• Elle instillait l'amertume de son visage immatériel

       Dans quelques minutes, son cadavre deviendra poussière.
       J'étais fascinée et effrayée par cette factualité. Je ne l'avais pas vue mourir. Elle me souhaitait un joyeux anniversaire, il y a deux semaines.
       Ils la mettront dans une urne et l'oublieront ; mais pas moi.
       Je vieillirai, moi, et je porterai son souvenir aussi longtemps que je vivrai. J'écrirai pour l'honorer ; pour être l'artiste qu'elle n'a pas pu être.
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       Décembre. Rien de nouveau sous le soleil ; encore des souvenirs. Rilke écrivait qu'un poète n'avait besoin de rien que des souvenirs pour écrire, serait-il confiné et condamné à ne voir que les murs d'une cellule.
       Heureusement.
       Je me répète, mais j'écris, somme toute. Mère me disait être lasse de tout ce qui lui tombait dessus avec cet air désemparé qui ne lui valait aucune empathie de ma part. Surjouer, ce n'est pas bon pour attiser la compassion. Toutefois, ma principale objection ne réside pas dans sa maladresse. Par « tout ce qui lui tombait dessus », elle entendait, entre autres, la mort de son frère et de sa mère. Je songeais alors : même lorsque ce sont les corps des autres qui dépérissent et qu'on enterre, même lorsque leur esprit s'éteint à jamais, et qu'il n'en reste alors qu'un vague souvenir, elle trouve le cran de vouloir nous faire croire que c'est à elle que l'on inflige toutes ces tristes choses...
    Quand il était question de personnes qu'elle connaissait vaguement, sa démarche était plus terrible encore, de l'ordre de l'intérêt pervers que l'on porte à un fait divers. Elle parlait à mon amie de son frère assassiné comme du cours d'un roman policier ; à côté, elle me posait beaucoup de questions visant à obtenir des détails morbides, pour me demander de ne pas trop y penser. Ce meurtre avait autant de place dans son âme que celui d'un personnage de fiction, aussi bouleversant puisse-t-il être ; cela, je le compris, parce qu'elle se prenait pour le personnage principal de l'œuvre du monde.

