, lesquels, à mesure qu'ils se précisent, deviennent familiers. Un instant, au bout de la masse monstrueuse, se greffe un magnifique visage d’enfant ; l’instant d’après, son crâne éclate en effusions de sang : trois formidables trous sur la tempe déversent un liquide visqueux qui engloutit le visage du chérubin jusqu'à le faire disparaître. Le halo reprit gentiment sa forme initiale et disparut entre les vapeurs.

         La jeune femme s'enveloppa dans son peignoir, perplexe. Elle n'avait jamais vu de spectre dans le centre de Thofras, et encore moins dans le quartier général - la présence des mânes, régulée par les garnisons spirituelles, les repoussait -, et voilà que l'un d'entre eux s'amusait à sortir de sa baignoire pour l'effrayer. En regardant ses mains, elle se rendit compte qu'elles tremblaient.

         Elle essuya la vapeur sur son miroir avec une serviette et ouvrit la porte. À l'aide d'un peigne, elle coiffa ses courts cheveux gris en arrière, à l'exception d'une mèche, qu'elle gardait toujours devant le visage, puis elle les fit rebiquer et les fixa avec de la laque. Son regard était assombri par le fard violet qu'elle avait déposé sur ses paupières. Comme elle ne se  maquillait rarement, ses cils étaient très longs. Elle fit pivoter son visage pour le scruter sous plusieurs angles puis, satisfaite, elle enfila une des rares tenues sur laquelle le sigle OIAC n'était pas brodé. Coiffée et habillée de la sorte, elle n'avait plus l'allure d'une militaire, mais celle d'une travailleuse de la banlieue ou d'une étudiante de Babylone.

         Fin prête, elle alla chercher sa sœur. Brade lui ouvrit la porte avec un grand sourire rouge. Elle portait une robe moulante qui dévoilait ses épaules et dont les manches, transparentes, étaient ornées de dentelles. Cintré sur la taille, l'habit mettait en valeur sa minceur. Les cicatrices qui striaient ses bras n'attiraient plus l'attention. Onwa la voyait déjà s'émanciper de toute sa tristesse et s'attirer davantage de faveurs qu'elle à la soirée.


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  •       Un tiède vent frappait à la fenêtre, en faisant vibrer le vitrage. Sous les draps s'était terré un corps, pas grand-chose de plus. La vibration l’éveilla un peu ; il y avait donc de la vie là-dedans. Son visage puis sa mince poitrine émergèrent lentement des draps. Elle ne portait qu'une brassière et une culotte, négligemment : une des bretelles lui tombait sur l'épaule et découvrait son téton durci par la fraîcheur. La femme se leva. Elle se vit dans la baie vitrée, musclée et droite qu'elle était, avancer vers la fenêtre pour y prendre un air de sage perplexité en se grattant le crâne. Elle ouvrit la fenêtre ; un courant d'air secoua doucement ses cheveux gris. La pipe à tabac qui reposait sur sa table de chevet lui faisait de l’œil. Une flamme vint chatouiller le foyer de la pipe, alors elle prit une expression tout à fait débonnaire en même temps que sa première latte.

         Elle se souvenait avoir entendu un jour qu'il était impossible de ne rien penser. L'impression qu'eut cette idée sur son esprit fut singulière, aussi alambiquée qu'un point d'interrogation. Ce questionnement, elle l'avait senti jusque dans sa poitrine tant il lui avait paru étrange. Peu de souvenirs, peu d'affects, en somme, elle vivait l'esprit léger, ce qui lui avait jusque-là réussi. Cette réflexion la traversa aussi furtivement qu'un train les gares d'une campagne : elle en oublia aussitôt le bruit et ce fut comme si elle n'avait pas pensé en premier lieu.

         La vue que lui offrait sa chambre était vertigineuse, puisque l'immeuble était parmi les plus hauts de la métropole. Quelquefois elle s'était penchée effrontément pour tenter d'apercevoir le jardin de la caserne. Tout ce vacuum l'avait impressionnée quand elle s'était installée. Elle se perdait plus volontiers à l'horizon depuis lors. De toutes les fenêtres illuminées qui paraissaient devant elle, il y en avait toujours une qu'il lui permît de se divertir. Les panneaux publicitaires accrochés aux gratte-ciels changeaient régulièrement. Elle n'avait pas besoin de plus.

     

    *

     

         La journée commençait à l'aube. Après le petit déjeuner, les compagnies effectuaient leur séance de sport quotidienne.

         Le commissaire des armées, un homme glabre au regard perçant, faisait face aux élèves. Sa taille était moyenne, mais sa posture - les bras dans le dos, le poing d'une main dans la paume de l'autre - et son visage sans affect, voilé par l'ombre de son béret, n'inspirait pas la conversation. Il donna les ordres du jour d'une voix claire et monotone, sans avoir besoin de hausser le ton.

         La piste fourmilla aussitôt d'élèves, tous vêtus de la même tenue de sport, ample et grise. La jeune femme salua quelques-uns de ses camarades, mais se savant peu habile avec les mots, elle n'en dit pas beaucoup plus. Une broche dorée sur sa poitrine portait la gravure « Onwa Olsenn ».

         Un jeune homme de sa compagnie, Xander Rill, vint à elle pour parler, entre deux expirations, du soleil qui se levait de plus en plus tard à cause de l'automne. Il est vrai, l'hermétisme du lieu, couplé au rigorisme militaire et à l'obscurité, n'allaient pas pour motiver les compagnies. Onwa acquiesça de bon cœur. Elle n'en dit guère plus, mais il demeura à ses côtés avec, somme toute, un sourire symptomatique de bonne humeur.

         L'intérêt qu'il manifestait à son égard la laissait perplexe : il avait la droiture du bon père de famille et cette bonté naturelle qui lui attirait les faveurs de tout un chacun, pourtant, il s’embarrassait de sa présence. Enfin, elle ne se donna pas la peine de formuler des hypothèses à ce propos : elle courait, et cette activité éclipsait peu à peu toutes les pensées dont pouvait s'encombrer son esprit. Son expression, les yeux fermés, l'allure de son corps qui suivait machinalement la piste, traduisaient une étrange sérénité. Elle ne semblait pas faire un traître effort dans cette entreprise.

