• I.                     Avant-propos 

          Si l’idée même d’effectuer observations et analyses d’autrui vous provoque des crises d’urticaire, je vous invite vivement à ne pas poursuivre la lecture de ce document. Mon texte n’est ni une parabole biblique, ni une parabole satanique : il s’agit d’apprentissage. Mon objectif n’est pas de heurter la sainteté de qui que ce soit.
          Sociologues, psychologues ou philosophes se montreront plus scientifiques, prêteront une attention supérieure à la mienne dans leur méthode. Voyez cela comme le journal d’exploration d’une contrée qui m’est presque tout à fait inconnue, sans prétention aucune.

    Part 1 : Les masques du langage

          Je suis passionnée par quelque chose de très simple, dernièrement. A cause de son élémentarité, j’ai même peiné à discerner ce dont il s’agissait. Je l’utilise depuis que je suis née. Même les animaux l’utilisent. Il s’agit du langage.
          Le langage est d’une puissance qui me terrifie. J’ai décidé, lorsque j’avais quatorze ans, de ne l’utiliser que de la manière la plus naturelle qui soit : sans artifices, sans contentions, car ces ajouts ne m’avaient jamais réussie. Jadis, j’imitais les attitudes que je reconnaissais chez les autres, maladroitement. L’air détaché, hautain, même, la parole maîtrisée et sporadique, pour me faire écouter, jusqu’à un ton affecté et doucereux : ces expériences n’eurent pour effet que de m’attirer davantage de foudres, ce que je souhaitais à tout prix éviter. Mon objectif était d’être appréciée, ce qui ne m’était encore jamais arrivé en société.
          La situation m’apparaît bien plus claire, désormais. C’est qu’une fois que des individus décident qu’ils vous sont supérieurs, toutes les attitudes du monde ne pourraient les faire changer d’avis, surtout si elles sont artificielles ; s’ils doivent changer d’avis, ce sera d’eux-mêmes. Et cette règle vaut même pour des collégiens, dont les apparences parfois innocentes dissimulent le caractère impitoyable. Il n’était que naturel, dès lors, que mes entreprises échouassent aussi lamentablement, et il valait mieux encore que je m’en gardasse. Or, je me suis persuadée que l’ensemble des entreprises du langage étaient vaines, quelles que soient les situations. Je ne peux que constater, pourtant, combien le langage a d’atouts, et combien je m’en prive par simple honnêteté.
          En même temps, ma volonté s’accorde aisément avec mon langage. Je prononce des mots simplement parce qu’ils me viennent, et qu’ils me semblent dicibles et intéressants pour mes interlocuteurs. Il serait intéressant de désamorcer des filtres ou d’en ajouter de nouveaux. Désactiver le caractère dicible et l’intérêt susceptible d’être porté par l’interlocuteur pourraient, par exemple, me permettre de m’orienter vers une honnêteté altruiste, tranchante et inconsidérée, comme celle que l’on retrouve souvent chez les individus appartenant au spectre autistique. Je ne peux qu’imaginer le désordre qui en découlerait – je vois bien l’impopularité des autistes en société –, ce pourquoi il faudrait substituer également à la spontanéité, la réflexion, afin de parvenir à une expérience enrichissante. Le désamour n’est jamais l’objectif d’une personne qui modifie son langage.
          Enfin, en ce qui est du langage corporel, c’est là une toute autre histoire, autrement plus complexe, car le corps parle souvent pour nous-mêmes.

    Part 2 : Le langage articulé à la fiction

            Maintenant, il est le lendemain, ou plutôt, une dizaine d’heures plus tard. Depuis, j’ai un peu approfondi ma réflexion. Je pense beaucoup à la littérature que je n’écris pas, ces derniers jours, et elle a grandement à voir avec toute cette problématique du langage. Tout à l’heure, je me plaignais, aujourd'hui, je dis : tant pis pour la littérature. Si j’écris, fusse avec la sensibilité d’un psychopathe, au moins, je n’ai pas de regrets, pas de fantasmes sur ce qui aurait pu être écrit. J’écris ce qui doit nécessairement être écrit, il n’y a aucune contingence dans ce processus. En même temps, j’ai bon espoir que ces réflexions sur le langage puissent apporter un sang neuf à ma littérature.
           J’ai pu remarquer, notamment, que je me refusais à élaborer des personnages secondaires. Or, la vie réelle est principalement peuplée de personnages secondaires, gens de passage plein de mystères. Bien entendu, la littérature ne prétend pas usurper la réalité de la vie, mais elle a au moins à cœur d’être vraisemblable, auquel cas, elle n’aurait aucun intérêt.
            Pour obtenir un personnage vraisemblable, je crois qu’il ne faut pas lui assigner un rôle ou un but qui guiderait son comportement ; personne, dans la vie réelle, n’agit selon un rôle de protagoniste ou d’antagoniste ; personne ne réfléchit, avant d’ouvrir la bouche, à dire quelque chose de terrible ou de sympathique. Les individus sont investis d’eux-mêmes : ils ne sont pas manipulés par une tierce personne dans le théâtre de la vie. Parfois, pire encore, je représente les individus sous forme de vulgus, un esprit collectif qui dicterait : parlez, mais de rien, riez, toujours de rien, faites du bruit, rien d’intelligible, enfin, car vous êtes un tout, vous comblez le vide. Il vaut peut-être mieux assumer les silences que de créer des vulgus inconsistants. 
          Cependant, cette fainéantise est tout à fait justifiée. Imaginer une véritable psyché à des personnages à qui on ne donne la réplique qu’un instant me paraît une entreprise proprement fastidieuse. Il m’est difficile de mentir tout à fait. Je faillis souvent à vêtir mon visage des expressions qui siéraient à mon mensonge, par manque de bonne volonté. En revanche, j’ai pu constater que je savais merveilleusement mentir à moitié ; c'est-à-dire, mélanger des éléments, donner la réplique à un personnage plutôt qu’un autre, ajouter quelques légers artifices. Comme le mensonge est semblable à la réalité, mon visage s’habille naturellement des expressions qui conviennent et l’histoire s’articule avec cohérence. C’est ce pourquoi il me serait pratique d’utiliser pour personnages des individus que je fréquente ou fréquentais, ce qui pourrait au demeurant me procurer un certain plaisir. Perdus dans ma création, je pourrais les mettre à ma merci. Je crois qu’ils seraient bien plus vulgaires que des personnages fictionnels, à la différence que leur vulgarité serait vraisemblable.
           De plus, je me sais rebutée à l’idée de donner certains vices à mes personnages. Ce pourrait être intéressant, pourtant, mais j’écris avec trop de réel, et je craindrais de m’attacher à la pire espèce humaine. Ce serait dégoûtant, même en ayant conscience de la fiction de tels personnages.

          Voilà pour la littérature.


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