       Dès lors, je me refusais à entreprendre une semblable démarche dans mon deuil. Je le teintais régulièrement de culpabilité pour éviter de m'y complaire.
       Je n'épargne rien dans le deuil, ni la douleur, ni l'intégrité. La simplicité, je la fais incongrue en l'accompagnant du crime. La tasse de thé et les tartines sur la table se font les spectatrices impuissantes de mes pensées folles. Le sang des martyrs, je le répands allègrement jusqu'à les en vider totalement. L'innocence du quotidien n'y peut rien. Je ne peux que le préserver et contenir l'envie qu'il me prend de hurler dans cet ultime moment.
    Mon esprit, comme, je l'imagine, celui de beaucoup d'humains endeuillés, tend à nier la mort par maints souvenirs ressassés. Pourtant, je crois être quelqu'un de tout à fait raisonnable, la plupart du temps.
       Je me montre le plus vulnérable dans ma somnolence et dans mon sommeil. Alors, je ne contrôle pas les images qui me viennent.
       D'abord, par la somnolence, je me délivre des contraintes par la plus tranquille des paresses. Mes pensées, confuses et bénignes, s'emmêlent.
       Ensuite, une lourdeur s'empare de mon corps ; il s'enlise dans le matelas comme dans le mazout. Impossible de l'en sortir, même avec la sonnerie d'un réveil. Mes pensées exécutent un mouvement crescendo jusqu'à l'apothéose. Elles deviennent des entités à part entière, dotées d'un libre arbitre supérieur au mien. Je les regarde faire sans les saisir.
       Leur incohérence initiale se métamorphose ; les images insidieuses se forment, jusqu'à, fatalement, me rappeler la réalité à laquelle je me suis soustrait le temps de quelques minutes. Je me les suis représentées maintes fois éveillé, mais par le truchement de l'inconscient, je les redécouvre chaque fois. L'amertume est aussi vive qu'au premier jour.
       Je ne me réveille que lorsque la silhouette du pendu s'imprime aussi clairement dans mon esprit qu'elle l'aurait été dans ma rétine. S'en suit la détresse ; faute de pouvoir changer quoi que ce soit à cette réalité, je suis pris d'une viscérale envie de hurler et de détruire. Une mélodie distordue résonne en moi tandis que d'autres images, horrifiques et anodines, se succèdent. La boîte à musique, le cou enserré, le panda, le pendu, les jambes croisées, le corps dans la morgue...
       Je l'ai nommé le sursaut de la mort. Je le connais bien. Je ne parle presque jamais de lui : il me fait honte. J'étais effrayé à l'idée que l'on puisse ressentir quelque pitié pour moi, ou pire encore, y voir une fragilité ou une faiblesse particulière.
       Toutefois, le besoin de lui donner forme par les mots était plus fort que l'appréhension encore. Maintenant, il existe en dehors de moi. Je l'ai recraché. Il peut s'en aller. Il s'absente pendant des mois, parfois.
       Il s'en ira, un jour, peut-être, pour revenir au rythme des horreurs de l'existence.
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       Le chat roux, inquisiteur, se penche pour renifler les plantes sur la table. Son regard furète, partagé entre sa curiosité et son envie de quémander des caresses.
       Avec leurs sourires et leurs rires intrépides, ils courent en haut de la colline de Fourvière, se faufilent dans des petits trous, grimpent aux murs et sautent de plusieurs mètres. Ils semblent ravis. Je le suis aussi. J'aime l'aventure.
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       La magie est morte depuis quelques années maintenant. Alors que les décorations de Noël ornaient encore les balcons et les lampadaires, j'avais vu de mes propres yeux l'âme d'un enfant percée de cinq balles. Elle avait éclaté pathétiquement comme un ballon de baudruche pour s'écraser au sol.
       Les fêtes étaient finies.
       Pourtant, tout avait commencé avec l'espièglerie de petits garçons. Ces trois-là sont turbulents et si pleins de vie ! Ils jouent au football, aux jeux-vidéos, font les pitres et la bagarre. En hiver, ils font des batailles de boules de neige et des bonhommes de neige, puis ils rentrent grignoter des papillotes auprès de l'âtre et de la télévision. Sur le palier, leurs chaussures laissent des gerbes de neige mêlées à de la boue. Ils sont bien charmants dans leur insouciance impolie. Comme la plupart des fratries, ils se chamaillent, mais ils se protègent mutuellement. À cette époque, ils se mettent en joue avec des jouets en plastique, mais un jour ils ne rient plus et l'aîné tue le cadet, sans plus d'explications. Ils ont cessé de jouer. Ils sont adultes. L'aîné le fut avant le cadet, à quelques années près. Voilà tout.
        Ces trois petits garçons sont tous morts d'une certaine manière ; l'un meurtri, l'autre poussière, le troisième vide et muet. Les morts commencent sérieusement à s'accumuler.
        Lorsque j'étais encore adolescente, je me souviens que mes lubies me poussaient à m'intéresser à de biens funestes sujets. Je trouve ma détresse adorable, maintenant, quand je pense qu'elle me venait du songe que la mort était omniprésente.
        Elle me tourne autour langoureusement, la mort, sans que je puisse la voir - mon heure ne viendra pas de si tôt. Elle mouillait mes draps de larmes quand j'étais petite fille et que je pensais que papa et maman, un jour, me seraient enlevés cruellement.
        J'ai tant pensé à ma vieille ennemie que je n'en ai plus vraiment peur. Elle consume peu à peu mon innocence, avec les hommes ; je crois qu'il ne m'en reste plus grand-chose. Je continue de larmoyer, machinalement, mais je me sens désillusionnée. J'ignore si quoi que ce soit pourrait m'aider à retrouver cet enfant qui m'était caractéristique, un jour. Être adulte c'est se traîner la mort au pied. J'en suis éreintée.
        Quoiqu'elle me semble tout à fait naturelle, elle m'évoque toujours ce sentiment d'étrangeté ; c'est que je n'ai pas encore eu de cadavre humain sous les yeux. Dans mon esprit, je la décortique rigoureusement ; j'essaye de m'imaginer la peau violacée, les effusions de sang, l'emprunte de la corde sur le cou et l'immobilité funeste, mais il me semble que ces images sont si violentes qu'elles ne peuvent pas se former durablement dans mon esprit. Je n'ai connu que des vivants, après tout, et s'ils se trouvent que certains d'entre eux sont morts, et pas des plus tendrement, je n'en ai pour preuve qu'une stèle et quelques messages.


  • Commentaires

    1
    Mercredi 1er Janvier à 22:12

     Bonjour, tu as un très beau blog mais tu devrais agrandir la police de tes écrits parce que ça rend la lecture difficile et ça décourage assez facilement, je trouve ça dommage. Bisou 

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