         Cette situation particulière ne manqua pas d'amuser un groupe d’élèves qui trottinait derrière eux. De désagréables bruits troublèrent leur inertie matinale :

         « Xander, mon pote... Je veux pas te décevoir, mais elle est gouine ! »

         Onwa fit volte-face pour attribuer un visage à l'auteur de ces paroles : ce dernier ne lui était même pas familier. Ses hautes pommettes lui conféraient un air altier qui se mariait tout à fait au fin sourire qui étirait ses lèvres, comme si sa physionomie avait façonné son caractère, ou inversement. Onwa entendit les gloussements des deux garçons qui l’accompagnaient, aussi cessa-t-elle sa course, disposée à participer à cette hilarité.

         Xander empoigna immédiatement Onwa pour empêcher la confrontation. Il chargea son regard de la plus sage des raisons pour tenter d'en appeler à celle d'Onwa ; elle n'en vit rien. Mais déjà, la fermeté de sa poigne décrut : le trouble-fête, dont l'attitude était manifestement hostile, s'était écroulé devant Onwa.

         Elle se délecta un court instant de la consternation qu'elle lit sur le visage du garçon ; la bouche entrouverte et les sourcils arqués par la surprise, striant sa peau de rides. Son dur regard rivé sur celui qui se tenait à genoux face à elle, elle dit :

         « Tu es pile à la bonne hauteur. »

         Onwa eut tout le loisir de le gifler. Le visage du téméraire pivota sous la force du coup. Elle ne prit même pas le temps de contempler son effet ; la joue légèrement enflée et rouge, peut-être, les yeux grands ouverts, l'incompréhension, la rage, sûrement ; ce dégueulis humain ne l'intéressait pas plus qu'à l'époque.

         Elle se remit à courir tout en modérant sa vitesse ; elle se savait encore observée et tenait à ce que son départ ne passe pas pour une fuite. Le souvenir des multiples châtiments que lui avaient valu son sens de la justice la heurta après quelques secondes, et comme elle se savait assez loin du groupe, elle détala si vite qu'elle dépassa tous les autres élèves.


    *

     

         Le rat gris somnolait tranquillement. Brade s'était approchée d'un pas aérien à la vue de l'animal endormi ; toutefois, ce dernier commença à remuer son museau rose bien avant qu'elle n'atteigne la cage. Il était tout à fait éveillé lorsque le visage de sa maîtresse, d'une joie apparente, se présenta au-dessus des grilles. À ce moment, un rat blanc et gris - un gris beaucoup plus clair que le premier rat - émergea du tunnel en bois qui traversait une partie de la cage. Elle s'empressa de faire coulisser le loquet de la grille pour les prendre un à un dans ses mains et s'assit en tailleur sur le lit. Le rat gris fit preuve d'une intrépidité telle qu'il réussit à grimper au sommet de son crâne en un rien de temps ; le rat bicolore se plaisait dans la paume de la femme, qui le caressait doucement de son index. Comme elle avait baissé la tête pour coller son nez à celui du rat bicolore, quelques mèches noires lui tombèrent devant le visage ; l'animal commença à les mâchouiller et elle rit brièvement.

         Le rat gris, quant à lui, finit par se glisser paresseusement dans son cou, au creux du col ouvert de son chemisier blanc. Brade sentait le contact doux et chaud de son poil contre sa peau.

         Les volets à moitié fermés de sa chambre n'éclairaient plus la pièce que d'une lueur crépusculaire. Elle se pencha en s'efforçant de garder l'épaule et la main qui tenaient ses compagnons les plus droites possibles, et alluma sa lampe de chevet. Cette lumière, par sa vivacité, révéla les taches brunes – dont l’aspect se rapprochait de celui de brûlures - qui parsemaient son visage : deux de part et d'autre de sa mâchoire et une, plus large, sur le dos du nez. Les manches de son chemisier, qu'elle avait retroussées au niveau du pli du coude, dévoilaient des avant-bras couverts de multiples lacérations, dont certaines, rouges, étaient sans l'ombre d'un doute récentes. Ce pathétique spectacle n'éclipsait pas l'éminence de ses yeux, grands et sévères, mis en exergue par de larges paupières et de longs cils, et dont les iris, cerclés d'orange, étaient en partie d'un vert céladon.

        Elle s'adossa contre un coussin et déposa le rat bicolore sur son ventre. Elle resta assoupie pendant près de vingt minutes, avant que le bruit régulier d'un pas dans le couloir ne lui fît rouvrir les yeux. L'idée qu'on lui dérobât sa douce solitude fit naître en elle de l’agacement.

        La porte s'ouvrit sur Onwa. Cette dernière salua Brade et lui expliqua les raisons de son retard : elle avait dû récurer toutes les toilettes de la caserne. Naturellement, Brade ne lui en tenait pas rigueur, puisqu'elle avait oublié cette entrevue. Onwa ôta ses chaussures et se jeta sur le lit ; il vibra si fortement sous son poids que les deux rats volèrent un instant. Pris de panique, ils allèrent se tapir dans le placard.

       « Bravo ! » maugréa Brade. Elle fit un geste de dépit de la main.

       Et Onwa de s'excuser de plus belle, la voix étouffée dans la couverture.

       « Je les avais pas vus, précisa la militaire en réprimant un rire, En revanche... »

       Elle se redressa et s'empara furtivement du bras de Brade. Une telle familiarité déplut à Brade, qui secoua le bras pour se dégager de la poigne de la femme, mais Onwa la tenait comme elle aurait tenu une frémissante prise à la pêche. La force d'Onwa était nettement supérieure à la sienne et elle se résigna, non sans lâcher un soupir.

       Onwa se pencha pour examiner les plaies. Elle releva la manche et en découvrit d'autres.

        « Tu le fais encore ? » demanda-t-elle en arquant un sourcil ; elle n'eut pas de réponse, mais elle n'en requérait pas.

        « Donne-moi de quoi écrire. »

        Brade s'exécuta. Elle prit un calepin et un stylo plume qui traînaient sur son bureau.

        « Demain (Elle brandissait le stylo plume pour lui donner ses directives avec péremption) ! Tu vas au centre médical à la première heure et tu demandes le Docteur Fawks de ma part. Elle va te prendre en consultation assez rapidement et te diriger vers les services psychiatriques. »

        Brade acquiesça. Elle se souvenait très bien du centre médical de l'armée : cette simple évocation la faisait tressaillir. Mais pour l'heure, elle craignait davantage que s'éternisent les sermons d'Onwa. Brade reprit docilement le calepin et le stylo. Sans réfléchir, elle dit alors :

        « Tu sais à qui appartenait ce stylo ? »

        Elle le promena entre ses doigts avec nostalgie. Il était doré et fin ; son embout, bleu nuit, était estampillé de l'acronyme « OIAC ».

        Onwa répondit par la négative.

        « À Papa. »

        Silence. Et puis, lapidaire :

        « Et alors ? »

        Brade avait écarquillé les yeux. Elle le sentit, son mépris devenu haine, lui brûler la poitrine, la gorge, jusqu'aux yeux, et cette aigreur manqua de lui arracher des larmes. Un instant, elle ne put soutenir l'indolence du visage d'Onwa ; elle s'étonna qu'un mur lui parût providentiel ; qu'il lui offrit, dans un moment si douloureux, la dureté à laquelle son crâne appelait furieusement.

       Son regard s'arrêta brièvement sur l'urne qui reposait au sommet de sa bibliothèque. Ce n'était plus sa sœur qui se tenait devant elle, mais une abomination.


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  •      Au crépuscule, il régnait sur la Baie une atmosphère de fin du monde. Onwa regardait autour d’elle avec attention pour tenter de mémoriser ce lieu qu’elle quitterait, d’une manière ou d’une autre, très bientôt – elle en avait l’intime conviction. Des visages orange se hâtaient autour du grand feu de la place, duquel s’échappait, jusque très haut dans le ciel, une fumée blanche. Onwa courba la tête pour en observer le chemin. Son visage s’illumina lorsqu’elle vit par hasard, sur le toit de la chaumière des Secum, la silhouette recroquevillée d’Aria. Elle n’était que faiblement éclairée par le feu. Tapie dans cette pénombre, elle ne lui devinait pas son engouement habituel, ce qui la fit hésiter à la rejoindre. Elle alla tout de même, puisqu'il n’y aurait plus grand-chose à oser d'ici peu. Elle buta sur plusieurs objets, non sans émettre quelques cris de surprise, avant de se servir de la coque de la vieille voiture des Secum pour grimper sur le toit du garage de leur bâtisse, puis sur celui de la chaumière. Elle gâchait à chaque fois un peu plus son effet par sa maladresse. Elle ne savait pas faire dans le théâtral. Tant pis ; et perdu pour perdu, quand elle s’installa à ses côtés, elle eut pour premiers mots :
          « Aria, tu ferais mieux de regarder le ciel, c’est sans doute plus joli que tes semelles ! »
         Elle eut un geste avec ses bras, comme pour signifier la grande beauté du monde. Dans le ciel, toujours cette épaisse obscurité funeste. Par crédulité machinale, Aria leva le nez de ses chaussures. Elle ne put retenir un rire devant le large sourire satisfait d’Onwa.
          « Ben c’est noir, quoi. »
         Et elle n’abandonna pas, de surcroît :
          « Mais non ! On voit une étoile, là, riposta-t-elle en pointant du doigt une entité lumineuse à l’Est, Et c’est joli.
         - Ça, c’est un satellite de l’OIAC. Il est assez lumineux pour qu’on le voie tout le temps, la nuit. »
         Et devant la mine déconfite d’Onwa, Aria rit de nouveau.
         « Tu es plus forte pour divertir que pour consoler.
         - Je sais pas si je dois m’excuser ou te remercier, du coup. »
         Aria haussa les épaules. Leurs regards se portèrent sur la place. Les chohliens commençaient à s’agiter près du feu. Ils psalmodiaient et exécutaient une étrange danse païenne, tournoyant, s’arrêtant, s’abaissant pour prier le feu tout en claquant des mains.
          « Je suis contente de pas être restée, déglutit Onwa.
         - Je crois que les cheveux de la maîtresse prennent feu parce qu’elle prie trop près.»
         Elles virent Klaus accourir avec une carafe d’eau pour la jeter sur la tête de la femme. Elles rirent ensemble.
          « Heureusement que Papa se contente pas d’implorer le feu pour nous sortir de là.
         - On va s’en sortir ? » demanda Onwa, les yeux ronds.
         Aria fureta les environs et baissa d'un ton.
          « Je suis pas censée en parler maintenant parce que c’est pas encore sûr. »
         Elle haussa les sourcils, tandis qu’un rictus se dessinait sur son visage. Le rituel païen avait repris de plus belle.
         « Vu leur attitude, il vaut mieux pas les tenir au courant, on sait jamais comment ils pourraient réagir. »
         La jeune fille continua ses explications avec le ton de la confidence.
          « L’OIAC est d’accord pour nous ramener en Gorgone, mais on sait pas encore quand. Ils ont construit une nouvelle ville, et il y a de la place pour nous... »
         Comme elle savait qu’elle avait capté l’attention de son auditoire, elle fit une pause pour ménager un suspens. Et tout en ne quittant pas Onwa des yeux pour guetter son effet, elle étira chacune des syllabes de son mot pour le mettre en emphase ; son chuchotement prit une dimension solennelle :
         « Babylone !… »
         Elle mima l’expression de surprise d’Onwa.
          « Rien que ce nom me fait rêver. »
         Onwa acquiesça docilement d’un hochement de tête.
          « Tu pourrais venir vivre avec nous.
         - Vivre avec vous ? répéta Onwa, circonspecte.
         - Tu n’as plus de famille…
         - Ça me va comme ça. »
         Aria parut vexée de son ton si péremptoire.
         « Quand je vois tout le monde triste et désespéré comme ça (Elle désigna le joyeux rite d'un mouvement de tête), je suis bien contente de ne plus avoir de famille, précisa-t-elle.
         - Où est-ce que tu vas aller, alors ? »
         Onwa gonfla les joues puis les vida de leur air
          « Là où le vent me portera. Je ne ferai pas la difficile. »
          Les phosphènes polychromes réapparaissaient. 

    *

         Onwa ne fut pas surprise de voir un ciel troué de nuées fuyantes, quelques jours plus tard : ce phénomène était de plus en plus fréquent. Elle avait le privilège d’être la première prévenue des tempêtes par ces étranges manifestations lumineuses, mais bientôt, les chohliens commencèrent à interpréter le comportement de la nature, et à s’en inquiéter. Ainsi, la Baie des Chohl était déjà tout à fait déserte lorsqu’une nouvelle tempête frappa, le 14 ventôse 2209 : ses habitants ne mettaient plus un pied dehors, si ce n’est Onwa et Clochette. Elle composait distraitement un morceau de guitare, assise dans l’encadrement de la fenêtre du bar, lorsque les premiers symptômes se firent ressentir. Ce fut d’abord le timide clapotis de la pluie contre la fenêtre. Onwa leva les yeux de ses partitions et s’aperçut subitement de l’immense murmure des feux-follets. Elle ne trouva pas le corps recroquevillé de la chatte sur le piano, qui l’avait pourtant suivie, en se retournant.
         Tout s'enchaîna rapidement dès lors. Onwa n'avait pas mis un pied dehors que la tempête battait déjà son plein. Elle ne pouvait pourtant pas se résoudre à rester dans le bar : ses charpentes de bois étaient déjà en parties brisées. La tempête était d'autant plus violente qu'il ne s'agissait pas de pluie cette fois-ci, mais de grêlons, qui mettaient la jeune fille en peine en se couplant au vent. Comme elle tentait de protéger ses yeux et son visage des grêlons, elle n'aperçut pas le tronc, d'abord, puis elle ne vit plus que cela pendant un dixième de seconde, un tronc de frêne ou de chêne, qu'importe, elle fut aisément balayée, traversa la vitre d'une maison et prit le mur de béton de plein fouet. Elle n'eut pas le temps de souffrir, puisqu'elle perdit immédiatement connaissance ; et il le valait mieux, ses plaies et ses os cassés ne lui auraient pas permis de soulever le tronc qui l'écrasaient, ou ne serait-ce que de tenir debout.

    *

         La tempête ne prenait plus les chohliens par surprise ; ils l'avaient anticipée et s'étaient tous terrés dans le sous-sol de l'orphelinat. Ainsi, les enfants étaient toujours les plus en sécurité. Tout ce beau monde était là qui se guettait avec les yeux écarquillés pour se communiquer quelque panique. Ils sentaient les étages de la maison vaciller sous le tranchant du vent. Les vibrations de la bâtisse se propagaient par secousses jusqu'au sous-sol. La brave Aria cheminait dans la froide pièce tandis que son père tenait un discours rassurant depuis une pile de cartons. Il n'y avait que des tuyaux, des bonbonnes, des babioles, des murs bruns et des humains bouleversés.
         Aria ratissa la pièce pendant un quart d'heure avec sa lampe torche. Elle aveuglait régulièrement certains enfants pour les envisager, ce qui agaça quelques parents qui la sommèrent de cesser sa ronde ; rien ne la dissuadait de s'arrêter toutefois. Elle entendit un tintement dans une pièce à l'écart, s'y présenta - la chaufferie -, et l'éclaira pour y trouver Clochette, laquelle s'affolait davantage de tant de présences que de la tempête. Aria fronça les sourcils sans plus considérer la chatte pour se hâter auprès de son père, dont elle ne put qu'agripper le pantalon de sa petite taille ; et devant l'absence de réaction de Klaus, qui abreuvait le peuple de jolies paroles, elle cria et secoua le tissu. Aria n'implorait pas le feu : elle ne venait jamais causer qu'avec pragmatisme.
          « Onwa est pas là ! elle s'époumona pour se faire entendre malgré le grabuge.
          - Elle ne vient pas toujours se mettre à l'abri avec nous, Aria.
          - Oui, elle va se cacher avec Clochette d'habitude. Elle a de bonnes cachettes quand Clochette va avec elle. Mais Clochette, elle est là. »
          Elle pointa en direction de la chaufferie.
          Klaus descendit de son piédestal et s'accroupit  auprès de sa fille. Il lui parlait avec bienveillance, mais Aria, si elle avait connu ce mot, aurait plutôt dit condescendance ; les mains sur les épaules et les baisers et les grands gestes pédagogiques et les câlins et les phrases qui s'achevaient par son prénom comme si elle ne faisait que débiter des absurdités, elle avait l'orgueil de détester ces usages. La jeune fille croisa les bras et planta ses fiers yeux dans ceux de son père.
          « Papa, tu vas chercher Onwa. »
         Ce n'était pas une phrase interrogative ni même un ordre ; c'était de l'assertive. Klaus rit, naturellement, mais Aria n'en démordait pas. Elle sentait bien les secousses au dehors, mais elle répétait encore :
          « Papa, tu vas chercher Onwa. »
         Il pouvait mourir en sortant, mais Aria sentait qu'il n'y avait pas de manière plus flagrante de perdre son père qu'en essuyant le refus de sa requête. Il en allait de son honneur, et Aria ne plaisantait pas avec l'honneur.
         Klaus n’était plus amusé. Il devait convenir : laisser seule une enfant qui n'avait pas dix ans par une tempête d'une telle violence ne présumait pas de sa survie ; il sentit même poindre le remord alors qu'il donnait les directives à ses collègues pour s'absenter. Si ce n'était pas pour sa fille, orpheline de mère, il n'y serait pas allé, lui aurait-on fait remarquer son absence. Il imaginait qu'il aurait baissé les yeux, tout au plus. Il n'était pas parcouru d'une émotion particulière en songeant à la mort d'Onwa. Il se débarrassa des barricades qui bloquaient la porte et plaça un masque sur ses yeux en cherchant une motivation dans la noblesse qu'on lui connaissait, et qui grandirait par son geste. La porte vibrait avec une intensité telle qu'elle semblait sur le point de rompre à tout instant. Il se donna dix minutes.
         Il est prêt. Il est emmitouflé dans sa parka. Il soupire.
         Et alors qu'il se jette au cœur de la tempête, il continue à songer, à la vanité de sauver une enfant qui mourrait jeune quoi qu'il en soit, n'ayant plus d'attaches nulle part ; ll est vrai, lâchée seule dans cette nature hostile, Onwa avait tout au plus cinq ans devant elle. Il songe encore, peut-être qu'il périrait là, qu'il condamnerait la Baie entière pour ses yeux, ou même pas, à la môme, parce qu'il était le seul dont l'éloquence pouvait faire considérer un sauvetage à l'OIAC. Il ne sent pas cette extatique conviction d'agir pour le bien. Pur remplissage. Il ne pense qu'à sa peau quand il doit sauver celle d'Onwa. Il n'a pas l'héroïsme de sa fille. Il avance péniblement à travers les gerbes de neige dont toute la Baie est déjà recouverte. Le Temple de l'Équilibre tient encore ; inutile d'en vérifier l'intérieur. Après quelques pas, il distingue une bâtisse. Les vitres sont brisées. Rien d'étonnant par un temps pareil. Il s'en rapproche toutefois.
         Il faut au moins essayer de la trouver, la môme.
         Un tronc s'est encastré dans la maison. Il s'apprête à poursuivre sa route, mais il reporte son attention sur la pièce. Un étui de guitare gît sur le carrelage. Klaus donne ses meilleures enjambées pour pénétrer la maison. Il enjambe quelques débris et trouve Onwa derrière le tronc. Elle a la bouche grande ouverte et la jambe dans un angle improbable. Il ne prend même pas le temps de vérifier si elle vit : il fait rouler le tronc et la soulève. Ses mains rencontrent une substance humide derrière le crâne d’Onwa et il remarque son sang sur le carrelage.
         Un instant, il se voit là, au milieu de la tempête, tenant Onwa, inconsciente, peut-être morte, le visage et les habits ensanglantés, une large balafre sur la pommette droite, et la culpabilité le frappe à nouveau. Il n'a pas tant l'impression de tenir une enfant dans ses bras, mais son héroïsme. Il y a tout : la catastrophe, l'enfant blessé, miséreux, esseulé, secouru par le courageux, l'unique homme, le dévoué, l'altruiste ! Ce n'est pas bien lourd l'héroïsme : il pourrait le laisser là. Pourtant, il le porte comme un fardeau. Il disparaît en grimaçant dans la neige. L'épique ne lui sied pas.


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  •      Un rayon de soleil vint chatouiller l’œil d’Onwa. Les vitraux projetaient leur scène religieuse sur les dalles de pierre du temple. La jeune fille n’avait encore jamais vu les vitraux se projeter aussi vivement sur le sol. Clochette s’était déjà échappée pour profiter du beau temps.
         Onwa ramassa sa sacoche et son instrument, et la normalité d’une telle action la frappa au regard de la tempête de la veille. Elle lui semblait d’autant plus surréaliste que le ciel arborait désormais un bleu limpide et innocent. Il se questionnait souvent sur la réalité de ce qu'elle voyait, mais elle tenait là pour preuve les écorchures et les plaies sur ses jambes.
         Un pan entier de la porte s’était écroulé, et elle put emprunter la sortie principale du temple. Elle ne fut pas surprise de voir les maisons détruites, encastrées les unes dans les autres, mais elle s’étonna que les vieux chênes, qui formaient une allée vers le temple, étaient amputés de plusieurs de leurs membres voire déracinés alors qu’ils avaient résisté à toutes les précédentes tempêtes. Le visage de pierre d’Erasia avait cette fois-ci perdu son nez. Onwa fit quelques pas sur le sentier : elle jeta un regard à sa droite, vers les berges, vides, et le flot de l’océan, tranquille, puis à sa gauche, vers les habitations desquelles s’élevaient quelques voix. Un groupe d’habitants se précipitait dans sa direction ; elle n’avait pas hâte de s’entretenir avec eux. Ils lui posèrent quelques questions, mais elle perdit toute disposition à parler en constatant que chacune de ses réponses étaient suivies de sceptiques froncements de sourcil. Elle finit simplement par dire qu’elle ne savait rien. Sans plus la considérer, ils se dirigèrent vers les berges en hurlant des prénoms.
         Tintements de grelots. Sur la place, Aria, assise sur un banc, jouait sans conviction avec Clochette. Elle faisait virevolter un bout de bois de part et d’autre de la chatte, qui bondissait pour tenter de s’en emparer. La fillette releva ses grands yeux ambre sur Onwa en entendant le bruit de ses tongs sur la terre. Si tôt qu’elle reconnut Onwa, elle lâcha un couinement de joie et le bâton. Clochette en profita pour attraper le bout de bois entre ses pattes et le mordre hargneusement. Elle courut prendre Onwa dans ses bras ; elle la serra d’une force qu’Onwa ne lui connaissait pas. Cependant, après quelques secondes, Aria sortit la tête du cou de son amie.
          « T’as vu Maman ? »
         Elle détourna le regard. Les rayons du soleil donnaient à Aria des yeux dorés si profond qu’Onwa craignit qu’elle ne découvrît toute la vérité d’un seul coup d’œil. Elle ne pouvait pas mentir sciemment - un pincement à la poitrine l’en empêchait -, et elle n’était pas non plus douée avec les mots.
          « Alors tu fais comme les adultes ? Tu me dis rien ? » s’indigna Aria.
         Onwa ne put s’empêcher de ressentir de la culpabilité en croisant son air réprobateur, auréolé de candides taches de rousseurs. Ses cheveux châtains, comme électrisés par le soleil, semblaient prêts à lui lancer des décharges dans tout le corps. Malgré son jeune âge, elle dégageait une aura singulière dont émanait une autorité naturelle. On ne voulait pas être source de déception pour Aria, c’était disgrâce, terrible courroux ! Alors, Onwa, d’habitude si insensible à l’autorité, se hâta de lui faire face. Elle allait dire, et sans tact, mais au moins, elle ne serait pas condamnée à l’électrocution.
          « Pardon ! Toute cette agitation m’a secouée… murmura Onwa, contrite, J’ai vu ta mère ! s’empressa-t-elle de rajouter, Hier. Mais je l’ai pas revue depuis. »
         Silence.
          « Je crois… »
         Elle hésita un instant, avant de reprendre, plus fermement : 
        « Je crois qu’elle est morte. »
         Silence. Aria quitte la place. Il ne s'y trouve plus qu’Onwa, pour être brûlée par le zénith ; le reste se profile dans l’ombre.
         Onwa avait dit la vérité, Onwa n’allait pas subir le terrible courroux, mais pour autant, sa gorge ne s’était pas dénouée. Elle avait été profondément soulagée de voir Aria rentrer chez elle : les rares fois où elle avait tenté de consoler quelqu’un, ses paroles avaient été si crues qu’elles n’avaient eu pour effet que de redoubler ses sanglots. Pourtant, c’était ce soulagement même qui s’était fait prolongement de sa culpabilité première.

    *

         Onwa s’était allongée dans l’herbe près du phare, sur la colline au plus haut point de la Baie. Là, elle retrouvait la tranquillité des flots et des vents fougueux si propice à la méditation. Le soleil s’était à nouveau éclipsé derrière d’opaques nuages blancs ; le firmament était d’une blancheur presque absolue. Les arbres bruissaient et laissaient tomber leurs feuilles, qui se projetaient au loin. Elle sentait le vent. Elle sentait l'herbe. Elle sentait les arbres. Elle sentait les flots. La nature frémir, et faire frémir.
         Depuis la tempête, les chohliens s’organisaient pour tenter de retrouver des survivants sous les décombres, ou, bien souvent, leur cadavre. Klaus organisait des funérailles à la pelletée. Les stèles n’étaient que des cailloux, exceptée celle d’Argante, que Klaus avait gravée lui-même. Onwa se tenait loin de cette atmosphère morbide, saturée de pleurs et de tourments ; elle la connaissait déjà, c’étaient de ces périodes pendant lesquelles n’importe qui pouvait suspendre brusquement sa phrase pour éclater en sanglots, et elle en venait à se demander s’ils ne faisaient pas dans la surenchère. La simple idée de ces humains pleins de bons sentiments qui s’enlaçaient pour pleurer ensemble à longueur de journée lui provoquait des frissons de dégoût dans tout le corps. La prochaine tempête viendrait bientôt et balaierait toute cette mièvrerie, son cynisme avec.
         Onwa ne pouvait pas imiter le firmament et les vagues indéfiniment. Elle se redressa et dévala la colline. Elle courait en grandes enjambées pour traverser le petit bois et ses hautes fougères. Comme de petits insectes se collaient à son visage, elle secouait la tête avec vigueur. Le flot des vagues, sournois, s’abattait sur la côte avec une étrange douceur. Chaque visage qu’elle croisait était une déception parce qu’il n’était pas celui d’Aria. Elle chercha sur les quais, au temple et sur la place. Elle s’invita même dans la demeure des Secum. Elle ne chercha pas au cimetière, il y grouillait bien trop de choses. Elle ne la trouva pas, alors elle passa le restant de sa journée à vagabonder, par dépit.


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  •      À l'horizon, d'étranges lumières et ombres s'agitaient parmi les sombres touffes nuageuses qui envahissaient le ciel comme pour l'étrangler ; Onwa en déduisit le déluge qui s’abattrait quelques minutes plus tard sur la Baie. L’expression de son visage ne s’était pas crispée, placide à l’aube du chaos.
         La jeune fille faisait tournoyer une ficelle à laquelle était attachée une clé autour de son index. Elle s’acheminait d’une démarche leste vers un bâtiment olive élevé sur deux étages, ébranlé de part et d’autre dans un souci d’harmonie de la destruction avec le reste du quartier - un amalgame de couleurs cafardeuses, de bris de vitres et de squelettes de constructions. Sur la devanture que seuls deux maigres clous maintenaient en biais, un écriteau mentionnait « Tabac Bar de la Baie de Chohl ». Onwa avait pour habitude d'ouvrir et fermer les portes du tabac : le son du carillon, le kiosque de magazines, la vaisselle, les hauts tabourets du bar ; en dépit de la poussière, des bris et du remugle, la pièce était rangée, ce qui lui donnait l’impression d’être propriétaire – aussi conservait-elle précieusement les clés de la bâtisse. Elle avait feuilleté tous les magazines des kiosques. Elle aimait particulièrement les revues d’art et ne comprenait pas grand-chose aux revues économiques, mais toutes étaient marquées de sa trace, y compris les magazines érotiques. Ces dernières revues étaient en particulière abondance, et l’idée d’une époque où des milliards d'humains se passionnaient de choses si frivoles l’amusait, la plongeait dans une rétrospection rêveuse mais désabusée. Seule l’absence des alcools et des cigarettes était à déplorer, et c’était là, semblait-il, des habitudes que les humains garderaient jusqu’à la toute fin.
         Elle fit glisser ses doigts sur le bois moisi par l'humidité en montant au deuxième étage. En retrait du bal des tables et des chaises se trouvait un grand piano à queue brun – à une époque, il y avait sûrement eu des artistes à la Baie. Onwa épousseta le panneau et le souleva sentencieusement. Elle prit place sur la banquette et hasarda ses doigts sur les touches avec la suffisance d'un virtuose. Les notes discordantes qu'elle produisit la firent toutefois grimacer, et elle rabattit le panneau avec une attention similaire. A son grand regret, cet instrument ne semblait pas lui convenir : tous ceux qui avaient tenté de le lui enseigner avaient perdu patience. Il n’y avait plus qu'Argante qui savait en jouer à la Baie.
         Onwa se déchaussa, d’une part car ses semelles usées risquaient de la faire glisser, mais surtout pour son respect emphatique pour l’art. Elle déplaça la banquette sur le côté avant d’y monter et de prendre appui sur le couvercle du piano, sur lequel elle se hissa avec un flegme félin. Ses pieds laissèrent d’humides sillons parmi la poussière.
         La jeune fille se faufila par le velux pour sortir. Des nuées noirâtres et fuyantes irradiaient le ciel. Manifestement, les oiseaux écourtaient leur séjour dans la région.
         Onwa retroussa sa robe et grimpa de toit en toit avec toute l’agilité dont elle pouvait faire preuve, lestée comme elle l'était. Il tombait une fine pluie, qui bientôt devint pluie diluvienne – et à l’avenir pire encore -, et, quand ce fut le cas, la jeune fille redoubla d’efforts. Les ombres et les lumières s'excitaient follement autour d'elle, éclatantes de couleurs plus aveuglantes les unes que les autres. Onwa peinait à discerner quoi que ce soit d'autre. Elle dérapa, s’écorcha quelquefois, et manqua même de chuter des toitures.
         Alors qu’elle s’élançait, des miaulements chevrotants retentirent, suivis d’un tintement régulier de grelot. Il venait Clochette, la chatte calico de la jeune Aria. Onwa lui intima de la suivre en émettant des clics réguliers, mais la chatte restait immobile. Après s'être agacée d'une telle couardise, elle se résolut à installer la chatte contre sa poitrine, entre sa robe et sa bandoulière.
         Le temple de L'Équilibre n’était plus qu’à une centaine de mètres, mais ces derniers s’annonçaient éprouvants. Ses genoux ensanglantés la lançaient un peu plus à chaque fois qu'elle hasardait un pas.
         L’architecture extérieure du temple était sobre, d’un modeste ocre, mais dégageait tout de même un certain mysticisme ; il ne donnait pas dans la surenchère religieuse antérieure passée, si bien qu’il encaissait les intempéries avec presque autant de mal que les bâtisses alentours. A cause de ces caducités, le visage sculpté dans la roche de la Déesse Originelle de L’Equilibre, Erasia, qui ornait autrefois la devanture du temple entre autres symboles doctrinaux, s’était encastré dans la toiture voisine. Onwa aimait beaucoup cette sculpture : d’une part parce que l’Equilibre la fascinait ; de l’autre parce qu'Erasia, qui en était la figure, lui inspirait une certaine humilité en dépit de sa suprématie.
          Elle était attristée de la détérioration de l’œuvre : de cette perspective, le regard d'Erasia lui semblait affligé, avant-coureur d'un désastre. En s'agrippant au nez et aux paupières d'Erasia, elle put atteindre le balcon du premier étage du temple.
         Avec la hauteur, la violence des vents redoublait, agitant avec véhémence le corps de la jeune fille, ses cheveux noirs, ses habits, jusqu'au pelage de la chatte. Onwa frissonnait de toute sa peau. Là encore, Onwa aurait pu chanceler, mais elle se plaça face à l'horizon, droite malgré ses blessures.
         Certains nuages étaient si profondément noirs, aussi noirs que ceux émis par les volcans, qu'ils en étaient distincts, chacun plus dénué de couleur que le précédent. Onwa se demanda, au dépit de ses minces connaissances scientifiques, s'ils n'étaient pas en train d'étriper le soleil. Les immenses vagues de l'océan semblaient aspirer à la noirceur du ciel ; leurs gerbes pétrole chatouillaient les nuages. L’île sauvage en face de la Baie avait disparu sous le déluge.
         Même les paupières fermées, sa vision était imprimée de phosphènes kaléidoscopiques. Elle tenta d'en appeler à la pitié de la Déesse Erasia, mais une sensation lui vint de nulle part - ou des tréfonds les plus obscurs de son esprit - ; une intense et désagréable sensation de déjà-vu. Clochette se mit à miauler, la sortant définitivement de son lamento religieux.
         En rouvrant les yeux, la jeune fille aperçoit vaguement, sur les berges, entre les taches de sa vision, une silhouette humaine ; elle les écarquille de surprise, sans guère mieux y voir. Une vague dantesque se forme et Onwa s'époumone, suppliant à l’individu de se mettre à l'abri. Elle se met alors à appeler Argante, plusieurs fois, jusqu'à en perd la voix. Un instant de clarté lui permet une mise au point sur le corps d'Argente déjà à moitié engouffré dans la vague. Les lèvres d'Argante ont un ultime mouvement, et, l’instant d’après, elle est balayée par la vague ; seules quelques gerbes noires roulent sur le béton. Onwa resta figée ainsi, et ni les griffes de Clochette dans sa peau, ni le vent cinglant ne la firent frémir.
         A sa droite, elle remarqua la minuscule porte qui menait à l’intérieur du temple. Elle se délesta de ses effets pour les faire glisser au travers. Avant de s'y hisser, elle se retourna et observa une dernière fois les berges vides et troubles. Clochette devança Onwa. 
        La giboulée tambourinait si fort contre le toit du temple qu'elle eut peur qu'il ne lui tombât sur la tête. Le noir était complet, ce qui apaisa sa vision. A l'intervalle des éclairs, la lumière colorée émise par les vitraux lui permit de se repérer. Elle tâtonna jusqu'à la niche de la statue de la Sublimation d'Erasia, qui dominait l'assemblée des bancs. La statue d'Erasia recueillant les prières est toujours celle de sa Sublimation : son corps humain est au paroxysme de la souffrance, sanguinolent, prêt à s'écrouler au sol ; le beau visage de la déesse se déforme d'une extrême douleur ; pourtant, il jaillit de son corps meurtri une nouvelle enveloppe cyan, encore pleine de vigueur, celle-ci la main tendue vers ses fidèles, tranquille. Cette statue représentait la transcendance d'Erasia, qui, devenue la première Surhumaine, put offrir sa bénédiction, la Léthargie spirituelle, à tous les êtres.
         D'abord, Onwa voulut s'asseoir modestement sur l'un des bancs, comme elle en avait l'habitude, mais elle fit demi-tour et fit face à la statue. Elle déplora pour la première fois l'humilité de la déesse qui se tenait à la hauteur du sol et dont le mouvement empêchait que l'on se prosternât à ses pieds. Elle glissa sa main dans celle de la déesse et cita le 28ème verset d'Azazel du chapitre 13 de l'Equilibrium :
          « Ô Grande Déesse Originelle, vois combien nos âmes sont en peine comme la tienne fut en peine, constate combien l'humanité sème l'injustice envers elle-même et combien elle sème l'injustice autour d’elle et, en vertu de ton infinie miséricorde, tout comme tu n'as cessé de sauver le monde depuis ta Sublimation, sauve-nous encore du Chaos et offre-nous l'Equilibre. »
         Il lui sembla entendre le doux chant d'une voix familière trouver écho en ces murs et s'accorder aux notes du carillon.

     


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  • 1. Genèse

     

         Des nuages poudreux étouffaient le coucher de soleil irisé. Ils s’étendaient à perte de vue, et leur opacité n’admettait que des nuances monochromes.
         Onwa se prélassait sur les rives de la Baie de Chohl. Sa robe rayée, turquoise et bleu marine, oscillait sous l’impulsion d’un puissant vent boréal, tout comme son corps chétif oscillait dangereusement sur les bordures du quai. La perspective de chuter dix mètres plus bas, sur les planches de bois brisées par la vigueur des vagues, ne faisait pas poindre une traître appréhension en elle, si bien qu'elle continuait à clopiner avec effronterie. Au contraire, elle aimait contempler longuement la colère poétique de Poséidon, l’écume de rage blanche qui se formait sur les façades de pierre mousseuses le long des quais et corrodait toute matière qui s’y opposait. Elle avait solidement fixé son sac en bandoulière et son étui de guitare afin qu’ils ne servissent pas de pitance au Dieu des mers.
         La propension que la Nature avait à isoler la Baie – par les brumes et par les mers – la fascinait. La Nature reprenait ses droits, et c’était la seule âme qui s'aventurait encore en ces lieux. On pouvait tout du moins le supposer de prime abord, mais on avait ouï dire que la fille jamais ne goûtât aux plaisirs de la solitude. 
         Onwa se souvenait vaguement du jour du « Grand Départ », ainsi que Klaus Secum, son bienfaiteur, l’avait nommé dans ses mémoires. Ce jour-là, un cargo était miraculeusement arrivé à la Baie, délabré, débordant d’humains et dans un grand bruit ; ses parents, ainsi que nombre de résidents de la Baie, s’étaient engouffrés dans cette foule et avaient embarqué. Au début, la jeune fille avait demeuré dans une profonde confusion ; s’y était mêlé, par la suite, le désespoir d’avoir été abandonnée ; enfin, dans une démarche plus rationnelle, elle avait voulu s’expliquer la raison pour laquelle ses parents ne l’avaient pas emmenée avec eux. Argante Secum, alors épouse de son bienfaiteur, lui avait donc raconté que le bateau transportait bien plus de monde qu'il ne le pouvait, qu'il en allait de sa sécurité, et qu'ils iraient certainement bientôt la chercher pour l'emmener dans sa nouvelle maison ; et Onwa n'y pensa plus. Par pitié, Klaus et Argante l'invitaient dans le foyer familial, le dimanche. Aria, leur fille, se réjouissait chaque fois de passer du temps avec Onwa.
         Depuis lors, aucun bateau ne s’était mis à quai dans le port. Tout au plus, des carcasses de bateau, ramenées par la houle, venaient flotter près des rives. Le temps était beaucoup trop imprévisible pour que qui que ce soit se risquât à venir, mais elle aimait guetter l’horizon, voir quelque tempête se fomenter dans les nuages.
         En levant les yeux, elle pouvait apercevoir une timide fumée s'échapper de la cheminée de la salle du conseil. La funeste quiétude de la côte lui semblait plus appréciable, quoiqu’elle ne présageât rien de bon.

    *

         Depuis le jour du Grand Départ, près de trois années s'étaient écoulées. Pourtant, le temps s’était figé, tenu par le regret perpétuel d’encore demeurer qui animait chacun.
         La salle du conseil, par son élégance, contrastait avec la misère de la Baie. En son centre trônait une large table rectangulaire, d'un bois dont l'éclat laissait deviner la noblesse ; de nombreuses chaises en cuir étaient disposées de part et d’autre, prenant la poussière pour certaines d’entre elles. Une gigantesque reproduction d’une peinture d’Eyin, La révolte de Karma, occupait un mur.
         Le regard de Klaus se perdait souvent dans l’examen des lignes parallèles des calendriers périmés. Ils étaient disposés stratégiquement dans la salle du conseil, accolés les uns aux autres dans le renfoncement circulaire du plafond. Personne ne s'était senti de les décrocher. Les chiffres des années étaient tous précédés de l’expression « An de grâce » à l’exception du dernier, qui remontait déjà à quatre ou cinq ans.
         Klaus sursauta lorsqu’un tronc d'arbre s’encastra subitement dans la vitre derrière lui dans un étourdissant fracas de bris. Les plantes gisaient pathétiquement, déversant les bulbes, les plantes et leur terreau sur le carrelage. Les lèvres de Klaus étaient restées entrouvertes, et les mots qui allaient en sortir s’échappèrent de sa bouche piteusement pour expirer. Ses compagnons l’avaient imité et avaient tous levé la tête dans une perplexité unanime. La pluie s’infiltrait à travers la brèche, venant mouiller les mèches rousses et bouclées du maire. Le vent rugissait comme un beau diable, au dehors. Les hommes disposèrent un à un, à l’exception du vieux Hanan, qui avait abandonné l’idée de faire le ménage dans la pièce.
         Hanan avait fui la chaleur étouffante du sud, et sa peau en était le témoignage, nervurée et cuivrée comme les feuilles d’érable l’étaient encore il y a de cela des dizaines d’automnes. Ses paupières s’étaient recourbées sur ses yeux châtains pour les protéger des rayons du soleil, ce qui ne nuisait pas à la vivacité de son regard. Les autorités qui contrôlaient alors les flux d’immigration l’avaient installé en région nirgilienne, à la Baie de Chohl, et il avait réussi à obtenir un poste au tabac auquel Klaus, dès qu’il avait su se tenir sur ses deux pieds et bredouiller quelques mots, venait récupérer les eaux de vie que lui mandataient ses parents. Les larges sourires de Hanan creusaient deux larges sillons sur ses joues, qui le rendaient attendrissant pour les réactionnaires eux-mêmes ; pourtant, le jeune Klaus n’y avait jamais été sensible.
         Le vieillard caressa sa moustache grisonnante avec un air de perplexité. Il se plaça derrière le jeune homme pour le protéger de l'averse pour poser sa large main sur sa nuque. Klaus bondit à ce contact - il lui sembla plus paternel que n'importe quel geste de son géniteur - et sortit de sa torpeur pour prendre la suite des autres hommes.
         Le 28 pluviôse 2209 débuta la troisième série de tempêtes sur la région nirgilienne.


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